Haute surveillance : le vol d’huîtres en baisse

Depuis plusieurs années, le vol d’huîtres diminue sur le bassin d’Arcachon. Il faut dire qu’à l’approche des fêtes, d’importants moyens de surveillance sont mis en place pour dissuader les malfaiteurs. La brigade nautique par exemple, multiplie les patrouilles en mer…

Avant les fêtes, la Brigade nautique d’Arcachon multiplie ses surveillances sur le bassin.

« Celui-là, on vérifiera en rentrant ! Il me paraît louche ! ». Il est midi ce samedi, quand les gendarmes de la Brigade nautique d’Arcachon commencent leur surveillance sur le bassin. Premier ostréiculteur rencontré et déjà, les doutes s’installent.

Plusieurs détails interpellent les officiers : un feu de détresse détérioré, alors que tout doit être en règle pour avoir une autorisation de navigation, l’absence du numéro permettant de repérer facilement les bateaux et le comportement légèrement provocateur de l’ostréiculteur. « La meilleure défense, c’est l’attaque » constate d’ailleurs l’un des deux gendarmes en relevant soigneusement la plaque d’immatriculation du bateau.

Comme chaque année à l’approche des fêtes, la surveillance est accrue. Tandis que l’hélicoptère de la section aérienne, équipé d’une caméra thermique, balaie le bassin depuis le ciel, les brigades territoriales assurent les contrôles à terre. Les affaires maritimes et les Brigades nautiques d’Arcachon et du Cap Ferret multiplient quant à elles, les patrouilles en mer.

Aujourd’hui, l’adjudant K. et l’adjudant Blombou Eddy sillonnent le bassin. En tout, ils sont dix gendarmes à être spécialisé en plongée sur le site d‘Arcachon. Et particularité de la région, leurs missions est aussi de surveiller les huîtres, du mois d’octobre à janvier et ce, de jour comme de nuit. Repérer le positionnement des différents navires, contrôler les embarcations et vérifier les chargements à bord, une routine de la saison hivernale donc. Autant d’informations relevées sur des fiches de contrôles.

Ainsi, au moindre signalement de vol, il est possible de retrouver qui était sur quel parc, à quel moment. Et à cette période, nombreux sont les ostréiculteurs qui s’activent pour récupérer leurs productions. Difficile de suivre les allers et retours qu’ils effectuent entre leurs parcs et leurs cabanes. Dans moins d’une semaine, les premières huîtres seront exportées en grosse quantité. Le résultat d’un travail qui a démarré il y a trois ans.

Malheureusement parfois, de mauvaises surprises les attendent : « Le plus gros vol déclaré cette année ? Plus d’une tonne d’huîtres ! C’était la semaine dernière », explique l’adjudant K. L’auteur demeure toujours inconnu mais autant dire qu’à ce compte-là, il ne n’agit pas d’un particulier mais plutôt d’un professionnel, un ostréiculteur voisin par exemple. Et si la Brigade nautique n’a pas pu mettre la main dessus, c’est que la victime n’a pas porté plainte immédiatement, mais deux semaines plus tard : « Je vous garantis que lorsqu’il est venu déposer sa plainte, les huîtres étaient déjà livrées, mangées et digérées », plaisante d’ailleurs l’adjudant K.

Le manque de réactivité des ostréiculteurs est un problème récurrent, au plus grand regret de la Brigade nautique qui ne parvient pas toujours à les aider. En tous cas, c’est tout là, la difficulté de leur mission : protéger mais aussi surveiller les ostréiculteurs.

Quand le voleur est le voisin

La majorité des parcs à huîtres sont concentrés sur le Grand Banc

L’itinéraire n’est jamais déterminé à l’avance. Le principal étant d’être imprévisibles et de ne pas effectuer toujours les mêmes rondes. Mais comme le montre la carte affichée sur la cabine du bateau, le bassin est vaste et les parcs dispatchés. C’est donc un peu à l’improviste que le bateau de la Brigade fait cap vers le Grand Banc et par ce temps radieux, la navigation n’est pas désagréable.

Si en semaine, l’endroit est plutôt convoité (une cinquantaine de navires s’y arrêtent chaque jour), le week-end, les temps sont plus calmes. Ce samedi, deux ostréiculteurs seulement travaillent sur leurs parcs. Munis de bottes et de combinaisons imperméables, ils fixent leurs poches sur les tables. L’eau, aujourd’hui à 11°C, leur arrive déjà à la taille. « C’est un boulot de chien, je n’en voudrais pas ! Là c’est sympa, il fait beau mais quand il pleut, c’est la même chose, il faut être à l’eau. Ce sont de vrais agriculteurs de la mer », se livre l’adjudant K.

