L’étouffante homogénéité

Gustave Courbet, Les Roches-Noires à Trouville. Credit Chester Dale Fund.

Depuis les révélations des infâmes pratiques de la « Ligue du LOL », ce boys’ club ayant harcelé pendant des années principalement des femmes, des personnes LGBT ou des personnes racisées, je me pose des questions.
La première concerne mon statut d’expatriée : la « Ligue du LOL » pourrait-elle exister en Allemagne ?

Il me semble que non.

Le harcèlement et le sexisme existent ici aussi, évidemment.

Seulement, l’écosystème dans lequel cette histoire s’est déroulée est très français.

Je m’explique.

Les membres de cette « Ligue» étaient alors, pour la plupart, de jeunes journalistes. Des hommes cisgenres, blancs, hétérosexuels, issus des classes moyennes. La plupart d’entre eux venaient de ce qu’on appelle, de manière condescendante, « la province » — comprenez : pas Paris.

Ainsi, l’arrivée à la capitale de ces Rastignac désireux d’en découdre avec les rédactions parisiennes n’a pas été simple. Il a fallu s’adapter.

Dans une interview récente, consacrée à la couverture journalistique des gilets jaunes, le créateur de la « Ligue du LOL » disait :

« En Allemagne, les journaux nationaux sont basés à Berlin, Francfort, Hambourg et Munich. En France, tout est centralisé à Paris. Etre journaliste à Paris, c’est souvent n’avoir que des amis journalistes parisiens, ce qui créée ce qu’on appelle sur Internet « une bulle de filtres ». Quand j’ai fait mon école de journalisme, j’étais un petit mec de 19 ans venu de Lorraine. J’ai l’impression qu’on m’a appris à devenir un journaliste parisien ».

Il ne s’agit évidemment pas d’exonérer les membres de cette « Ligue » de quoi que ce soit — comme si venir de Lorraine faisait de vous un harceleur en puissance. Seulement, le système dans lequel ces agissements se sont inscrits, le voici : typiquement français, centralisé, parisianiste, cultivant l’entre-soi.

La « Ligue du LOL » n’est pas née de cette « bulle de filtres ». Mais elle a pu y prospérer.

En France, si vous voulez être un journaliste à succès, vous n’aurez aucun accent lorsque vous parlerez, qu’il soit de « province » ou étranger.

En France, si vous voulez être journaliste, vous deviendrez parisien.

En France donc, si vous voulez être journaliste, vous penserez journaliste, vous boufferez journaliste, vous dormirez journaliste, vous coucherez journaliste, vous lirez des livres de journalistes et vous ferez des rêves de journaliste.

Vous travaillerez pour des journaux généralistes, pas féminins ou LGBT par exemple, parce que personne n’imagine que cela puisse procurer la même satisfaction sociale que de travailler pour des titres généralistes à Paris. Ca, c’est le Graal.

Bien souvent, ces titres sont dirigés par des hommes.

Blancs.

Hétérosexuels.

Voici donc une partie du problème : l’étouffante homogénéité au sein de la direction des rédactions françaises.

La « Ligue du LOL » est née dans ce contexte, à la fin des années 2000. Je m’en souviens parfaitement. Je fus diplômée de mon école de journalisme en 2007. En tant que femme, jeune, non-parisienne, issue des classes moyennes inférieures et de l’université, j’ai mis des années avant de trouver ma place.
Il fallait idéalement être parisien, ou alors bourgeois de « province », avoir reçu une éducation ad hoc, avoir « fait » Sciences-Po, puis une école de journalisme pour le « réseau ».

L’utilisation de Twitter était alors, en France, balbutiante. C’était très excitant. L’outil permettait soudainement d’avoir accès à des informations avec une rapidité, une efficacité et une puissance de frappe redoutables. Il constituait une sorte de contre-pouvoir, d’outil subversif — on l’a vu lors des printemps arabes.

Sauf qu’en l’espèce, la « Ligue du LOL » était constituée majoritairement d’hommes blancs, hétéro, issus des classes moyennes ou bourgeoises, qui n’avaient aucun désir d’interroger les privilèges que leur statut leur conférait.
Et ces gens-là ont ainsi fait de Twitter, outil potentiellement subversif, un instrument d’oppression et de reproduction de la violence. Sexiste, raciste, sociale, LGBTphobe.

