Zone grise

johannaluyssen
Nov 13 · 9 min read
The Black Rocks at Trouville, Gustave Courbet 1865. Chester Dale Fund.
The Black Rocks at Trouville, Gustave Courbet 1865. Chester Dale Fund.

C’était un treize novembre.

J’étais au restaurant avec une amie, on avait beaucoup de choses à se dire en ce 13 novembre. J’étais éprouvée par une récente fausse couche ; après de nombreuses négligences médicales, j’avais fini aux urgences et perdu l’embryon seule dans ma chambre d’hôpital à Berlin, mon lit jouxtant celui d’une femme enceinte de six mois, qui heureusement n’a pas entendu mes cris de douleur car elle était sourde.

En ce 13 novembre il fallait donc se dire les choses avec cette amie, je voulais lui expliquer ce que j’avais ressenti, lui dire comment j’allais à présent, j’avais besoin de réconfort aussi parce que depuis 2015, le 13 novembre n’est pas une date comme les autres et ça ne le sera plus jamais désormais.

Nous étions là, dans ce petit restaurant que nous aimions tant près du canal, et nous buvions du vin nature, nous mangions des tapas, la nourriture était bonne, le restaurant petit et coquet, de la buée sur la fenêtre, il faisait froid dehors, on était bien dedans, les Allemands ont un mot pour ça, gemütlich.

Il est apparu pendant la pause cigarette, un type normal, un type normal. Un type normal, il parle, il fume des roulées, il nous pose deux ou trois questions, il est un peu copain avec les propriétaires du restaurant. Bientôt d’autres clients sortent et fument eux aussi, peut-être tout cela ne serait pas arrivé si on avait pu fumer à l’intérieur, qui sait. Les gens fument et je reste là, avec eux, même si je ne fume plus, car je suis solidaire. Je parle moi aussi, sans cigarette mais je parle, c’est une soirée intense mais normale, c’est un 13 novembre à Berlin.

Il est à l’intérieur du restaurant, près de nous deux, les tables sont petites ; il boit un verre de vin dont la couleur est jolie, je lui demande ce que c’est, il répond quelque chose et ajoute : “Si tu veux, je t’en commande un verre”, et je dis oui.

Je me réveille des heures plus tard. Il est environ 7 heures du matin et j’ai le sentiment d’être dans un avion qui atterrit en catastrophe. Des hélices tournent dans ma tête, je me sens broyée, je ne comprends pas ce qui se passe, je suis nue, allongée dans une chambre violette et inconnue, le type normal dort à mes côtés, il est nu lui aussi, je suis hébétée et je saisis mon téléphone.

Un message de ma colocataire qui s’inquiète de ne pas m’avoir vue rentrer cette nuit. Je la rassure en lui disant que tout va bien, après tout je ne suis pas morte.

Je suis inquiète de me retrouver nue dans cet endroit. J’éprouve surtout une immense culpabilité. Parce que voilà, je fréquente un type depuis quelques semaines, je l’aime bien et je ne veux pas le tromper, or il me semble évident que des choses plus ou moins sexuelles se sont passées cette nuit, donc je suis inquiète, uniquement pour le garçon que je fréquente, évidemment. J’écris à ma colocataire, pour me rassurer : «Je crois que j’ai couché avec un type, mais bon, je n’en ai aucun souvenir, donc on ne peut pas vraiment dire que ce soit moi qui ai fait ça, non ?»

Le type se réveille, je lui dis :

  • Il s’est passé quoi, on a couché ensemble ?
  • Bah oui
  • Mais c’est pas possible, je n’en ai aucun souvenir
  • Bah si
  • Il s’est passé quoi exactement ?
  • Bah on est venus ici, il était minuit à peu près, tu t’es allongée habillée sur mon lit comme pour dormir, mais tu étais dans le mauvais sens par rapport à l’oreiller, alors je t’ai remise à l’endroit, et puis on a couché ensemble

(Il ajoute ce détail qui reste depuis englué dans ma mémoire, “je t’ai prise par derrière”, j’imagine que j’étais allongée en chien de fusil, inconsciente)

  • Mais c’est pas possible je ne me souviens de rien ! Tu as mis une capote ?
  • Non
  • Pourquoi ?
  • Parce que j’en avais pas chez moi
  • Mais je viens de faire une fausse couche, je ne peux pas tomber enceinte ce serait dangereux et je ne prends pas la pilule
  • T’inquiète, j’ai pas éjaculé en toi

Le type normal est tout à fait tranquille. Je me lève, je cherche mes habits, ils sont posés de l’autre côté de la chambre, sur une chaise, je m’habille, je sors de la pièce et je dis : «Salut», il répond «Salut».

