Le cinéma, le sexisme, et les cinéphiles : un cas d’école

Cette sympathique histoire commence alors que la Cinémathèque propose une rétrospective sur la cinéaste Dorothy Arzner. Le texte qui l’introduit est signé de Philippe Garnier, éminente figure de la critique cinéma en France. On y trouve ce passage, qui me fait tiquer, moi aussi : «Comme on pouvait s’y attendre, Arzner a été récupérée par les universitaires (« gender studies ») et les lesbiennes militantes. Des rétrospectives ont eu lieu (Créteil, et plus récemment le festival Lumière à Lyon). Mais non seulement ce serait réduire son cinéma à l’anecdotique que de chercher les signaux d’initiées, ce serait aussi un contresens. Arzner a vécu en couple avec la même femme pendant trente ans (Marion Morgan, qui a écrit deux films pour Mae West), et — comme sa scénariste Zoe Akins — vivait sa vie sans faire de vagues».

Sur les larges autoroutes d’internet, des personnes relèvent que le texte tend davantage à dénigrer qu’à soutenir la figure qu’il est censé présenter (à noter que ce n’est pas un texte qui relève de la critique de cinéma : c’est la présentation d’une oeuvre, un texte écrit POUR la Cinémathèque. Philippe Garnier a très probablement, et on l’espère pour lui, été payé par cette vénérable institution pour écrire un texte qui, en toute logique, est censé inciter le public à se rendre à cette rétrospective. Il est donc étrange de sous-entendre que cette oeuvre n’est pas renversante, mais passons). Le texte porte également un regard, disons, condescendant voire fielleux, sur les “lesbiennes militantes” et les “gender studies”, (le “Comme on pouvait s’y attendre, Arzner a été récupérée par les universitaires (« gender studies ») et les lesbiennes militantes” signifiant, par un art très maîtrisé de l’understatement — pas folle la guêpe — , qu’évidemment, n’ayant rien d’autre à se mettre sous la dent, ces abruties de “militantes lesbiennes” (c’est si bien écrit que l’on voit la moue dubitative devant son clavier) se sont ruées sur l’oeuvre de Dorothy Arzner comme des mouches, oeuvre qui au demeurant n’est pas très intéressante, rappelons-le, mais elles n’ont aucun goût de toute façon. Ainsi, cette bien vulgaire instrumentalisation militante de l’oeuvre d’Arzner par le surpuissant et omnipotent lobby lesbien relève, finalement, de “l’anecdotique”, puisque Dorothy Arzner était goudou mais vivait sa vie “sans faire de vagues” ; c’était donc une lesbienne bien cachée, bien dans son époque, qui n’embêtait pas tout le monde avec son orientation sexuelle, donc end of the story avec votre truc de Dorothy Arzner cinéaste lesbienne les filles merci. Qu’elle ait vécu à une époque où l’homosexualité était pénalement réprimée aux Etats-Unis et où le code Hays par ailleurs prohibait toute représentation homosexuelle au cinéma semble totalement échapper à Philippe Garnier, mais sans doute, cela aussi est “anecdotique”.

Ce texte est au moins sexiste, sans doute lesbophobe, et dans tous les cas maladroit. On sent à quel point l’auteur se fiche profondément de son sujet. Tout cela ne l’intéresse pas vraiment, cela se sent. Du coup, on en arrive à cela : parler d’une femme cinéaste dans l’histoire du cinéma sans évoquer leur “invisibilisation”. C’est tellement passer à côté du sujet que c’en devient une prouesse technique. Mais Philippe Garnier semble se foutre de tout cela. On pense évidemment à Alice Guy, cinéaste aussi pionnière que prolifique, dont Scorsese disait en 2011 : « Alice Guy était une réalisatrice exceptionnelle, d’une sensibilité rare, au regard incroyablement poétique et à l’instinct formidable […]. Elle a écrit, dirigé et produit plus de mille films. Et pourtant, elle a été oubliée par l’industrie qu’elle a contribué à créer. »

Ainsi, le site “Le genre et l’écran” publie un texte qui s’indigne du traitement sexiste réservée à Arzner. A sa suite, un article de BuzzFeed relève, citant le même site, que la Cinémathèque n’a consacré que 6 rétrospectives à des femmes en plus de dix ans. Libération, journal pour lequel je travaille, enchaîne en reprenant tout ces éléments, et cite un professeur d’histoire américain, auteur d’une étude sur les gays et lesbiennes dans l’histoire d’Hollywood, qui explique : «le féminisme et l’identité lesbienne de Dorothy Arzner sont essentiels dans ce qui constitue sa personne et son travail de réalisatrice».

Puis, à la faveur des réseaux sociaux, je tombe sur cette conversation. Elle est initiée par un critique des Cahiers du cinéma. Parmi les personnes qui participent à la “discussion”, on trouve également un critique du Monde. Bref, il s’agit d’une conversation entre cinéphiles, et entre critiques de cinéma. La suite va vous étonner.