C’est au Grand Banc que la majeure partie des parcs à huîtres sont concentrés. Difficile de les distinguer les uns des autres. Des centaines de bâtons dépassent encore de l’eau et s’étalent à perte de vue. Les ostréiculteurs eux-mêmes se mettent des repères pour s’y retrouver. Ici, c’est un cône délavé par l’eau salée qui sert par exemple de délimitation. « Je me suis trompé de parc » est d’ailleurs l’excuse préférée de certains ostréiculteurs qui parviennent à subtiliser quelques huîtres chez leur voisin. « Le problème avec ce métier, c’est que les parcs sont totalement ouverts, tout le monde peut y accéder librement » expliquait Chloé Savarin, chargée de communication du Comité Régional de la Conchyliculture d’Arcachon.

Tout le monde peut en effet y naviguer, même s’il faut, avouons-le, une certaine agilité pour zigzaguer entre les piquets. Cela explique d’ailleurs que les vols soient pour la plupart commis par des ostréiculteurs professionnels qui connaissent parfaitement le bassin. « Le vol des huîtres est un vol d’opportunisme », explique l’adjudant K. « Vous imaginez bien à quel point c’est tentant quand vous êtes le dernier ostréiculteur sur le bassin, de prendre quelques poches à votre voisin, surtout lorsque votre production n’est pas à la hauteur de vos espérances et que les fêtes de Noël approchent. »

Plus rare, mais pas inconnu de la Brigade nautique d’Arcachon, certains ostréiculteurs en viennent même à s’auto-voler. Des huîtres déclarées volées donc, mais en réalité déjà vendues. Une façon d’avoir moins d’impôt à payer et de bénéficier en plus d’indemnités, si l’union européenne vient à en accorder. « Il n’y a aucune traces des ventes. Vous avez déjà vu comment se vendent des huîtres… sur un étalage devant un bistrot. Il y a d’ailleurs énormément de black dans ce métier, si on s’occupait de la partie fiscale on aurait vraiment beaucoup de travail ! », rapporte l’adjudant.

Contrôle de l’immatriculation, derniers échanges avec les deux ostréiculteurs et le bateau de la Brigade continue sa traversée à une vitesse soutenue. Sensation de liberté, air frais marin et paysages somptueux, la balade, c’est sûr, ravirait plus d’un touriste.

Des vols pas si nombreux

La production annuelle d’huîtres s’élève à 100 000 tonnes pour le bassin d’Arcachon

C’est une plate plutôt bien remplie qui attire cette fois l’attention des deux gendarmes et plus particulièrement ces huîtres, qui contrairement aux autres, ne sont pas dans des poches mais dans des cagettes blanches entassées les unes sur les autres. Cette fois, l’adjudant Blombou décide d’aller voir de plus près. Les deux bateaux côte à côte et un saut au-dessus de l’eau plus tard, aucun problème n’est constaté. Il s’agit seulement d’huîtres destinées à être jetées.

La procédure est donc toujours la même, relevé de l’immatricule et récolte de quelques informations : « Vous travaillez pour quelle société ? Vous avez combien là ? » La plate est chargée de quatre tonnes d’huîtres et si le chiffre semble impressionnant, le volume de la marchandise l’est beaucoup moins : « Vous voyez, quand je vous parlais du vol d’une tonne d’huîtres tout à l’heure et bien finalement, ça fait pas grand-chose. » Pas grand-chose ? Cela dépend de quel point de vue on se place. Pour un petit ostréiculteur, la perte sera plutôt conséquente mais lorsque l’on sait que la production annuelle du bassin s’élève à 100 000 tonnes, le chiffre semble effectivement dérisoire.

Et si le vol fait beaucoup parler, seulement 3 tonnes d’huîtres ont été volées en 2014, un chiffre nettement en baisse d’années en années. En 2009, ce sont plus de 20 tonnes qui avaient été subtilisées. « On a l’impression qu’il y a beaucoup de vols sur le bassin mais ce n’est pas vrai, en moyenne on compte dix vols tous les ans », relate l’adjudant K.

Mieux identifier les bateaux

Le nouveau système d’immatriculation des chalands facilite la surveillance

Comme tous les autres bateaux et en raison de la marée qui ne cesse de monter, la plate rejoint tranquillement le port. Au loin pourtant, un navire remonte le bassin en direction du Banc d’Arguin. Paire de jumelle à l’appui, l’adjudant Blombou lève aussitôt le doute : « C’est un bateau grue, ça veut dire que les huîtres de cet ostréiculteur sont toujours immergées dans l’eau. Il peut donc aller travailler à n’importe quelle heure. C’est ce qu’on appelle l’élevage en eaux profondes. C’est surtout un prétexte pour augmenter les prix ! A moins que ça ait un goût exotique ? », se moquent les deux gendarmes.

