Sept jours avec nous autres

Francisco de Goya, Saturno devorando a su hijo. DR

Cela fait sept jours que je #BalanceTonPorc. Sept jours que #MeToo. Sept jours que #IchAuch. Sept jours que #MoiAussi je raconte, je parle, j’accuse, je songe.

Sept jours que je ressasse et digère des flux, des reflux, les souvenirs aigris d’une intimité violée. Sept jours que je médite cette phrase d’une amie postée sur Facebook, qui dit : Savez-vous que les histoires que les filles racontent dans #MeToo, ce ne sont jamais les pires ? C’est vrai. J’ai lu Beauvoir, j’ai lu Despentes, j’ai lu des tas de bouquins et des tas de textes formidables, j’ai une bibliothèque féministe remplie de merveilleux ouvrages qui condamnent le victim blaming, expliquent l’histoire du viol ou racontent des histoires de femmes puissantes. J’ai encouragé des femmes à prendre la parole sur Twitter, à déposer plainte, j’ai signé des pétitions, écrit des articles, je me suis indignée contre le slut shaming, je crois en la résilience, j’ai une figurine de Rosie the Riveter sur ma table de chevet qui me dit “We can do it” et j’y crois, j’y crois, mais je me retrouve quand même, Johanna L., 34 ans, féministe, éduquée, militante et assez bien informée je crois, à avoir encore trop honte de certaines choses pour les dire. Et les autres, alors ? Nous autres.

Sept jours que je remonte Memory Lane en solitaire. Il y a de la houle. Ce n’est pas seulement mon histoire, ce sont aussi celles des autres, nous autres. Mon histoire, comme dit Angot, on se débrouille. On se débrouille toujours. Ce qui ne veut pas dire qu’elle n’est rien. Ca ne veut pas dire qu’il ne faut rien faire. Ca veut juste dire qu’on a peut-être déjà fait avec. Ou alors qu’on s’est résignée et que c’est mieux comme ça, parce que c’est ce qu’on voulait. Ou bien qu’on n’a pas voulu nettoyer la crasse au fond de la casserole et qu’on préfère tout recouvrir par des tas d’autres choses, des strates et encore des strates, et on nappe le tout d’une crème qui a tourné. C’est nul, mais c’est notre problème. Ca veut peut-être dire aussi que tout bêtement le délai de la prescription est passé, qu’on ne peut plus rien faire désormais, ça passe si vite le temps. Ca veut peut-être dire aussi qu’on avait le coeur serré à l’idée de devoir affronter le regard de l’Autre au tribunal.

Non, surtout, je suis troublée d’avoir vu mon fil Facebook se remplir d’histoires de femmes - et cette attachée de presse que tu connais un petit peu : aussi, et cette fille qui était à la fac avec toi : aussi, et cette chercheuse que tu as interrogée une fois en 2016 : aussi, et cette copine que tu vois si rarement : aussi. Nous autres à l’infini, nous autres partout et la paix nulle part, nous autres dans les romans d’Annie Ernaux, dans King Kong Théorie, dans les Mémoires de Beauvoir, chez Mirbeau ou chez Giono.

Que faire. Que penser. Que dire. Non, que faire de cette matière gluante et persistante, que faire de ce sentiment diffus de colère et de tristesse ? Que faire de cette colère sourde qui m’a saisie, cette boule au ventre, cette rage au coeur… C’était vers le milieu de la semaine. J’ai entendu la chronique d’un philosophe en stuc qui venait, condescendant et narquois, m’expliquer la vie telle qu’elle va, enfin ainsi le croit-il ; un chroniqueur dire sur l’antenne de France Culture que nous faisions du bruit ; j’ai eu à subir les gesticulations d’un antiféministe et raciste pathologique qui nous comparait aux nazis. Je me suis dit, oh, je les hais. Je me suis dit, la prochaine fois, le feu. Mais c’est toujours la prochaine fois.

J’ai lu des tas de réactions en sept jours. Celles, émouvantes et apaisantes, d’hommes choqués, bouleversés, indignés, remués au plus profond d’eux-mêmes. Ils sont abasourdis et hébétés, et je les ai compris. Reste ceci, que je dis avec tout mon amour, toute ma force et toute ma bienveillance : où étiez-vous pendant toutes ces années tandis que des femmes étaient harcelées, violentées, agressées, violées ? Que faisiez-vous toutes ces fois où nous avons pris la parole, nous autres ? Où étiez-vous avant l’affaire Weinstein ? Pourquoi sommes-nous si seules ? Je peux dresser une liste, elle aussi, infinie, de cas où les choses, nous les avons dites ; mais dans un silence de plomb. La parole n’est pas libérée depuis l’affaire Weinstein : nous l’avions prise depuis longtemps. Mais alors, où étiez-vous ? Où étiez-vous l’an dernier quand Annie Ernaux a raconté son viol dans Mémoire de fille, et qu’elle a raconté qu’elle n’utilisait pas le mot viol, parce «la fille de 1958, le «moi» de 58, n’a pas considéré le terme de “viol”»? Où étiez-vous quand Tippi Hedren a raconté avoir été harcelée par Hitchcock ? Que faisiez-vous pendant toutes ces années où David Hamilton fanfaronnait en interview, faisant l’apologie du viol sans que ça n’émeuve grand monde, à coups de «Vous avez eu les calendriers ; moi j’ai eu les filles»?

