Comment vous avez fini par oublier la guerre…

Mes patients me demandent peu souvent pourquoi je n’opère plus, pourquoi ma main est amochée, pourquoi je boite un peu. Mais l’autre jour, à la sortie de consultation, l’un d’eux s’est risqué à la question : « mais que vous est-il donc arrivé, c’est un accident domestique ? ».
J’imagine que les cicatrices sur ma main et mes deux doigts immobiles nourrissent toutes sortes de fantasmes dans l’imaginaire : mais je suis obligé de répondre à mon patient que non, je n’ai pas mis la main dans une tondeuse à gazon, et que j’ai eu un « accident » en Syrie, alors que je faisais de l’humanitaire.
Je lis dans ses yeux qu’il est en train d’échafauder d’autres histoires romanesques – les djihadistes ? des bombes ? le gaz fait ce genre de cicatrices ? – mais bizarrement il s’arrête net et me dit : « mais vous devez être heureux, Docteur, que la guerre soit finie là bas désormais ».
Je souris, le salue, et devant la tristesse et l’impuissance que je ressens monter en moi, je quitte quelques instants l’hôpital. J’ai besoin de marcher.
Je pense à mes collègues toujours là bas, à Idlib, à ceux qui ont été torturés, à Saidnaya, tués, à Damas, à ceux dont je n’ai plus de nouvelles… Je pense à ces patients, que nous avons traités, avec les moyens dérisoires dont nous disposions, dans des hôpitaux de fortune, dénués des traitements les plus basiques. Je pense aux sourires des enfants qui « revoyaient » quand nous leur fournissions une paire de lunettes. Je pense à la misère, au désarroi, à cette impression de fin du monde que j’ai vus là bas. Je revois, dans ces rues qui n’en étaient plus, démolies, fantômes, ces âmes décharnées, déshumanisées, traversant, souvent au péril de leur vie, les viseurs des snipers pour rejoindre les lieux de traitement. Je revois ce père portant son garçon ayant reçu une balle de sniper dans le crâne, transperçant jusqu’à l’orbite, ce père dont la chemise portait la substance grise du cerveau de son fils, me suppliant de le sauver…
Je revois tout cela mais autour de moi on me dit que la guerre est finie, qu’Alep « libérée » revit, que Damas n’a jamais été aussi festive… Cet homme instruit, cadre, me dit même que je devrais être heureux que la guerre soit « finie ». J’ai du mal à accepter que nous en soyons là : que les gens considèrent qu’Assad est un moindre mal, que les Russes auraient libéré le territoire et reduit à néant l’état islamique, que le dictateur restera au pouvoir sinon ce sera le chaos. Doit-on accepter que l’espoir, simple, des Syriens de vivre en démocratie, débarrassés de la dictature familiale des Assad, doive être annihilé ? L’opinion publique s’est détournée de ce conflit, oublié des médias depuis la chute d’Alep, et de plus, décontenancée par des positions politiques de hauts dirigeants instables. Trump bombarda en représailles à Khan Cheikhoun, mais renforce aujourd’hui Assad et Poutine en stoppant l’aide aux rebelles syriens. Le President Français, lui, avait fait la promesse de campagne de soutenir la transition au President syrien. Aujourd’hui, ce n’est plus sa priorité, car on ne lui a pas présenté de successeur « légitime ». Il a juré qu’il interviendrait si le régime usait d’armes chimiques et entravait le droit humanitaire : tous les jours, mes amis médecins traitent des cas d’intoxication au chlore, tous les jours ils attendent des camions d’ONG qui sont subtilisés ou détruits à divers checkpoints loyalistes et les évacuations sanitaires sont inexistantes. Mais la dernière annonce du président français, c’est non de bombarder, mais de songer au sort futur de son ambassade à Damas, pas à celui des Syriens qui restent sous les bombes, la faim, la misère, bref, qui restent avec leur guerre…
Comme les dirigeants, l’opinion publique s’est habituée, ou lassée, ou résignée ; est-ce normal, anormal, je n’en sais rien. Je crois qu’il y a une sorte d’indignation sélective, et aussi très opportuniste. Tous sur les réseaux sociaux, dans les journaux, dans les rues, se sont émus de la chute d’Alep-est en décembre 2016, et du sort fait aux civils, parce que les images, les textes, nous parvenaient. Comme s’il était un devoir « moral » de ne pas rester silencieux, à ce moment là. Et puis c’est tout, le temps passe, l’oubli s’installe. Mais aujourd’hui, les mêmes civils se battent ailleurs pour survivre, les mêmes medecins se battent ailleurs pour faire survivre, mais le monde ne les entend plus.
Il n’y a pas un seul jour où moi je ne pense pas à eux : un hélicoptère qui vole bas, des pneus qui crissent dans une rue, l’odeur de sang et de poudre des plaies par balles… un rien me ramène avec eux, là-bas. Parce que la guerre y est toujours, là-bas et parce que je pense que notre monde, notre humanité, se perd, quelque part là bas, aussi.