Les commentaires sont outrés. Outrés qu’on ait osé attaquer ainsi Philippe Garnier. La Cinémathèque. Quoi, sexistes ? Oui, leurs commentaires sont un cas d’école de sexisme, venant de la part de “critiques” de cinéma, tout chafouins qu’on vienne donner un coup de pelle sur leur petit château de sable. A quelques cas près de courageux commentateurs et commentatrices qui sont venu.e.s les contredire (j’ai tenté le coup samedi soir, on m’a élégamment qualifiée de “gender police”), ils étaient très bien, là, entre petits mecs, à déverser leur bile. Parce qu’il faut le voir pour le croire, voici leurs flamboyants arguments en captures d’écran, qu’on espère retrouver un jour dans Les Cahiers du cinéma ou Le Monde. Je les ai traduits pour les rendre encore plus limpides.

Argument n°1 : plaider le malentendu

Traduction : Tout ce barouf pour un texte qui a été très mal lu, très mal compris, ah ces génies incompris tout de même ! Mais non, bande d’abrutis, Philippe Garnier A BIEN un intérêt pour l’oeuvre de Dorothy Arzner, vous n’avez rien compris décidément ! Bon, mais je vous soupçonne de ne pas l’avoir lu, ce texte, car à ce niveau de non-compréhension de la langue française c’est franchement douteux. Vous l’avez lu ? Parce que moi en fait, je l’ai lu, et j’ai tout compris.

Argument n°2 : brandir l’insulte sexiste

Traduction : Rendez-vous compte, une demeurée ose donner des leçons à Philippe Garnier, mais pour qui se prend-elle, mais dans quel monde vit-on, non mais franchement. Quoi, tu trouves que c’est sexiste, “greluche” ? Hein ? Non c’est pas sexiste, c’est juste que je trouve l’article nul donc ça va, on a le droit d’insulter les gens quand même quand ils sont cons et puis cette fille est vraiment conne. Et puis, la preuve que c’est pas sexiste, c’est que j’ai une très bonne amie femme qui n’est pas une greluche et qui écrit sur le cinéma, du coup je vais la tagger dans le commentaire pour prouver ma bonne foi. Tu vois que je suis pas sexiste !

Argument 3 : La blagounette-déviation “sexisme à l’envers”

Traduction : Bordel ce que je suis drôle ! Tu as vu comme j’ai très astucieusement retourné la situation en disant que les festivals de films de femmes c’est un peu anti-hommes si l’on suit ce raisonnement, et que du coup, c’est pas paritaire non plus, dieu que j’ai ri c’était très bon cet argument. Comment ça, c’est un grand classique de la rhétorique anti-féministe de leur renvoyer à la tronche leur non-mixité, alors qu’elle a été pendant de longs siècles imposée par un système patriarcal ? Comment ça c’est un peu comme si tu crées une société capitaliste où tu parques les pauvres dans des cités ouvrières, genre des corons, et qu’après tu t’étonnes qu’il n’y ait pas un châtelain qui vive dedans. Bordel, que c’est complexe tout ça... Fait chier. De toute façon vous, léféministes, vous n’êtes vraiment pas drôles (alors que moi…)

Argument n°4 : le point Godwin

Traduction : Est-il besoin de traduire ce commentaire imagé ? Le point Godwin a depuis toujours montré son utilité dans les débats d’idées sains et rafraîchissants.

Argument n°5 : L’argument du nombre

Traduction : Un argument de poids, non ? Il y a des femmes à la Cinémathèque. Des personnes avec des seins, voire des utérus. J’en ai vu. J’en connais une ! Elle est formidable ! D’ailleurs elle est directrice d’un truc ! Oui, c’est comme quand les féministes disent qu’il n’y a pas de femmes patronnes du Cac40 alors qu’il y a la boss de Sodexho et Badinter, ça va quoi, faut arrêter. Par ailleurs je crois même savoir que tous les hommes qui ont fait l’objet de rétrospectives à la Cinémathèque sont issus de vagins, donc numériquement, ça renverse complètement la tendance donc je ne vois vraiment pas le problème.

Argument n°6 : La blagounette comparative pour détendre l’atmosphère

Traduction : Femmes et animaux, même combat. Ca fait penser au Général de Gaulle : “Quoi ! Un secrétariat d’Etat à la condition féminine ? Et pourquoi pas au tricot?” C’est kiffant ces comparaisons, non ? J’ai bien ri perso.

Argument n°7 : Les féministes sont des folles dictatoriales

Ce que je suis spirituel tout de même. Mon image est vraiment très amusante, non ? C’est vrai que les féministes n’ont aucun sens de la nuance c’est bien connu, alors que moi, je suis très subtil, par exemple je dis “maboules”, ce qui est un mot extrêmement nuancé et subtil qui veut dire “folles”, mais en mieux. Les féministes sont vraiment débiles, d’ailleurs il faudrait écrire “léfeminist” et pas “les féministes” pour montrer à quel point c’est un bloc parfaitement monolithique de harpies gueulardes qui nous font chier pour tout et n’importe quoi . Elles ont un côté dictatorial, on ne peut plus rien dire, la preuve :

Mais heureusement, tout va bien, car :