Devenez politicien ! 10 méthodes pour gagner tous vos débats (que vous ayez raison ou non)

Vous avez toujours voulu briller sur les plateaux de France 2 ou débattre du hallal à la cantine avec Jean-Jacques Bourdin ? Malheureusement, vous ne sortez ni de l’ENA, ni d’HEC et n’avez pas la moindre compétence politique. Bonne nouvelle, vous n’avez pas besoin de tout ça ! Il vous suffit de maitriser quelques techniques oratoires ancestrales.


Remarque : ces astuces servent dans tout contexte où votre volonté de berner l’auditoire dépasse de loin votre niveau de connaissance du sujet.


#1 : Jargonnez !

Utilisez massivement des expressions pseudo-savantes et faites des références artificielles à des concepts et auteurs reconnus. Ce procédé masquera efficacement la vacuité de votre pensée et vous procurera un certain prestige.

Au lieu de :

« réfléchir sur ses pratiques »

Dites plutôt :

« rendre compte d’une posture réflexive sur ses pratiques »¹

Avouez que ça fait son petit effet !

Bonus pratique

Quel que soit le sujet de votre débat, essayez de caser au moins l’une de ces expressions :

  • « changement de paradigme »,
  • « contexte systémique »,
  • « enjeux épistémologiques »,
  • « interdépendance ».

Le carré d’as :

“Il s’agira de s’interroger sur le changement de paradigme inhérent aux enjeux épistémologiques qui s’inscrivent dans un contexte systémique et interdépendant”
“Ah bravo! Le carré d’as, bravo!”

#2 : A.D.A.

Abusez Des Acronymes. Par exemple, remplacez :

« la convention entre l’État et l’Agence Nationale de la Recherche annonce le financement de projets d’enseignement sur Internet »

par :

« la convention entre l’État et l’ANR place l’appel à projets IDEFI-N dans le prolongement de l’action IDEFI »

Bonus : l’anglais, c’est cool

Remplacez :

« Capacité à innover dans un pays pauvre à l’aide des outils du designer »

Par :

« Capacité à implémenter la méthode DTG dans un contexte BoP ».

Vous noterez qu’à chaque fois la longueur de la phrase est, à peu de chose près, identique.

#3 : Polysémie

Trompez votre auditoire en employant sciemment le même mot — ou famille de mots — dans deux sens différents. Non seulement l’auditeur sera convaincu par votre propos, mais en plus, il vous trouvera très intelligent.

« Vous acceptez sans difficulté les miracles de la science : pourquoi devenez-vous soudainement si critiques quand il s’agit de ceux de la Bible ? » ²

Le mot miracle confond ici les deux définitions suivantes :

  • Sens 1 : Fait, résultat étonnant, extraordinaire, qui suscite l’admiration
  • Sens 2 : Phénomène interprété comme une intervention divine.

Faites tout de même attention à ne pas dire n’importe quoi, on risquerait de vous repérer. Comme dans l’exemple suivant :

« une société devenue entrecroisée, tissée, métissée »

ou encore :

« il n’y pas de création sans re­création et inversement ».

#4 : L’avis du public

Cléopâtre : C’est bien ça le problème avec vous Amonbofis, vous faites toujours comme on fait tout le temps !
Amonbofils : Bah oui, puisqu’on a tout le temps fait comme ça…
Astérix & Obélix : Mission Cléopâtre

Démontrez votre propos en vous basant sur le fait que tout le monde a toujours été d’accord avec celui-ci. Un peu comme le test de personnalité MBTI, dont le principal argument en faveur de son utilisation est qu’il est très utilisé par ailleurs.

#5 : Les experts ?

Appuyez vos inepties par une étude. Peu importe qu’elle soit controversée ou qu’elle ne fasse pas consensus dans la communauté scientifique. Nombre d’universitaires acceptant de vendre leur expertise pour un plat de lentilles, il sera tout à fait possible de recouvrir n’importe quelle thèse d’un joli vernis technique.

Si aucun nom ne vous vient à l’esprit, n’hésitez pas à en inventer. Une étude du MIT a prouvé que les experts ont tendance à avoir un nom composé. ³

Une autre solution est de citer une personnalité remarquable, mais en dehors de son domaine de compétence. On pourra par exemple se référer à Alain Delon pour tenter de défendre des positions d’extrême droite, ou encore au physicien Stephen Hawking pour des questions géopolitiques. Merci de n’utiliser cette technique que si vous êtes vraiment à court d’arguments.

Plus sournoisement, vous pouvez utiliser une étude reconnue et lui faire dire ce que vous voulez. En revanche, vous aurez besoin de notions de statistiques avancées.

#6 : Le bouc émissaire

Rassemblez votre public contre un ennemi commun.