En descendant les escaliers je suis un peu hébétée mais j’enregistre le nom de la rue et je cherche le métro, je rentre chez moi et je passe quelques heures un peu comme ça, assise sur le canapé avec mes vêtements de la veille, j’annule un déjeuner avec une amie, je reste sur mon canapé sans me laver et sans me changer, et c’est par un échange de messages que tout commence vraiment.

Une amie me dit sur WhatsApp :

C’était bien ton dîner hier ?

Moi : Oui…

Elle : Ca veut dire quoi, «...» ?

Moi : Bah il s’est passé un truc bizarre.

Tout s’accélère ensuite. Je vais chez le docteur, qui me dit d’aller aux urgences, alors je vais aux urgences. Ils appellent la police, on teste mon sang et mon urine pour savoir si j’ai été droguée, mais c’est trop tard pour le GHB de toute façon, j’ai été trop lente à réagir. La police criminelle m’interroge, une fois deux fois trois fois, je répète l’histoire, ils m’écoutent, me prennent mes vêtements pour l’enquête et ils me donnent une tenue d’infirmière. Une gynécologue de l’hôpital m’examine avec gentillesse et compassion, elle dit «vous avez des lésions vaginales», je suis soulagée d’entendre ça, j’ai l’impression que j’ai la preuve de quelque chose, mon corps ne voulait pas de ça, pour la tête je n’ai pas de souvenir, rien, rien. Je ne sais pas si j’ai fait un black out avec l’alcool et les émotions, tout cela conjugué à la fatigue ou si j’ai été droguée. Je ne le saurai jamais. Je dois m’y faire. Ce que je sais : je ne voulais pas coucher avec ce type.

On m’administre de la trithérapie préventive, des cachets toutes les douze heures, parce qu’il n’avait pas de capote chez lui.

Arrivée à la clinique de Wedding où je dois renouveler mon ordonnance, on m’informe que ce n’est pas couvert par la Sécurité sociale européenne et que le traitement de trithérapie coûte 900 euros. Je pleure. L’employée est très mal à l’aise devant mes larmes. Elle me dit : «Attendez, je vais voir». Elle revient : «Non, c’est bon, c’est pris en charge».

Je veux porter plainte.

La police m’informe qu’elle va me convoquer. J’attends trois mois, sans aucune nouvelle. Un jour de février, je reçois une lettre de la procureure qui me dit : «Vous n’êtes pas venue à la convocation que vous a envoyé la police, votre plainte est donc classée. Vous avez deux semaines pour contester cette décision».

La lettre est arrivée en pli normal, elle est datée du 8 février, et nous sommes le 14, il ne reste donc qu’une semaine. Je n’ai jamais reçu de convocation de la police. Je suis effondrée, mais je suis aidée par un ami avocat très connu à Berlin, et sans lui cette histoire se serait arrêtée dès le mois de février. Il exige une nouvelle convocation, l’invitation cette fois m’est envoyée, j’y réponds, j’y vais.

Pendant quatre heures je raconte de nouveau mon histoire à la police criminelle.

J’ai désormais une avocate, elle est formidable, elle m’écoute, elle me donne des conseils et me comprend. Elle est franche, elle me dit : «Il n’y a que très peu de chances que cela aboutisse à quelque chose».

La loi allemande exigeait notamment jusqu’en 2016 qu’une personne victime de viol prouve qu’elle s’est défendue.

