Ultra trail du Mont-Albert
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Parc national de la Gaspésie


Le samedi 27 juin avait lieu l’ultra trail du Mont-Albert. Deux jours avant la course, Stéphanie et moi sommes arrivés dans le parc de la Gaspésie et ceci marqua le coup d’envoi pour mon premier 100 kilomètres à vie.

Je m’étais entrainé pendant 5 mois pour cet ultra. Contrairement à mes autres courses, je n’avais pas suivi de plan d’entrainement spécifique et j’y étais allé selon mon état d’âme et ma condition physique. Ma courte expérience en course à pied m’avait appris qu’il était inutile de s’entêter à faire une sortie lorsque le corps n’était pas au rendez-vous. J’avais payé cher cette erreur durant ma préparation pour le marathon de Boston l’an dernier et je voulais m’éviter un pareil revirement.

Durant les mois précédents, j’ai également dû expliquer à mes proches mon désir de couvrir 100 km au pas de course. Au début et même aujourd’hui, j’ai du mal à identifier la raison principale qui explique pourquoi je participe à ce genre de courses. Je suis tout simplement attiré par celles-ci et par l’opportunité qu’elles m’offrent de découvrir de nouveaux endroits. Un ultra est une occasion d’avoir des bénévoles présents tout au long du parcours pour t’approvisionner en eau et en nourriture. Sans eux, cette même distance serait tout simplement impossible à franchir.

En roulant sur la 299 à l’entrée du parc de la Gaspésie, j’ai constaté l’ampleur des Chic Chocs qui se dressaient comme une barrière naturelle devant moi. Avant d’être confronté à ces sommets, je ne prenais pas trop conscience de l’ampleur du défi qu’était l’ultra skymarathon du Mont-Albert. Les informations de la course sur le site web mentionnaient une distance de 100 km avec un dénivelé de 5300 mètres. Cela représente de courir un peu plus de 2 marathons d’affilée tout en grimpant 5 fois l’élévation du Mont-Tremblant.

Stéphanie et moi avons continué d’avancer dans le parc où les montagnes s’alignaient à perte de vue, traversé la rivière Sainte-Anne puis nous nous sommes enfoncé dans la forêt afin de rejoindre le camping du Lac Cascapédia. Un panneau annonçait des pentes de plus de 10% et les montagnes faisaient toujours parties du paysage avec d’épais nuages gris sur leur sommet. Une vue qui n’avait rien de rassurant pour ma course.

Nous avons installé notre tente au camping et de mon côté, j’essayais de dissimuler mes préoccupations quant aux monts qui dominaient notre lot. Pour me réconforter, je les ai observés attentivement afin de les comparer avec d’autres que j’avais gravies dans le passé. Rien n’y faisait. Ils étaient tous plus haut et je me sentais bien loin de mon lieu principal d’entrainement qu’avait été le Mont Royal.

Le lendemain au centre de découvertes mon dossard m’attendait ainsi qu’une autre surprise. Derrière les sommets que j’observais la veille se trouvait la pièce de résistance du parcours. Gravi pour la première fois en 1845 et baptisé en l’honneur de l’époux de la reine Victoria, le Mont-Albert me scia les deux jambes. Il avait encore de la neige sur ses flancs et l’épais ciel gris qui trônait sur son sommet le rendait redoutable.

Je prenais maintenant conscience de l’ampleur de la tâche qui m’attendait pour samedi. Je cherchais à trouver des points positifs quant au parcours, mais plus je me renseignais à propos de celui-ci, plus j’en venais à l’évidence que mes estimations faites confortablement assis dans mon divan étaient erronées. Faire un aller-retour entre le Mont-Albert et le lac Thibault était de loin plus éprouvant que de monter le Mont-Tremblant à 5 reprises suivies de deux marathons. À ce moment, j’ai commencé à faire part de mes inquiétudes à Stéphanie. Je ne m’avouais pas vaincu, mais j’anticipais la journée de samedi. Souffrance, souffrance et souffrance allaient être au rendez-vous.

Mont-Albert

À 18h00 on a assisté au briefing d’avant course et on y a fait la rencontre des autres coureurs. Tous arboraient leur sourire et personne ne semblait intimidé par le Mont-Albert qui dominait sur nous. Pourtant, l’an dernier cet ultra trail avait accueilli une quinzaine de participants dont seulement 3 avaient été en mesure de franchir le fil d’arrivée. Pour l’édition 2015, aucun des coureurs ne semblait se soucier de ce détail et tous donnaient l’impression d’appréhender la course comme quelque chose d’anodin, à prendre avec un grain de sel. De mon côté, je jouais le jeu, mais j’étais conscient que je pouvais faire partie du nombre des abandons.

