Les contes écologiques : il était une fois le bateau qui allait nettoyer l’Océan Pacifique

Pour ceux qui désespèrent cette chronique finira exceptionnellement par une note positive.

Utilisateur (trop) régulier des réseaux sociaux, j’ai vu fleurir à la place des coquelicots cet été des mini-vidéos venant de médias sociaux comme “1 innovation par jour”, “Brut” et de blogs “technologiques” (Ars Technica, The Verge, l’ADN). Ces mini-vidéos présentaient des solutions miracles pour résoudre la crise écologique.

Dans ce genre de cas, les 👍 ❤️ et autres 😲 répondent présents.

Voici un petit panaché du meilleur de ces solutions (non exhaustif) :

La star de l’été : le projet The Ocean Cleanup
Le banc dépolluant comme une forêt
La turbine à tourbillons pour rivière privée (inventée en Autriche)
L’arme fatale anti-marée noire

Ces solutions ont en commun d’être :

  • Relaxantes : regarder un vortex d’eau s’écouler en éclairant 60 foyers, imaginer des alliages design de métal et de plantes purifier comme par enchantement nos villes ou un barrage éliminer 90% des déchets plastiques du Pacifique en 22 ans (la promesse de The Ocean Cleanup) n’est-ce pas une merveilleuse expérience psychique ?
  • Réparatrices : soit parce qu’elles nettoient directement les dégâts causés par les hommes et les femmes, soit parce qu’elles modèrent l’impact pour la faune aquatique par un rapport à un barrage électrique classique.
  • Candidates évidentes au partage sur les réseaux sociaux : face à une telle dose d’espoir comment ne pas céder au plaisir de partager ?

Et il n’y a pas que les réseaux sociaux. Si vous êtes un consommateur de médias traditionnels vous avez sans doute vu ces inventions sur TF1, BFM TV, Métro et les autres.

Bien entendu, le but de cet article n’est pas du tout de remettre en cause la gratitude éternelle que nous devons à tous ceux qui dévouent leur vie professionnelle à chercher des solutions pour limiter notre empreinte écologique. L’étudiant Néerlandais qui a lancé The Ocean Cleanup à 19 ans plutôt que de fumer de l’herbe en jouant à la console est un héros moderne.

Interrogeons-nous cependant sur les intentions des médias qui relaient ces initiatives en emballant en vidéos virales les images des départements marketing de ces respectables projets.

Il convient de rappeler que sur Facebook, le revenu d’un média dépend du nombre de vues de ses publications. Cela tombe bien, la conscience écologique des internautes allant en progressant, ces vidéos sont très populaires. 5 millions de vues pour la vidéo de la turbine à tourbillons. 1 million pour le banc dépolluant.

Les médias sociaux et certains médias (la presse de qualité, Arte, France 2 par exemple faisant exception avec des reportages beaucoup plus subtils) ont tout intérêt à nous présenter comme des solutions fonctionnelles des prototypes qui n’en sont qu’au stade de l’expérimentation. C’est notamment le cas de Ocean Cleanup (dont l’objectif est de retirer 50 tonnes de déchets par an de l’océan vs 8.5 milliards déjà produits depuis 1950), de l’éponge à hydrocarbures ou du banc nettoyant. La turbine est une solution fonctionnelle, mais entre regarder une vidéo et artificialiser une partie de la rivière qui coule derrière votre belle maison de campagne pour gagner l’équivalent de 3 convecteurs électriques, il y a un (grand) pas.

D’autant que pour ne pas gâcher le plaisir du spectateur, dans ces “reportages”, on ne parle quasiment jamais des sujets qui fâchent :

  • Les déchets du Pacifiques sont surtout des micro-plastiques, qui ne pourront jamais être filtrés et récupérés. La plupart sont d’ailleurs déjà entrés dans la chaîne alimentaire du plancton (notre chaîne donc), ou posés sur le plancher de l’océan, où vivent des milliards de créatures sous-marines que nous connaissons très mal (ainsi que leur rôle dans notre alimentation). Ils ne seront très probablement jamais nettoyés. Cet article du Monde présente le problème dans toute sa complexité.
  • Le banc City Tree est imposant, coûte 25 000 euros (pour ce prix on peut en planter des arbres, un orme coûtant 15 euros TTC). Il est bardé de capteurs électroniques (tous composés de terres rares et pas du tout recyclables). Il existe depuis 2014, et aucune des villes Européennes ne l’ayant testé n’a renouvelé le contrat.
  • L’éponge à hydrocarbures est un prototype et est surtout utile pour nettoyer les zones très concentrées en polluants, quand le propre de notre civilisation est de diffuser sa contamination partout.
  • La turbine électrique est peut être prometteuse, mais comme indiqué plus haut, ne va pas sans un certain nombre d’inconvénients (“pour la maison de mon voisin c’est vraiment une très bonne idée mais moi je préfère plutôt l’énergie nucléaire”).