Le but de tout cela, c’était la quête de pouvoir. Cela a plutôt bien marché. Plusieurs membres de ce « club » occupaient, au moment du scandale, des postes à responsabilité dans des « grands journaux » : Libération, Les Inrocks, etc.

Il faut dire que le milieu journalistique français fonctionne toujours de manière très opaque. On trouve rarement des offres d’emploi publiques, par exemple. Tout se fait par cooptation, par bouche-à-oreille.

Ce manque de transparence favorise l’entre-soi.

Car si la « Ligue du LOL » est un boys club, c’est que le journalisme français est un boys club. Il ne suffit pas de punir les premiers ; il faut aussi réformer le système dans lequel ils se sont épanouis.

Une autre partie du problème : MeToo n’a pas eu lieu chez les journalistes.
Pourtant, nous autres, à l’automne 2017, nous nous sommes dit des choses. Nous avons échangé des noms, et nos histoires, souvent les mêmes : des jeunes femmes journalistes précaires devenant les proies de types blancs et hétéro, occupant des postes de pouvoir.

Nous nous sommes demandées pourquoi « Machin », alors à la tête d’un grand titre parisien, « Machin » qui demandait nuitamment à des tas de wannabe journalistes (j’en fis partie) quelle lingerie elle portait, dormait encore sur ses deux oreilles.

Sachez que « Machin » dort toujours sur ses deux oreilles.

Et puis #MeToo est passé.

Trop vite.

Les harceleurs, les violeurs, les agresseurs dénoncés s’en plutôt bien sortis — certains en ont même profité pour se plaindre dans la presse. Le journaliste visé par le hashtag #BalanceTonPorc, Eric Brion, par exemple : mon journal lui a récemment consacré un portrait où il explique qu’il a beaucoup souffert, et qu’il a même dû troquer son 125 mètres carrés parisien contre un 90 m2.

Chienne de vie.

Et puis, des femmes, dont Catherine Deneuve, ont expliqué qu’on ne devait pas ôter aux hommes « la liberté d’importuner ». D’autres ont dit que la « séduction à la française » c’était quelque chose de très spécifique chez nous, un peu comme les escargots ou Johnny Hallyday.

Le temps que la France entière s’écharpe là-dessus, et la vague MeToo était passée.

Sauf que, heureuse surprise : elle est revenue, en tout cas chez les journalistes. Le scandale de la « Ligue du LOL » a permis de faire refluer d’autres histoires.

C’st alors que je me suis posé d’autres questions.

Moi qui avais un compte Twitter au moment des premiers méfaits de la « Ligue du LOL », moi qui connaissais, de loin, la plupart de ses membres, moi qui voyait cela de très loin, mais tout de même… Un peu. Moi qui suis féministe, et qui l’était déjà en 2009 : pourquoi n’ai-je pas réagi aux signaux faibles, qui me disaient, confusément, que quelque chose de pas bien se passait ?

Il y avait des choses publiques, souvent des tweets bourrés de sous-entendus que je ne comprenais pas. Mais tout de même : j’avais senti que dans cette bande-là, quelque chose n’allait pas. Qu’il fallait s’en éloigner. S’en protéger.

Jeune journaliste, free lance donc précaire, sans capital financier et un peu perdue dans la capitale, j’ai senti que j’avais tout à perdre à devenir leur cible. J’ai fait profil bas et passé mon chemin, en parallèle. Il est allé de plus en plus vers le féminisme.

Prise en étau entre un système oppressif qui m’était défavorable et mes convictions féministes, je fus alors soulagée de ne pas être être leur cible ; tout en évitant soigneusement de leur prêter allégeance. Ce soulagement porte un nom : la lâcheté.

Aujourd’hui, je ne veux plus être cette personne qui voit de loin une bande de caïds faire régner la terreur, et qui ne tente pas d’y mettre fin. Seule, c’est difficile ; à plusieurs, c’est possible.

J’espère aussi que l’autocritique promise par les rédactions parisiennes permettra de mettre en place des mesures favorisant :

plus de parité et de diversité, notamment dans les postes de pouvoir
plus de transparence dans les attributions des postes de journalistes
des structures permettant aux victimes de s’exprimer
une protection plus importante des free-lance et précaires, déjà fragilisés par leur statut.

Car ce n’est qu’un début. Cela va faire refluer des souvenirs douloureux pour moi, pour nous autres, mais nous y sommes : l’Acte II du #MeToo du journalisme en France, c’est maintenant.

(Ce texte a été publié dans le quotidien allemand Die Tageszeitung).