Gauche: photo de groupe — Droit: briefing d’avant course

Le briefing débute et nous y avons fait la rencontre de la mairesse de Sainte-Anne-des-Monts. Une dame colorée et son discours d’ouverture a raisonné en moi. Elle nous a conseillé de nous laisser porter par le caractère et la beauté du parc afin de terminer la course. Ces mots m’ont insufflé une dose de courage qui a vite été stoppé lorsque le directeur de l’événement a pris la parole. Il tenait à mettre les choses au claire en nous prévenant que l’épreuve de demain allait être exigeante, dangereuse à certains endroits et que nous étions les seuls responsables de notre succès. Un vétéran de l’année dernière annonça son temps de 22h pour confirmer les dires du directeur.

Vingt-deux heures. Ce chiffre s’est cicatrisé dans ma tête. Le départ est à 5h00 du matin, ce qui veut dire qu’il a terminé à 3h00 du matin ! 22 heures en forêt à fouler des sentiers qui zigzaguent dans tous les sens, de naviguer les mares de boues, d’éviter les racines qui sortent du sol et d’enjamber les roches aux diverses dimensions tout en courant sur un terrain escarpé. 22 heures à combattre la douleur musculaire et à faire du renforcement positif afin de conserver le moral. Les appréhensions se bousculaient dans ma tête. Maintenant, j’avais l’heure juste concernant l’ultra trail du Mont-Albert et ses 100 km m’apparaissaient tout à coup comme un défi illusoire.

De retour au camping, le calme de Stéphanie a été contagieux et j’ai réussi à mettre en veille mes questionnements pour la soirée. Elle m’a préparé mon parfait souper du coureur, soit du poulet avec légumes verts. Nous avons ensuite parlé de tout et de rien et la nuit est tombée sans avertir. À 22h30, je me suis glissé dans mon sac de couchage en visualisant ma course du lendemain.

À 2h56 du matin une envie d’uriner de l’ampleur d’un lac m’a réveillé. Je n’avais pas le temps pour celle-ci, car il me fallait dormir afin de maximiser ma récupération. Impossible de l’ignorer, je me lève afin de répondre à l’appel de ma vessie. Une fois l’envie assouvie, je suis retourné dans mon sac de couchage et les pensées de la veille ont refait surface. Les minutes défilèrent et mon alarme sonna m’indiquant 4h00. Le départ était dans exactement 1 heure et je ne pouvais plus reculer. J’ai serré Stéphanie dans mes bras afin d’emmagasiner un peu de tendresse en vue des montagnes de douleurs qui m’attendaient.

Une fois levés, Stéphanie a pris le volant et je me suis retrouvé sur le siège passager afin de déjeuner et de finaliser mon sac de course. La route était sereine et les sombres nuages gris n’habillaient plus les sommets des Chics Chocs. Le ciel avait changé sa palette de couleurs et il arborait maintenant un léger ton de bleu qui lassait présager du beau temps. Les questionnements de la veille se sont petit à petit transformés en pensées positives. J’avais toujours un doute quant à mes capacités, mais à 30 minutes du départ, j’en suis venu à la conclusion qu’aujourd’hui ma mission était d’apprécier le parcours et de me laisser porter par celui-ci. Il me valait mieux d’être optimiste.

Arrivée au départ, je m’aligne avec les autres coureurs et malgré l’heure matinale, l’énergie était au rendez-vous. Tous ont fait le décompte des 10 dernières secondes avant 5h00 et sans coup d’éclat, la course a été lancée.

https://www.youtube.com/watch?v=T0e5lK2jnk0&feature=autoshare

Mont-Albert vers le lac Cascapédia

En milieu de peloton tout était paisible. J’entendais les foulées des coureurs ainsi que le chant des oiseaux en trame de fond. À ce moment, je ne doutais plus de ma présence au sein de cette course. J’étais à ma place et mon objectif n’était plus illusoire. Nous sommes arrivées au pied du Mont-Albert et nous avons entrepris son ascension. Le sentier était difficile et nous devions sauter de roche en roche afin d’assurer notre progression. La végétation changea au fur et à mesure que nous grimpions, elle passa d’une forêt dominée par les feuillus à une forêt de conifères. Après 45 minutes de montée, nous avions atteint un premier plateau donnant sur une grande aire ouverte. Éclairé par un soleil du matin, le sommet sud du Mont-Albert dominait sur le lac du Diable. Sur ses flancs, il y avait encore des traces de l’hiver. La neige était signe du temps froid qu’avait jusqu’à récemment connu ce mont. Par contre en cette chaude matinée, le soleil faisait son travail et la fonte de neige venait alimenter le ruisseau du Diable situé plus bas. Notre groupe le longea et au fur et à mesure que nous progressions, l’intensité de son débit ainsi que le volume de ses roches augmentèrent. Bientôt, seul le son des cascades d’eau nous entourait.

