5 mai 1989. Mon premier OM — PSG

Vercruysse en finesse ou Papin en force, sous le regard du capitaine parisien Oumar Sène.

Le match annonciateur de la rivalité entre les deux clubs se joua sur un coup de canon dans le temps additionnel, titre de Champion de France en jeu.

Pour un premier post, voilà un titre pour le moins attractif. Pour être parfaitement honnête, je dois vous avouer qu’il est quelque peu erroné. Il conviendrait plutôt de parler de « premier OM — PSG dont je me souviens vraiment et que j’ai réellement vécu ». Vous conviendrez aisément que cette accroche, bien que plus authentique, soit beaucoup moins percutante.

Il faut dire qu’à cette époque, ce rendez-vous ne suscitait pas encore l’engouement qu’on lui connait aujourd’hui. Les termes pompeux en « co » (classico, olimpico et autres celtico…) n’avaient pas envahi le paysage audiovisuel français, et les images des autres championnats européens, Bundesliga, Calcio et autres Liga, se limitaient à quelques plans fugaces dans la séquence “buts étrangers” de Stade 2.

De plus, le PSG n’avait rien d’un poids lourd de ce qu’on appelait encore la Division 1. Equipe de Coupe par excellence, le club de la capitale ne s’était encore jamais donné vraiment les moyens de ses ambitions, malgré la truculence de son président historique Francis Borelli, des joueurs de grand talent (Mustapha Dahleb, Luis Fernandez, Safet Susic… ) et un premier titre de champion de France en 1986, resté sans lendemain.

Pour l’OM, les vrais rivaux s’appelaient davantage Toulon, Bordeaux ou Saint Etienne, selon que cette lutte hégémonique était locale, hexagonale ou historique. Mais pas vraiment le Paris Saint Germain.

Pourtant, en cette saison 1988–89, on sent que quelque chose est en train de changer du côté du Camp des Loges. Poussé dans ses retranchements par le Matra Racing de Jean-Luc Lagardère qui lui chipe notamment son capitaine Luis Fernandez au prix d’une surenchère salariale encore jamais vue, le PSG parvient à converser son statut de première équipe de la capitale.

Mieux, sous l’impulsion de Susic, de l’Argentin Gabriel Calderon et d’un certain Daniel Xuereb dit « Monsieur Xu », auteur de 15 buts cette année-là, le club francilien truste le haut du tableau et peut espérer remporter un deuxième titre de Champion de France.

Le 29.10.1988, le match aller se solda par un score nul et vierge. Ici, “Monsieur Xu” vient buter sur l’intraitable stoppeur allemand Karl-Heinz Förster.

En ce 5 mai 1989, le PSG est en tête de la D1 avec un petit point d’avance sur l’OM. Autant dire que ce match de la 35ème journée a tout d’une finale avant la lettre.

Du haut de mes 12 ans, je perçois l’atmosphère spéciale de ce match. Toute la semaine, dans la cour de récréation de mon collège, il n’a été question que de ça. Le match, l’OM, le match, Papin, Paris, le match…

Le match.

J’ai fait « mes débuts » au Stade Vélodrome à l’occasion d’un OM-Nancy, lors de la saison 1985–1986. Mon oncle nous y avait emmenés, mon cousin et moi. Je ne me souviens pas de la rencontre, ni même de l’ambiance. Le match des Olympiens avait été pour être honnête assez misérable. Je me souviens en revanche très bien de son épilogue. Devant l’évidente domination lorraine (3–1), mon oncle décida d’anticiper les bouchons et de partir avant la fin du match, en dépit de ma désapprobation. Et c’est en direct de… la voiture que j’appris la (vaine) réduction du score olympienne (Bernard Zénier. 84ème).

Visiblement, la chose m’a marqué car depuis ce jour, j’ai toujours mis un point d’honneur à ne jamais quitter une enceinte sportive avant le coup de sifflet final. Un vœu qui me sera bien utile une quinzaine d’années plus tard à l’occasion d’un certain OM — Montpellier.

Il me fallut attendre cette première semaine de mai 1989 pour retourner dans les travées du Vel’. Avec en guise de hors d’œuvre un ¼ de finale aller de Coupe de France expédié contre un Stade Rennais alors en D2 (5–1).

La fierté de découvrir les loges du Stade Vélodrome... et ces survêtements Adidas en peau de pêche !

