Eric Fottorino : « A force de faire des journaux d’actionnaires et d’annonceurs, on ne fait plus des journaux de lecteurs »

Depuis quelques années, les médias traditionnels connaissent un véritable bouleversement dû au développement des technologies numériques. Pourtant, pour Eric Fottorino, ancien rédacteur en chef du Monde, la presse papier a encore un bel avenir devant elle, si elle fait l’effort de se renouveler. Il le prouve en 2014 avec la création du « 1 », un journal innovant qui fait le choix d’être instructif plutôt qu’exhaustif, en paradoxe au flux continu d’information sur le web. Il nous livre aujourd’hui ses attentes d’un métier en pleine mutation…

Vous exercez la profession de journaliste depuis plus de 30 ans maintenant. Ce métier a-t-il aujourd’hui profondément changé ?

Ce métier a changé de forme à travers les nouvelles technologies. Il n’a pas changé de sens et d’objectifs : informer honnêtement, privilégier l’information face à la communication. Hiérarchiser, trier, donner du sens. Le changement récent est économique avec la prise de contrôle de nombreux médias écrits et télévisés par des intérêts industriels et financiers. Ce n’est pas tant le journalisme qui change que les conditions de son exercice en toute indépendance.

Pensez-vous que le numérique a un impact positif sur l’information (enrichissement), ou au contraire, que le lecteur se perd dans ce flux continu d’information ?

Le numérique permet un accès rapide à une information sans limite, dans des formats courts ou longs, superficiels ou plus approfondis. Mais le numérique n’est pas un lieu de validation de l’information, ni de mise en perspective : il ne hiérarchise pas. Les circuits de contrôle de l’information ne sont pas les mêmes que dans la presse classique : on peut lire de la désinformation qui se donne le visage de l’information.

En 2014, vous lancez « Le 1 », un journal papier. Pourquoi choisir ce format alors que tous les autres médias ont tendance à se développer sur le web ? Quelle est l’ambition du « 1 » ?

Dans une époque où on lit l’information sur des objets nomades de la taille d’un smartphone, Le 1 s’affirme comme un support qui prend de la place, un support papier qui propose de ralentir pour réfléchir et approfondir. L’ambition du 1 est de permettre au lecteur de continuer à apprendre en ré-individualisant un thème, en acceptant que la vérité est multiple, qu’elle emprunte aussi bien à la littérature qu’à la recherche, à l’art autant qu’à l’expertise savante.

Depuis déjà quelques années, on répète sans cesse que le papier va disparaître. Qu’en pensez-vous ?

L’avenir de la presse en papier ne dépend pas du support en soi mais des contenus, de l’offre éditoriale. Si la presse écrite singe le Net, elle mourra. Si elle se réinvente en complément original, comme certaines initiatives (XXI, Society, bien sûr Le 1), elle aura un avenir.

Comment expliquez-vous les difficultés que rencontre la presse papier aujourd’hui ? Est-il possible d’y remédier ?

Cette presse s’est uniformisée, tous les journaux se ressemblent, parlent de la même chose au même moment. Elle consacre l’entre-soi, on lit les mêmes auteurs qui moulinent les mêmes idées. Elle privilégie la polémique à l’approfondissement. Seule l’innovation éditoriale peut lui fournir une assurance-vie. Et le devoir de placer le lecteur au centre de son attention, de considérer le lecteur comme intelligent. De lui rendre service en lui permettant de comprendre plutôt que de lui asséner des opinions toutes faites et caricaturales.

Aujourd’hui, la tendance est au « participatif » et les lecteurs font partie intégrante de l’information. Face à cette masse d’information qui circule sur le web et face aux impératifs économiques, les journalistes ont perdu le monopole de l’information. Quel est donc leur rôle désormais ?

L’information est devenue une grande conversation entre chacun et tous. On est sorti du lien vertical. Les journalistes doivent être des médiateurs, des curateurs d’information, ils doivent vérifier, hiérarchiser, nuancer, contextualiser, surprendre en traitant des sujets qui n’entrent pas dans l’agenda obligé des médias.

Selon vous, de quoi ont envie les consommateurs d’information en 2015 ? Leurs comportements ont-ils changé face à l’information ?

Du sens, de la hauteur de vue, de l’honnêteté, de la surprise. Face au trop plein, ils veulent être informés sans être intoxiqués. Leur comportement aujourd’hui ? Je dirais une infidélité grandissante.

Comment voyez-vous l’avenir du métier de journaliste ?

L’avenir est dans la créativité pour les lecteurs. A force de faire des journaux d’actionnaires et d’annonceurs, on ne fait plus des journaux de lecteurs. L’introduction de la notion de gratuité dans les médias, par le Net et les journaux gratuits, a accéléré la destruction du modèle payant. Les médias ont vu chuter leurs recettes publicitaires et leurs recettes d’exploitation. La fragilité qui en a découlé provoque l’arrivée d’industriels qui concentrent et licencient avec une approche purement financière.

Un conseil pour celles et ceux qui se lancent dans la profession ?

Multiplier les expériences, garder et développer son esprit critique et sa curiosité.

Propos recueillis par Jorina Poirot