Le roi des flambeurs et la porte dorée

Un système implose : une logique cassante, théorisée comme naturelle, de l’avidité individualiste qui a imbibé la culture de l’ère du capitalisme néo-libéral de ces dernières décennies et pourrit les âmes par sa violence sociale, mais cette fois poussée au paroxysme, dans toute la pureté de son hubris monstrueuse (notamment pour toutes les formes d’écologie) et sans cache-sexe petit-bourgeois.

Le lumpenproletariat surtout, épuisé, tend un miroir et récite sa leçon jusqu’à l’indigestion. Mais s’il ne faut pas douter du système, alors doutons de l’information, dénonçons ceux qui sapent sa fluidité. Toutes les parades idéologiques héritées de la guerre froide consument leurs derniers stocks de conneries dans les grandes flammes merveilleusement caricaturales de l’élection à la présidence américaine de Trump, pur produit d’une ère agonisante, le roi des flambeurs, stade ultime d’une fin de cycle.

Mais Trump n’est pas un Néron aux prétentions qualitatives, c’est un milliardaire biberonné depuis l’enfance aux boursouflures quantitatives.

« Big », « Great »… Trump construit de grands immeubles. Ses skyscrapers à la Babel grattent le ciel infini des prétentions narcissiques qui absorbent le monde. La faiblesse sous-jacente, niée, enterrée réclame : « Plus haut, plus fort, plus grand … ».

Les migrants étaient accueillis au nouveau monde par ces vers gravés sur la statue de la Liberté :

“Give me your tired, your poor, 
Your huddled masses yearning to breathe free, 
The wretched refuse of your teeming shore. 
Send these, the homeless, tempest-tossed, to me: 
I lift my lamp beside the golden door.”

Mais la liberté est devenue expansion, destinée manifeste.

Elle s’est confondue avec l’or de la porte. Un potentiel qui réclame un espace et des symboles.

Il faut que la porte reste dorée. Il faut que ça brille. Coûte que coûte.

Sinon quelque chose de la promesse de la légende fondatrice laisse les rois mages sans étoile. La promesse d’un infini, l’enfant-roi dans l’étable des gens humbles. L’espoir. Même au prix d’un sacrifice. Mais il faut cette promesse.

« Hope » disait l’affiche du candidat Obama.

Et « Yes we can ».

Il reste encore quelques allumettes de la Légende à flamber, mais cela commence vraiment à sonner faux. Rien ne se passe.

Il faut prier plus fort peut être ?

Il y a trop de pécheurs. Trop de parasites. Trop de faux-culs. On s’impatiente. Le combat doit s’intensifier. On s’arme d’impatience. Il faut en finir. Concentrer au maximum la Légende. Liquider le problème.

Les distorsions sont insupportables puisque la main sur le cœur et le drapeau flottant au vent, la sacralisation du système est entrée dans les âmes.

Il faut trouver une concrétisation du rêve. Placer un grand symbole du rêve sur un piédestal et l’adorer pour qu’il répande sa lumière. Vas-y Trump !

La Légende de la prospérité ne peut pas mourir. Cette légende qui devait conquérir le monde.

En effet, cette promesse matérielle était à l’image d’une prospérité immatérielle héritée d’une tradition religieuse et d’une vision platonique des formes : celle d’un monde infini, aux ressources illimitées.

Celle où chaque morceau de rêve ouvre un nouveau morceau de rêve.

Une représentation immatérielle du monde sur laquelle le système capitaliste est implicitement fondé se fissure aujourd’hui.

Ces prochaines années vont être consacrée à la recherche d’une nouvelle porte dorée. Cette porte sera recherchée dans le monde matériel voire même parfois dans l’immatériel (certains s’imaginent pouvoir télécharger leur âme dans un paradis virtuel au fond de quelque ordinateur — qui survivra, recouvert de la poussière du monde post-apocalyptique). Mais il ne s’agit pourtant que du reflet symbolique d’un besoin d’expansion et d’accomplissement. Un besoin qui ne s’exprimera que plus fortement politiquement au fur et à mesure que les frustrations grandiront proportionnellement aux inégalités.

C’est pourquoi il faut peut-être repenser et adapter notre représentation de l’âme et grand nombre de nos symboles pour assurer un avenir durable à notre humanité.

C’est pourquoi, les artistes ou ceux qui parviendront à produire et diffuser une redéfinition durable et adaptée de l’âme et des symboles détiennent la clé de notre survie en tant qu’espèce.