(Cette chanson de Tori Amos date de 1991).

J’ai essayé d’être pédagogue. J’ai discuté sur Twitter avec Guillaume Erner, qui avait fait cette chronique sur France Culture qui m’avait tant blessée, moi et quelques autres. J’ai essayé de lui expliquer qu’il fallait tendre l’oreille, dans un premier temps. Comme disait Simone Veil à l’Assemblée en 1974, «il suffit d’écouter les femmes». Que c’était ce que nous demandions, d’abord. Que c’était simple et beau d’écouter. Qu’on ne voulait pas de gens qui nous disent “y’a qu’à”, ou“faut qu’on”, mais simplement une oreille attentive, une réaction de douceur, un geste bienveillant. Mais tout cela, il n’a jamais voulu l’entendre, il n’a pas écouté et il est reparti comme il était venu, content de lui, les mains collées sur les oreilles, bien tassé au fond du canapé avec ses certitudes. Voilà pour la pédagogie. Je me suis dit, voilà, encore une fois, quelqu’un que tu appréciais tombe de son piédestal. Parce que tu l’écoutais chaque matin, lui et sa matinale sur France Culture, mais désormais, tu n’as plus envie, quelque chose est cassé. Parce qu’il est avec eux, alors que toi tu es nous autres. Tu n’as plus très envie de regarder ces films de Woody Allen sur Netflix non plus. Cette histoire de «chasse aux sorcières» tu trouves ça un peu fort de café. Il y a bien ces gens qui viennent t’expliquer qu’«il faut savoir séparer l’homme de l’oeuvre», comme pour les Inrocks qui mettent Cantat en couverture, mais en vérité, tu sais que c’est un argument qui marche uniquement pour les artistes que l’on a envie de défendre. En vérité, tu n’as pas envie de regarder ce film de Woody Allen, de la même façon que tu n’as pas envie de lire Drieu la Rochelle, de la même façon que le personnage raciste de Scarlett O’Hara te dégoûte. On te dira «Han mais nan mais c’est PAPAREIL, tu peux PACOMPARER, ça n’a RIENAVOAR». Si, cela a à voir avec toi, et avec nous autres. Tu ne censures personne et peut-être rates-tu quelque chose, mais peut-être pas, et surtout cela te regarde. Alors les Woody Allen sur Netflix, tu ne les regarderas pas. Tant pis, c’était l’un de tes réalisateurs préférés.

(Big up Blanche, comme d’hab)

Je me suis sentie puissante, aussi, en parlant au téléphone avec une amie, puissante de la force de cette vague-là, ces dièses partout. Des histoires jusqu’à la nausée, oui, mais quelque chose qui nous dépasse toutes, qui nous dépasse tous.

Et maintenant, on fait quoi ? Que faire de ces années ? De ce temps passé ? De ce temps qu’il reste ? J‘ai vu tant d’anti-féminisme et de pensées réactionnaires s’exprimer, j’ai vu tant de gens relativiser ce qui se disait, des gens critiquer le mot «porc» sans jamais en proposer un autre, tant de gens dire que oui, le combat est juste, mais pas comme ça, parce que vous comprenez, ça ne va pas. Mais ça ne va jamais, de toute façon. Alors, que fait-on ?

J’ai vu des gens prendre des exemples de femmes harceleuses pour démontrer que «Hey ! J’ai un bon argument ! ça n’est pas une question de genre, regardez, l’éditrice Françoise Verny, elle faisait ça à l’égard des hommes», ce à quoi je réponds : et donc ? So what ? Comme s’il fallait, toujours et systématiquement, symétriser les violences de genre. Comme s’il fallait prétendre que le système qui est à l’oeuvre lorsqu’un homme violente ou agresse une femme n’existe pas. Oh oui, viens, on joue à un jeu qui dirait que la domination masculine n’existe pas. Et qu’un système où, par exemple, le harcèlement sexuel est favorisé par les inégalités économiques entre hommes et femmes, n’est pas un système, non, non, non.

Je ne sais pas quoi faire de ce temps qu’il reste. Je ne sais pas quel bilan faire de ces sept jours passés avec nous autres. Je sais simplement que j’ai fait des autopsies, j’ai appris à crier, j’ai tremblé en découvrant des textes. Parfois j’ai ri nerveusement.

J’ai surtout senti, cette fois-là comme les autres, que nous autres n’est pas rien, que nous autres est une grande toile, que nous autres forme un tout, jeunes et vieilles, garçons et filles. Qu’une violence contre moi est une violence contre nous autres. J’ai respiré tout ça, les solidarités féminines comme masculines, les gens qui écoutaient et ceux qui soutenaient. Ceux qui nous enjoignaient à prendre conscience de la fréquence ahurissante des agressions pédocriminelles. Nous sommes des femmes, des hommes ; nous sommes des enfants. J’ai tout respiré, ces discussions sur Facebook à pas d’heure, ces DM de soutien envoyés par des gens gentils qui sont loin, ces discussions sur WhatsApp à minuit avec les amies, ces coeurs jetés avec bienveillance pour rien, sur internet, jusque parce que, comme ça.

Je ne sais pas encore bien ce qui s’est passé pendant ces sept jours avec nous autres, mais je sais au moins où nous sommes et d’où nous parlons. La seule chose à faire sans doute étant de continuer.