Quelle laïcité après le 11 janvier ?

L’article de Mediapart “Rachid Abou Houdeyfa, l’imam des jeunes que les politiques boudent” est assez terrible dans sa démonstration. Dans une défense -à peine voilée- de l’imam salafiste (vous savez celui qui explique qu’une femme qui sort sans hijab ne doit pas s’étonner si elle se fait violer et que si les enfants écoutent de la musique, ils se transformeront en singes), le journaliste, avec la complicité de Raphaël Liogier, nous explique en gros que :


  • Le salafisme n’est pas un problème puisqu’il y a bien pire ailleurs. Un peu comme si l’on s’autorisait à dialoguer avec les traditionalistes de Saint Nicolas du Chardonnet parce qu’il y a bien pire ailleurs avec Civitas…
  • Les seuls qui critiquent cet iman viennent de l’extrême-droite anti-islam qui publient des interviews sur Riposte Laïque. Evidemment, les républicains laïques n’existent pas.
  • Comme les jeunes aiment bien son discours, il ne faut surtout rien faire sinon on ne ferait que radicaliser une population déjà en manque de repères.

Je suis inquiet de la tournure que prennent ces différentes informations très récentes et inquiet de l’attaque continue de la loi de 1905 et du principe de laïcité depuis le 11 janvier. Résumons :

  • Le salon de la femme musulmane à Pontoise qui laisse de marbre les responsables politiques et féministes (mise à part la talentueuse Céline Pina et les courageuses Femen),
  • La dérive concordataire cachée de Manent dans son dernier livre qui réjouit toute une frange catholique pensant que la mise à terre de la laïcité favoriserait une renaissance chrétienne alors qu’elle ne profiterait qu’aux Tariq Ramadan,
  • La nouvelle agression de Samuel Mayol​ qui ne soulève aucune indignation (ou le service minimum d’autorités qui jusque là ont brillé par leur lâcheté) voire qui étonne, comme si la situation n’était pas déjà connue,

Bientôt tout sera la faute de la laïcité, comme si ceux qui en défendaient le principe étaient devenus les ennemis. La laïcité ne serait pas adaptée au XXIe siècle.

On me dit : “La laïcité ne règle pas tout. Que fait-on, face aux fondamentalistes ?” Le concordat non plus et ses accommodements raisonnables encore moins. Je ne vois pas en quoi un compromis empêcherait un discours de haine, misogyne et caricatural pour la majorité des musulmans qui ne se reconnaissent pas dans ces prêches moyenâgeux.

On me dit : “La laïcité ne règle pas tout et n’avait pas tout prévu. Que fait-on du manque de mosquées ? On doit financer.” C’est faux, il faut relire les discours à la Chambre des députés los de l’examen du projet de loi. Quand certains députés demandaient à ce que les églises puissent servir à d’autres cultes dans le futur, Aristide Briand répondait :

« Vous ne voulez pas admettre que si, demain, de nouvelles formations religieuses se manifestent dans les paroisses, elles aient à se constituer leur patrimoine particulier. Vous voulez absolument que des biens affectés à un culte déterminé, dès à présent connu de nous, ayant ses fidèles et son organisation propre, soient constamment à la disposition de toutes les fantaisies cultuelles qui pourraient éclore demain. C’est inadmissible ! »

Quand une association manque de locaux, elle se tourne vers ses adhérents et leur demande une participation financière. Ce n’est pas à l’Etat de payer. Aux arguments compassionnels, Catherine Kintzler répond :

  • « Si on ne finance pas, le financement viendra de l’étranger ». En quoi cela serait-il fondamentalement mauvais ? Et un cadeau public n’empêchera pas dans son principe un cadeau privé. La législation fiscale des associations en revanche permet largement le contrôle des mouvements de fonds suspects.
  • « Il vaut mieux financer pour avoir un moyen de contrôle. » Il n’y a pas de contrat et encore moins de « deal » entre l’Etat et les citoyens, entre l’Etat et les associations. L’Etat détient une autorité qu’il n’achète pas. Le fisc ne paie pas pour exercer un contrôle, le juge non plus, le policier non plus. A ceux qui avancent cet argument, il convient de faire remarquer qu’ils traitent la République française comme un pouvoir mafieux. On peut d’ailleurs se demander à quoi rimerait un « contrôle » en matière de libertés religieuses .

On me dit : « La laïcité ne règle pas tout. Nos concitoyens de confessions catholiques, musulmanes ou juives existent et il faut les entendre ». Oui et près de 2/3 des Français se déclarent athées ou non croyants et pourtant on ne les entend pas et ils ne réclament rien. Si les élus ne veulent plus être soumis aux pressions communautaristes, qu’ils commencent par respecter la neutralité que devrait leur imposer le principe de laïcité :

  • On ne se rend pas aux cérémonies et fêtes religieuses ès qualités ,
  • On ne finance pas sous couvert de financement culturel, des bâtiments cultuels,
  • On prend les citoyens pour ce qu’ils sont en premier, c’est-à-dire des membres de la communauté nationale et non des membres d’une communauté religieuse.

L’intransigeance de l’État en matière de neutralité face aux religions n’est pas du laïcisme, comme tentent de le faire accroire les ennemis de la laïcité. C’est une exigence intellectuelle. L’esprit de la loi de 1905 parachevait la liberté de conscience et l’émancipation individuelle des citoyens telles que voulues par la pensée des Lumières. Les attaques contre la laïcité, quant à elles, essentialisent les croyants en les empêchant d’être en premier lieu des citoyens laïques et non a priori des croyants. Ces attaquent visent à transformer la loi de la loi de 1905 d’une loi liberté en une loi créance. L’Etat devrait non seulement autoriser la liberté religieuse, mais en plus la permettre en la finançant. La laïcité n’est pas une opinion, c’est la liberté d’en avoir une. Tenter de modifier la loi de 1905, dans un tel moment de tension identitaire, c’est dangereusement jouer avec le feu.

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