Si en plus d’être malhonnête, vous n’avez aucune imagination, choisissez un bouc émissaire dans la liste ci-dessous. Elle couvre 94,5 % des situations.

Vous êtes de gauche. Blâmez :

  • le MEDEF,
  • les banques,
  • Monsanto,
  • le gouvernement et les médias.

Vous êtes de droite. Blâmez :

  • la CGT,
  • les immigrés,
  • les bobos,
  • le gouvernement et les médias.
“Ah les immigrés, ma bonne dame!”

Pour les 5,5 % restants, il vous suffira de montrer du doigt un groupe qui a déjà mauvaise réputation et, de préférence, pas trop précis.

#7 : Empoisonner le puits

Sous-entendez subtilement à l’auditoire que votre adversaire est ou a été encarté au Front National ou à Lutte Ouvrière (choisir en fonction de la situation). Tout ce qu’il dira par la suite sera suspecté de cacher quelques intentions nauséabondes ou marxistes.

Bonus : le « hareng fumé »

Si la ruse ne prend pas, jouez la fuite en avant avec la méthode du « hareng fumé ». Lancez au hasard de la conversation une remarque qui va totalement réorienter le débat, de telle sorte que votre interlocuteur va oublier ce dont vous parliez précédemment. L’idée étant d’utiliser le délicat fumet de la remarque en question pour détourner son attention.

À propos des proches du FN impliqués dans le scandale des Panama Papers :

“ce qui est étonnant dans cet affaire, c’est l’absence de noms américains”

Ça sent fort le hareng, non ?

“Ah, le hareng fumé, ça me rappelle des souvenirs!”

#8 : La légende urbaine

Racontez l’histoire étonnante qui est arrivée au cousin de la voisine de votre beau-frère et qui justifie parfaitement votre position. Si l’on ne vous croit pas, martelez que cette histoire doit être admise tant que personne ne prouvera le contraire.

« Personne n’a pu démontrer qu’il trichait durant les expériences de voyance : il doit donc avoir un don »

En cas de succès, n’oubliez pas de généraliser votre histoire.

#9 : Faux dilemmes

Énumérez une liste (faussement) complète des réponses à une question. Glissez-y une et une seule option acceptable : celle que vous voulez faire avaler au public.

« Soit la médecine peut expliquer comment ma fille a été guérie, soit il s’agit d’un miracle. »
“Un miracle, je vous dis!”

#10 : Les mots sont vos alliés

Faites comme l’Arabie Saoudite, changez le sens des mots quand vous en ressentez le besoin.

Pendant longtemps, l’image photographique était interdite pour des raisons religieuses. Malheureusement, les recherches de pétrole nécessitaient des prises de vue aériennes. C’est ainsi que le Roi Ibn Saud a convoqué l’Ulema, un groupe de théologiens musulmans qui exercent une grande influence sur la moralité publique et lui a fait statuer que la photographie n’était finalement pas une image, mais une combinaison de lumière et d’ombre qui décrit sans les violer les créatures d’Allah.

Bonus : le néologisme

Appropriez-vous une vieille idée en lui offrant un nouveau mot, de cette manière vous aurez l’air moderne et précurseur :

« plus qu’un innovateur, devenez un innovacteur »

Conservez un certain flou autour de la définition, chacun y trouvera ce qu’il y cherche.


Des hauts et débats

« Élever très haut le débat est une façon élégante de le perdre de vue » disait Grégoire Lacroix.

Gardez le focus, usez des coups bas !

Jonathan Sabbah

“Sympa cet article, je vais le partager sur Facebook!”

Sources

  1. « La posture réflexive (Schön, 1983) est un concept dans l’air du temps. Incluse comme compétence professionnelle dans la plupart des programmes de formation initiale d’enseignant (…) consiste à « réfléchir sur sa pratique » (…) manque de clarté et de consensus qui la caractérise sur le plan théorique » Qu’est-ce que la pratique réflexive, Simon COLLIN , Université de Montréal — CRIFPE ↩︎
  2. Baillargeon, N., & Charb (2005). Petit cours d’autodéfense intellectuelle. Montréal: Lux. ↩︎
  3. Ceci est bien sur un exemple d’étude inventée (bien que le MIT réserve parfois des surprises). ↩︎
  4. D.Duff, How to Lie with Statistics, Norton, New York,1954 ↩︎
  5. Statistique issue d’une étude très sérieuse que j’ai réalisée en choisissant très sérieusement un nombre au hasard entre 90 et 99. ↩︎
  6. Cavender, N., & Kahane, H. (2009). Logic and contemporary rhetoric: The use of reason in everyday life — 11th edition. United States: Wadsworth Publishing Co ↩︎