Simples ou élevées en eaux profondes donc, les huîtres ne manquent pas cette année. Ce qui explique en partie la baisse des vols. Une baisse que l’on doit également aux dispositifs toujours plus importants qui permettent de surveiller le bassin. Le dernier en date, mis en place par le Comité Régional de Conchyliculture, permet par exemple de mieux identifier les bateaux : « Les ostréiculteurs se voient remettre un numéro autocollant à afficher sur leurs chalands. La plaque d’immatriculation n’étant pas toujours visible, ce nouveau dispositif permet de faciliter le repérage et la surveillance », explique Chloé Savarin.

Une mesure effective depuis le 1er décembre et très utile pour la Brigade nautique qui possède le listing de tous les numéros et des entreprises correspondantes : « On sait tout de suite si le bateau est sur son parc ou non ». Même s’il est trop tôt pour en mesurer directement les effets, cette mesure vise avant tout à dissuader.

Un travail de surveillance en commun

Dix gardes jurés travaillent en collaboration étroite avec les gendarmes de la brigade nautique.

« Tout va bien ? Il ne vous manque rien ? ». La relation entre les ostréiculteurs et les gendarmes est amicale, chaleureuse : « C’est comme ça entre les gens de la mer. Ici, nous avons une image totalement différente du gendarme traditionnel», témoigne l’adjudant K. Amarré sur le banc d’Arguin qui fait face à l’impressionnante Dune du Pilat, Monsieur Violet travaille sur son parc. Ce surnom qu’on lui attribue lui vient de ses poches qu’il a décidé de peindre en violet afin de les différencier de toutes les poches grisâtres de ses confrères. Ainsi, s’il se fait voler des poches, elles seront facilement identifiables et constitueront une preuve. « Il y a un climat de méfiance qui règne entre les ostréiculteurs et tant mieux, tout le monde est vigilant », se satisfait l’adjudant K.

Aujourd’hui par exemple, dix gardes jurés travaillent en collaboration avec la Brigade nautique de façon bénévole. Les gardes jurés sont des ostréiculteurs, dont l’identité n’est pas révélée, et qui gardent un œil attentif sur le bassin. Ils sont sollicités toute l’année et sont les premiers à appeler la gendarmerie en cas d’anormalité. « Ce sont nos yeux », explique l’adjudant. Mais alors pourquoi leur accorder une totale confiance ? « Sur les 300 ostréiculteurs du bassin, il doit y avoir 5 crapauds et ceux-là, on les connait… ».

La dernière interpellation remonte à l’année dernière. Pris en flagrant délit, l’ostréiculteur s’en est tiré avec une amende et six mois de prison avec sursis : « Les gars condamnés continuent de travailler sur les parcs. Quoi de plus frustrant que de croiser tous les jours celui qui nous a volé une tonne d’huitres ? » Explique l’adjudant. Il n’est pas rare donc que ces ostréiculteurs connus du bassin se retrouvent avec un moteur détérioré…

Nouveaux dispositifs : l’huître GPS ?

A l’époque, les cabanes tchanquées permettaient aux ostréiculteurs de surveiller leurs parcs.

17h00. « Normalement à cette heure-ci, il n’y a plus de risques de vols. La marée est haute et les ostréiculteurs sont tous rentrés ». Un dernier tour tout de même vers l’île aux Oiseaux où quelques parcs sont installés face aux cabanes tchanquées. Cabanes construites à l’époque par des ostréiculteurs pour surveiller leurs huîtres. Mais depuis, la surveillance a pris de nouvelles formes et grâce aux technologies d’aujourd’hui, certaines idées émises semblent révolutionnaires.

Pucer les 300 bateaux du bassin d’Arcachon permettrait par exemple d’avoir une visibilité de chacun de leurs déplacements. A chaque moteur allumé, un voyant correspondant sur l’ordinateur de la brigade. Une solution proposée aux ostréiculteurs mais refusée car « trop coûteuse ».

Une autre proposition émise récemment et plutôt originale : l’huître GPS. Un ingénieur a en effet fabriqué une fausse huître munie d’un GPS. Déposée au milieu du parc avec les autres, elle serait en mesure de détecter chaque mouvement anormal et d’envoyer aussitôt un signal sur le téléphone du propriétaire du parc. « Une affiche, attention je possède des huîtres GPS et je peux vous assurer que peu de personnes essaieraient de s’y aventurer ! », affirme l’adjudant K. Mais la réponse des ostréiculteurs fut une nouvelle fois négative, les coûts étant trop importants.

Mais alors comment limiter davantage les vols ? « On pourrait mettre 300 gendarmes : un pour chaque entreprise et les placer sur chaque bateau mais c’est complétement utopique, il faut être raisonnable ». Pour les deux officiers, la surveillance a donc ses limites Ce n’est pas faute pourtant d’y mettre de la bonne volonté…

Jorina Poirot

Like what you read? Give Jorina Poirot a round of applause.

From a quick cheer to a standing ovation, clap to show how much you enjoyed this story.