Les Français auront-ils droit à la post-vérité ?

Depuis le vote du Brexit au Royaume-Uni et avant la victoire d’un milliardaire populiste (Conspop ?) aux Etats-Unis, la rédactrice en chef du quotidien britannique The Guardian, livrait une analyse expliquant, en résumé, que cette campagne avait été la victoire de la post-vérité.

Durant cette campagne, un bus — anglais évidemment — a parcouru le royaume arborant un chiffre : 435 millions d’euros. C’est-à-dire le montant que le Royaume devait verser, chaque semaine, à l’Union européenne. Pour les partisans du Brexit, cet argent aurait été plus utile à la Sécu.

Un discours qui fait réfléchir…

Si un candidat vous disait que cet argent pourrait aller à la sécurité sociale, à la construction d’hôpitaux, à des soins de qualité 100% remboursés, même le dentiste et les lunettes, vous y réfléchiriez à deux fois.

Vous pourriez même voter pour lui (ou elle parce qu’il n’y a pas de raison). A tous les coups, il ou elle (parce qu’il n’y a pas de raison) mettrait hors-jeu Fillon. Imaginez… Les Français auront-ils droit à la post-vérité ?

Le chauffeur de bus était un gros mytho

Des lunettes très mal remboursées, des journalistes en ont mises. Ils se sont intéressés au chiffre. Ils se sont rendus compte d’une part qu’il était très exagéré. Ensuite, ils ont posé la question à celui conduisait le bus. Mettez vos lunettes, vous n’allez pas en croire vos yeux.

Après la victoire du camp du Brexit, le chauffeur s’est avéré être un chauffard qui, en réalité, n’avait rien d’autre en tête que de sortir de la voie européenne. Il a avoué. C’était un gros mensonge. Un gros bobard !

Une vérité-qui-dénonce

Evidemment, les réseaux sociaux ne sont pas pour rien dans ce succès. La post-vérité, ça commence souvent par un post “vérité-qui-dénonce”. Comme cet américain d’Austin, au Texas, qui, après la victoire de Trump n’a pas vu un bus, lui, mais une dizaine.

Alors que des manifs anti-Trump secouaient les grandes villes du pays, cette nuit-là, Austin aussi avait été le théâtre de protestations. Le brave homme n’a pas hésité à dégainer. La photo sur Twitter a été relayée 16 000 fois… jusqu’au Président élu (et bientôt Président tout court…).

Des cars blancs pour rouler l’Amérique

Cette photo montrant des cars garés sur le parking d’un hôtel dénonçait (courageusement !) une manipulation (de l’establishment à coup sûr) ! Cette photo prouvait que les manifestants venaient en réalité d’autres villes. Et pire que tout, c’était organisé ! Mais à qui profite le crime alors ?

En fait, il aurait aussi bien pu twitter qu’une invasion extraterrestre était en cours, que l’hôtel Ibis cachait un camp d’entraînement djihadiste, ou encore que des femmes aux poitrines généreuses organisaient des orgies avec des hommes innocents amenés ici de force.

Une émotion

Parce que c’était un congrès d’affaires. Et ouais, mais excusez-moi, la post-vérité, ça fait des émotions ! Et une conspiration, c’est quand même plus excitant. Alors quand le brave type a été démenti par l’enquête de journalistes, il a avoué son erreur. La vérité n’a pas eu tant de succès…

C’est d’un ennui la vérité… Et certains l’ont bien compris. Imaginez qu’une armée de petits hommes verts anonymes d’un pays anonyme envahisse une région, parce que, par exemple, un peuple aurait fait la révolution contre un président très favorable au pays anonyme cité ci-dessus.

Des petits hommes verts venus d’ailleurs

Vous allez me dire, ça c’est la Russie en Ukraine ! Non, le Président russe a démenti et des experts sont là pour redonner au débat sa dignité, s’il vous plaît. N’accusez pas sans preuve. Ah attendez, finalement, le Président, en légitimant l’annexion de la Crimée, vient d’avouer. Vous aviez raison.

Les journalistes sont des gens honnêtes et mesurés qui donnent la parole à tout le monde, y compris à ces “experts” totalement in-dé-pen-dants ! Quoi ? Vous pouvez prouver le contraire ? N’accusez pas sans preuve, s’il vous plaît.

Un autre point de vue

Heureusement, ça change. Avant les médias aimaient bien inviter à débattre un spécialiste du climat pour alerter du réchauffement climatique et un lobbyiste sceptique.

Parce que c’est normal d’inviter des points de vue opposés. Mais quel est l’intérêt d’inviter à un débat sur le réchauffement climatique, un lobbyiste qui travaille à faire des Seychelles un super spot de plongée ?

Nous sommes tous les victimes du hors-sujet

L’égalité, c’est donner à chacun les arguments du débat et non donner à chacun les moyens de la seule rhétorique, de photoshop et de la victimisation. Hey mec ! si tout le monde dit que c’est n’importe quoi, c’est que tu dis n’importe quoi et pas que personne ne t’aime !

Le problème, c’est qu’à force d’avoir tout le monde contre soi, ces gens font pitié, on a envie de leur donner la pièce, leur offrir un café chaud et écouter leurs malheurs. Ils sont contents de vous raconter leurs théories autour d’un café chaud.

Le temps perdu de la post-vérité

A la question du réchauffement climatique, ils répondront qu’on découvre de nouvelles espèces chaque année. C’est vrai. Mais votre prof aurait marqué, dans la marge et en rouge « HS ! » Et oui, le problème du débat c’est bien le hors-sujet. Et pour le repérer, ça passe par l’éducation et la rigueur.

Et c’est bien ça, la force de la post-vérité, c’est qu’à force de nous donner l’apparence de répondre aux vrais problèmes, elle nous fait perdre un temps précieux. Un temps que nous pourrions investir dans la recherche de compromis et la découverte de solutions. Parce que pendant ce temps, « la maison brûle et nous regardons ailleurs. »