Un mariage et beaucoup d’enterrements

Je suis venu passer une semaine à New York avec, comme excellent prétexte, le mariage de deux amis, deux hommes. Événement rendu possible désormais partout aux Etats-Unis par une décision sans appel de la Cour Suprême il y a un an. Le mariage fut joyeux mais la semaine restera marquée par le sang.

Deux noirs tués dans deux endroits différents par la police et cinq policiers blancs abattus par un tireur noir à Dallas. Depuis le début de cette année 2016, plus de 500 personnes ont été tuées par la police aux Etats-Unis. Un tiers des victimes sont des noirs qui ne représentent pourtant que 13% de la population.

Comme à chaque fois, le président américain a fait un discours grave et solennel. Les médias ont ressassé les témoignages empreints de compassion. La candidate Hillary Clinton a déclaré : “Nous avons besoin de davantage de gentillesse et d’amour.”

Je crois qu’elle se trompe. L’Amérique a surtout besoin de moins d’armes à feu. Tout a été dit sur ce sujet qui semble insoluble. Malgré la multiplication des tragédies, la répétition lancinante des carnages et les jérémiades compatissantes, un texte de quelques mots semble avoir toujours l’avantage. Celui du deuxième amendement de la Constitution des Etats-Unis : “Une milice bien organisée étant nécessaire à la sécurité d’un État libre, le droit qu’a le peuple de détenir et de porter des armes ne sera pas transgressé.”

Ce maudit amendement date de 1791. Il faut le comprendre dans la perspective d’un peuple qui a accepté le fédéralisme en se méfiant d’un pouvoir centralisé. “La sécurité d’un État”, c’est celle de chacun des 50 États composant les Etats-Unis. La crainte d’une prise de contrôle par une entité politique unique justifie encore aujourd’hui la nécessité, pour de nombreux Américains, de pouvoir porter des armes et de se constituer en milices.

Les paroles de notre Marseillaise ne disent pas autre chose : “Aux armes citoyens !” Elles datent de la même époque que le deuxième amendement américain. Mais nos sociétés ont évolué différemment. Question de maturité. La France et ses siècles d’Histoire, son long cortège de cathédrales, ses dynasties. “Cher et vieux pays” disait de Gaulle. A l’opposé, les Etats-Unis, nation impulsive et adolescente, indépendante depuis seulement 240 ans.

On a tendance à porter des jugements à l’emporte-pièce sur ce pays, sous prétexte que l’on a vu les films et les séries télévisées made in USA. La réalité est infiniment plus complexe et, souvent, plus brutale. J’y ai vécu 12 ans, j’ai visité les 50 états. Les Etats-Unis sont encore en train de se construire, dans certaines convulsions que nous comprenons mal car la France est depuis longtemps figée dans ses certitudes.

Ce qui domine aux Etats-Unis, c’est précisément l’incertitude, la peur. Comme si l’imminence d’une attaque de la diligence par les Indiens restait ancré dans l’inconscient collectif. Il faut avoir un flingue à portée de main. Par de nombreux aspects, la société américaine est primitive, grégaire.

Ne la jugeons pas avec notre perspective historique de vieille nation. C’est le mauvais instrument. Déjà, elle a évolué sur la peine de mort, en net recul et qui disparaîtra totalement un jour prochain. Sur le mariage pour tous (qui me conduit à New York cette semaine), dans un pays pourtant profondément religieux, la question a été réglée beaucoup plus simplement que chez nous.

Les Français cherchent toujours à contourner la loi. Les Américains, au contraire, sont intrinsèquement légalistes. Un jour, quand le temps sera venu, quand les consciences seront apaisées, quand le sang aura trop coulé, une loi sera promulguée ou un arrêt de la Cour Suprême sera publié. Et les armes seront interdites. Et l’interdiction sera respectée scrupuleusement. Car, ici, on obéit.

Mais ce temps n’est pas encore venu. Des hommes, des femmes, des enfants, des blancs, des noirs, des latinos, des homosexuels, des policiers vont mourir par centaines, par milliers. Les lamentations n’y changeront rien. Pour conjurer l’hémorragie, il faudra que la loi s’en mêle et que le deuxième amendement n’apparaisse plus comme une nécessité vitale.

Jérôme Godefroy (New York, juillet 2016)