Mais au-delà du mensonge par omission des médias sociaux, blogs et comptes (parfois bien intentionnés), ces vidéos sont dangereuses parce qu’elles entretiennent un mythe qui a fait la preuve de son illusion : une foi quasi-religieuse dans le développement de la technologie pour réparer la crise écologique.

Il est ironique que pour nettoyer les océans des plastiques, la première chose envisagée soit de créer une machine de plastique, qui va dériver sur les océans. Comme souvent, j’espère me tromper. Je note simplement que nous ne parvenons pas à faire comprendre aux Parisiens de ne pas jeter leurs mégots et leurs Capri-Sun par terre et que les rues de la capitale sont difficiles à nettoyer, alors que la Ville Lumière n’a pas vraiment la surface et la profondeur du continent de plastique (1/3 de la surface terrestre pour l’Océan Pacifique).

Chacune de ces inventions, qui n’ont pour l’instant rien nettoyé, ont en tout cas un effet très concret, et instantané : celui de déculpabiliser le spectateurs mal informés. Pour ce qui est des effets, nous les attendons toujours. Malheureusement, le problème écologique n’est pas nouveau, et si des solutions miracles existaient, le nombre de déchets plastiques dans l’océan n’aurait pas explosé depuis 20 ans et le charbon ne représenterait pas 38% de notre production mondiale d’électricité (exactement le même chiffre qu’en 1998).

Les solutions écologiques se contentent souvent d’exister à coté des problèmes, en résolvant une partie toute limitée de ceux-ci, comme un anti-dépresseur n’a jamais vraiment soigné d’une dépression mais aide juste à vivre (difficilement) avec.

Le recyclage est un exemple. Une part important de nos déchets (environ 60% de nos déchets ménagers pour la France même si ce chiffre baisse) ne seront pas recyclés et en plus, il s’agit souvent de “downcycling” c’est à dire qu’au bout de 2/3 recyclages, le produit n’est plus recyclable.

Dans une expérience inédite et collective de méthode Coué, nous avons tendance à sous-estimer les limites de la technologie et à surestimer ses bienfaits. Depuis que je me documente sur le réchauffement climatique, il m’arrive de lire des articles sur des solutions, de les trouver excellentes et plein d’espoir. Et puis, en arrivant à la fin, je lis la date de rédaction, et je déprime : 1997, 2003, 2008. Bien souvent, ces illusions existaient dans les laboratoires il y a déjà 20 ans.

Pour maintenir la planète aussi ressemblante que possible avec celle que avons eu l’immense chance de connaître, il n’existera toujours qu’une solution : changer rapidement et agressivement de modèle de développement et consommer moins. Continuer à consommer tout en compensant à l’autre bout de la chaîne est voué à l’échec, un mythe de Sisyphe moderne.

Homme vidant le Pacifique de ses déchets, Caravaggio, 1600

Les termes “transition douce”, “écologie positive” sont autant de bonbons aux sucre et d’injonctions à prendre son temps et à espérer avoir le beurre et l’argent du beurre.

Post-scriptum avec une variante de ces vidéos qui m’agace au plus haut point.

On lit de plus en plus dans la presse et sur Twitter les opinions de techno-fanatiques qui expliquent que la technologie nous sauvera. Un maître du genre s’appelle Laurent Alexandre, fondateur du site Doctissimo (pourtant une antithèse technologique). Sa spécialité est d’écrire des tribunes ultra-péremptoires expliquant que l’intelligence humaine viendra à bout de tout et que les écolo sont des crétins. Sa dernière est un modèle du genre.

Tribune de Laurent Alexandre dans le Figaro. Sous-titre : “Tout va très bien Madame la Marquise”

Finissons donc par le positif : une nouvelle conscience écologique semble être en train de naître, et cela vient des réseaux sociaux.

Cet été, plusieurs mouvements notables ont émergé :

  • La Marche pour le Climat, un événement Facebook lancé par un citoyen anonyme, et qui a tout de même permis de réunir 150 000 personnes dans toute la France. Cette marche laisse entrevoir l’espoir d’un sursaut.
  • Le mouvement contre les pailles en plastique, à l’aide de photos et vidéos chocs prises sur les plages paradisiaques du Pacifique. Plusieurs enseignes, villes et pays (l’UE notamment) ont annoncé leur volonté de bannir les criminelles (bien que celles-ci ne constituent qu’une micro-portion de l’immense marché mondial du plastique, toujours en croissance).
  • Les articles sur l’urgence climatique et le glyphosate faisaient partis des “à partager et à lire” de l’été et c’est tant mieux.
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