Mon père avait été invité dans une loge et avait pu en faire profiter ses deux rejetons. Je me souviens de mon émotion en croisant des têtes connues dans les allées, mais également de mon désarroi lorsque nous vîmes la table du repas d’après-match, alors que nous avions déjà mangé nos sandwiches. Nous ne connaissions pas encore les us et coutumes de ce monde…

A ce moment-là, je ne pensais pas que j’avais rendez-vous avec l’histoire deux jours plus tard. A l’époque, il était sans doute beaucoup plus aisé de trouver des places, y compris pour les grands matches. La grande vague populaire de 1998 n’était pas encore passée par là. L’OM oscillait entre 25.000 et 40.000 spectateurs pour les soirées de gala. Ce soir-là, nous fûmes 35.572 à garnir le Stade Vélodrome. Aujourd’hui encore, la relative modestie de ces chiffres m’étonne. Mais elle était largement compensée par une ferveur intense. Sans doute parce que tous les gens présents étaient des passionnés, qui connaissaient vraiment le ballon. Plus que de nos jours. Du moins me semble-t-il.

Je ne pensais pas pouvoir faire partie de ces privilégiés. Pas assez grand pour aller au temple seul, et pas de père suffisamment passionné pour s’y rendre autrement que par invitation. Juste attendre que le temps passe et que je sois suffisamment âgé pour voler de mes propres ailes, ce qui revenait ici à pouvoir prendre le bus et le métro seul. Ou alors compter sur la providence… autant dire rêver.

SO Caillols. Minimes Critérium 1980. Deux joueurs connus se trouvent sur cette photo.

Je viens des Caillols, ce coin de l’est de Marseille connu pour avoir sorti de grands joueurs comme Cantona, mais aussi Tigana, Galtier, Jouve, De Bono etc. Ici, le foot n’est pas pris à la légère. Le SO Caillols a toujours été considéré comme LE club formateur de Marseille. Y’avait Burel, Mazargues et bien sûr l’OM, mais si on jouait en équipe 1 des Caillols, en “créto” comme on disait, ça voulait dire qu’on était vraiment un cador.

USCGB. Poussins Excellence 1987. Je me trouve modestement sur cette photo.

Moi, je jouais pas aux Caillols. Je jouais dans le club formateur du club formateur. L’Union Sportive des Cheminots Grande Bastide. Même quartier, mais taille et ambitions plus modestes. Les meilleurs jeunes de l’USCGB partaient souvent chez le grand voisin caillolais. Mais jusqu’en pupilles, les matches étaient âpres et de haut niveau.

Mes copains n’étaient pour la plupart pas de grands joueurs. Sauf un, dont je parlerai peut-être dans un prochain post. Au-dessus de la mêlée, il y avait aussi un mec plus grand et costaud que tous les autres. Il était goal en minimes « créto » à l’OM. Son nom : Stéphane Carletto. C’était quelque chose de jouer à l’OM quand on était des Caillols. Pour les enfants et aussi pour les parents car les entraînements avaient lieu de l’autre côté de la ville.
 
Dans la semaine précédant le match, Carletto vient me voir. « Oh, tu veux venir avec moi voir le match contre Paris ? J’y vais avec Deso ! ». Ce gars, Olivier Deso, était LE joueur star chez les jeunes marseillais, le genre de mec que tu connaissais sans jamais l’avoir vu joué. Le capitaine des “crétos” de l’OM. Une sorte de légende destinée obligatoirement à devenir joueur pro. Il le sera quelques saisons durant, jouera une petite poignée de matches avec l’OM entre 1995 et 1996, mais sans jamais laisser l’empreinte qu’on lui promettait alors.

Le “Menhir” Yvon Le Roux face au latéral parisien Franck Tanasi.

Par la grâce divine de St Carletto, et pour la deuxième fois en une paire de jours, je me retrouvais donc dans le théâtre de mes rêves, mais avec cette fois une atmosphère beaucoup plus électrique. Electrique comme le bleu des maillots du PSG cette saison-là. Je me souviens encore de leurs sponsors cliquants RTL et surtout La Cinq, symbole fleurissant des années 80.

Pas de loges évidemment, mais des places en quart de virages, le placement le plus rationnel à l’époque. Parfait pour bien voir le match sans payer trop cher, ni être au milieu de la jeunesse survoltée des virages (ce sera pour plus tard). Je n’ai pas gardé le billet mais dans mon esprit il ne devait pas être supérieur à 80 francs. Une autre époque…

OLYMPIQUE DE MARSEILLE / PARIS SG
Arbitre : Mr Vautrot. 35572 Spectateurs
OM. Gaëtan Huard — Philippe Thys, Karl-Heinz Förster, Yvon Le Roux, Eric Di Méco — Bruno Germain, Franck Sauzée, Pascal Gastien (Frédéric Meyrieu, 57°), Philippe Vercruysse (Patrice Eyraud, 76°) — Klaus Allofs, Jean-Pierre Papin (cap). Entraîneur : Gérard Gili.