C’est un peu différent aujourd’hui. Mais dans mon cas, c’est compliqué. Un viol commis dans l’intimité d’une chambre, sans témoins. Une femme qui avait bu de l’alcool et qui ne se souvient de rien. Au restaurant, je n’en ai aucun souvenir mais il paraît qu’il m’a embrassée, ce que ses petits copains du restaurant ont confirmé à la police, comme si ce baiser était un laisser-passer pour le reste, une sorte d’attestation de consentement. Mon amie l’a vu, elle aussi, ce baiser, elle en a été très surprise, de toute façon elle m’a trouvée très étrange ce soir-là, j’avais une tête et un comportement bizarres, elle était inquiète au point de m’envoyer un SMS à 1 heure du matin, auquel j’ai répondu au petit matin : «T’inquiète ma belle, ça va». Ce message a lui aussi été interprété par la justice comme la preuve que je n’avais pas été violée, puisque je disais à mon amie que tout allait bien. Elle s’en est voulu d’être partie ce soir-là, elle m’avait proposé de me raccompagner, ce que j’ai refusé, même si je ne m’en souviens pas, puisque je ne me souviens de rien. Je lui ai dit que ce n’était pas à elle de se sentir coupable de quoi que ce soit.

Lui, il n’a rien dit lorsque la police est venue pour l’interroger. Il en a le droit. Il a tout simplement usé de son droit au silence. Son absence de surprise lorsque je lui ai dit ne me souvenir de rien, de rien ; sa froide indifférence, sa tranquillité placide, tout cela me glace encore.

Je répète sans cesse que je ne me souviens de rien, comme pour me justifier, parce que je ne peux m’accrocher qu’à une chose, à cette phrase.

Une longue lettre du procureur m’indique que les lésions vaginales constatées par la gynécologue peuvent être le signe d’un rapport non désiré, mais pas forcément non plus.

On considère donc que ça n’est le signe de rien.

Cette lettre dit aussi que j’avais bu de l’alcool et que cela, combiné à mon comportement (le baiser), fait que rien ne prouve qu’il y ait eu une absence de consentement.

La lettre dit qu’en rassurant mes amies par SMS, j’ai en quelque sorte prouvé que je n’avais pas été violée, puisque je n’affirmais pas l’avoir été.

La lettre estime que ma consommation importante d’alcool ce soir là peut être expliquée par mon état émotionnel après ma fausse couche.

Mon avocate m’écrit enfin : «On peut continuer, mais il y a vraiment très peu de chances que cela aboutisse, vous savez. Et cela va vous coûter de l’argent».

Je n’ai pas d’argent.

Cette affaire est donc classée.

Cela fait un an que je dors mal, et que je me réveille toutes les deux, trois heures, presque toutes les nuits, parfois en nage. Baisser la garde et me laisser aller au sommeil m’inquiète. J’ai du mal à dormir avec d’autres personnes depuis, d’autant qu’on me trouve très agitée la nuit. Parfois, je change de rame de métro quand je croise un type qui lui ressemble. J’ai évité mon bureau partagé pendant des mois parce qu’il se trouve à côté de chez lui. Mais depuis quelques semaines, j’y vais, je le fais, j’ose, j’ai changé. Depuis, j’ai écouté de la musique, et j’en ai fait, ça m’a apaisée, le chant surtout. Le 24 novembre 2018, quelques jours plus tard, donc, j’étais par hasard à Paris et j’ai manifesté, place de l’Opéra et ailleurs dans Paris, contre les violences faites aux femmes. Nous étions nous toutes et ça m’a consolée.

Je n’arrive plus à lire en revanche, je n’ai pas encore la paix qu’il faut pour ça. Je commence parfois un livre, souvent passionnant, mais je m’arrête en cours de route, je peine à le terminer, je m’essouffle, moi qui lisais tant autrefois. Ca va revenir, je le sais. J’arrive à écrire en revanche, et c’est important car c’est toute ma vie.

Cela fait un an et cette affaire est classée. Ce viol n’existe pas légalement, mais il est là. Il est là tout comme ces histoires qui m’ont été racontées depuis un an par des personnes de mon entourage, des femmes et aussi des hommes, violés lorsqu’ils étaient enfants ou adolescents, eux aussi invisibles. Il reste encore beaucoup d’histoires, je le sais, nous le savons, nous autres. On dira sans doute qu’il est important que la justice protège également les accusés, lorsqu’il y a des histoires de ce genre, difficiles à prouver, et ce n’est pas faux ; mais il faut savoir aussi que nous sommes là, nous, les zones grises.

Depuis le 13 novembre 2018 j’ai comme une boule de feu dans le ventre quand je songe à ce viol souterrain, à cette zone grise parmi tant d’autres. Me Too et nous autres, nous autres partout et la paix nulle part, sauf quand j’écris ces quelques lignes.

    johannaluyssen

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    Journaliste, Berlin, Libé

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