PSG. Joël Bats —Alain Polaniok, Pierre Dréossi, Jean-Marc Pilorget, Jean-François Charbonnier, Franck Tanasi — Oumar Sène (cap), Christian Pérez, Gabriel Calderon, Safet Susic — Daniel Xuereb (Amara Simba, 72°). Entraîneur : Tomislav Ivic.

Alors, vous allez me dire, et ce fameux match ? Honnêtement, je mentirais si je vous dis qu’il m’a laissé un souvenir impérissable entre un OM offensif mais stérile et un PSG recroquevillé en défense sur les ordres de leur entraîneur Tomislav Ivic. Ce qui fera dire après coup au président Francis Borelli que “le bon Dieu (nous) a punis parce que nous n’avons pas joué”.

“Le roi de la bicyclette” Amara Simba échappe à Eric Di Méco mais il manquera son face à face avec Gaëtan Huard. Le tournant du match..

Il faut en effet attendre la 71e minute pour voir Calderon tenter le premier tir parisien. Le tacticien croate savait bien qu’un match nul permettrait aux siens de garder la main à 3 journées de la fin. Autant ne prendre aucun risque, sauf en poussant de rares opportunités de contre au fur et à fur que l’OM se livre et se découvre. Sur l’une d’entre elles, le remplaçant de luxe Amara Simba se retrouve seul face à Gaëtan Huard. On joue la 86e minute. Au bout de ses crampons, le but du titre. Mais “Guéguette” bondit au-devant de l’attaquant et repousse le cuir.

On connaît la suite. Alors que l’on est déjà bien rentré dans les arrêts de jeu, Calderon vendange un bon contre de Susic. Les Olympiens remontent le ballon. Comme dans un rêve, Franck Sauzée s’appuie sur les deux minots du milieu de terrain olympien Meyrieu et Eyraud et se retrouve à 25 mètres des buts de Joël Bats, légèrement excentré sur la gauche. Une distance idéale pour un canonnier de la trempe de l’ancien sochalien. Le contrôle un peu long lui permet d’avoir deux pas d’élan, la frappe du coup de pied — comme toujours chez “Francky” — part, aussi sèche que soudaine.

Franck Sauzée crucifie Joël Bats dans les arrêts de jeu et donne le titre à l’OM.

Comme tout le monde, je me souviens d’une véritable mine. Pourtant le revisionnage de cette action 25 ans plus tard montre plutôt une frappe lourde, mais un peu flottante et fuyante. Comme si elle avait été frappée de l’extérieur du pied… ou qu’elle avait été effleurée (ce que le ralenti ne déterminera jamais avec certitude). En anticipant d’un pas sur sa droite, Bats ne peut mettre l’impulsion nécessaire dans les jambes pour revenir au pied de son poteau gauche.

La délivrance pour Sauzée, Papin et tout le peuple marseillais.

La suite, c’est une explosion de joie indescriptible. Tandis que Sauzée part vers le Virage Sud les bras en croix suivi par toute son équipe et même les ramasseurs de balle, tout le stade est pris de convulsion et se met à vibrer comme s’il ne formait plus qu’un seul corps.

Je me retrouve pris dans ce tourbillon et je me mets à hurler et à sauter dans les bras de Deso la légende alors que je lui avais à peine adressé trois mots jusqu’ici. Même chose avec le vieux mangeur de sandwich sardines-tomate-huile d’olive situé derrière moi. Partout, une sorte de libération gigantesque, poussant les gens à se toucher, à s’aimer. A se dire qu’enfin on y était. Que la première place nous tendait les bras, et avec elle, l’espoir d’un titre de champion de France espéré depuis 17 ans.

Je n’avais pas connaissance de tout cet historique, juste les échos de mon grand-père évoquant Skoblar, Magnusson et le doublé de 72 et des piles de papiers journaux de l’époque conservés comme des reliques. Je ne savais pas encore que quelques semaines plus tard, Papin et les siens iraient rejoindre leurs glorieux aînés dans la légende au terme de la plus belle finale de Coupe de France de l’histoire. Mais à l’issue de ce match, j’ai senti que j’avais passé une sorte de rite initiatique et que j’appartenais désormais à une famille, une famille où l’on gagne, on perd, on rit ou on pleure. Mais une famille où l’on aime toujours. Ensemble. La grande famille de l’OM.