Après quelques minutes, notre groupe s‘espaça et nous étions tous à des élévations différentes. En amont, je voyais deux coureurs qui progressaient plus rapidement que moi dans le champ de neige et un autre plus haut qui négociait la dernière section avant d’arriver au sommet nord du Mont-Albert. La scène était digne d’une carte postale, des athlètes foulant une montagne grandiose dans des conditions idylliques.

J’ai continué mon ascension en traversant la neige et au sommet nord, une grande plaine de cailloux surnommé la table de Moïse m’attendait. Un endroit hostile situé à plus de 1000 mètres d’altitude et qui laisse peu de place à la végétation. Un autre coureur était derrière moi et ensemble nous avons tenté de trouver notre chemin vers la terre promise.

Nous devions suivre des poteaux en bois, mais certains avaient été complètement détruits par le dur climat montagnard ralentissant ainsi notre cheminement. Nous sommes quand même parvenus à trouver notre chemin afin d’entamer notre descente du Mont-Albert. La première étape de la journée s’était bien déroulée et j’étais porté par la beauté des paysages que je venais de voir. Si la distance parcourue était garante du futur, la journée s’annonçait plutôt bien.

Haut gauche et centre: sommet sud du mont Albert (1154m) — Haut droit: sentier vers le sommet nord— Bas gauche: intérieur du Mont-Albert — Bas droit: Table de Moïse (1000m)

Retour en forêt, je continue ma course sur le Sentier International des Appalaches et après quelques kilomètres, j’en ai profité pour faire une vérification de ma condition. Comment mes jambes réagissent au terrain, est-ce que ma foulée est fluide ou elle est ralentie par un malaise quelconque? Je suis resté attentif aux petits signes précurseurs de douleur. Mon but était de terminer et non de battre un record de vitesse. J’ai donc ajusté ma cadence et j’ai laissé le coureur de devant prendre de l’avance. J’ai passé quelques fois de la strate de conifères à celle des feuillus pour atteindre après 2h d’efforts le Mont du Milieu.

Un point de vue fantastique m’y attendait. Situé au cœur du parc de la Gaspésie, ce sommet m’offrait un panorama formidable des monts Chic Chocs. Au sud, je voyais la progression que je venais de faire depuis le Mont-Albert et au nord j’aperçus les monts qu’il me restait à gravir avant de rejoindre le lac Thibault. Le Pic du Brûlé, le Pic de l’Aube, le Mont du Blizzard et le Mont Arthur Allen constituaient tous des défis futurs, mais pour le moment j’appréciais leur splendeur. J‘ai repris mon pas de course et j’ai terminé sans embuche la distance qui me séparait du premier ravitaillement.

Lac Cascapédia
Lac Cascapédia vers le Pic de l’Aube

Arrivé au lac Cascapédia, une bénévole a pris mon numéro de dossard et je lui ai demandé l’heure. J’ai été surpris d’apprendre qu’il était seulement 9h38. Il m’avait fallu 4h38 pour traverser, à mon avis, la section la plus difficile du parcours. Je me réjouissais de ce temps et je m’offris le luxe de l’extrapoler sur toute la course. Ma conclusion me donnait une arrivée vers les 22h00 ce qui me permettra de contempler un coucher de soleil sur le Mont-Albert. Un privilège considérant les conditions météorologiques exceptionnelles d’aujourd’hui. Transporté par cette nouvelle, je suis allé rejoindre Stéphanie à notre campement. Elle m’y attendait avec un café et une galette. Ceux-ci ainsi que son sourire se sont ajoutés à ma joie et j’ai repris au pas de course la direction des sentiers. Ils étaient dégagés et il y était facile d’y courir. Malgré le dénivelé, j’ai réussi à dépasser 3 coureurs. Je me sentais bien, je grimpais au classement et mes jambes ne présentaient pas de problèmes majeurs. J’ai atteint rapidement le Pic du Brûlé ainsi que sa vue magnifique sur le fleuve Saint-Laurent et l’entrée du parc. C’était avec fierté que je me tenais au sommet de ce mont qui deux jours auparavant, avait déclenché mes inquiétudes. J‘ai repris mon pas de course avec allégresse. À ce moment, tout ce que je voyais égayait mon esprit. Je n’avais pas l’impression de courir, mais bien de jouer aux explorateurs. Mes 2 yeux n’étaient pas suffisants pour apprécier tout ce qui m’entourait tellement les sentiers étaient riches en information.

J’ai rejoint le troisième ravitaillement au Pic de l’Aube. En faisant la conversation aux bénévoles, j’en ai profité pour relacer mes chaussures. Après 45 kilomètres, les pieds enflent et il faut refaire ses lacets afin de donner à ses orteils un peu d’espace. Chose faite, tout allait pour le mieux et j’ai repris ma quête vers le prochain ravitaillement.

Gauche: Vue du Pic Brûlé vers le fleuve Saint-Laurent — Droit: Vue vers le Pic de l’Aube
Pic de l’Aube vers le lac Thibault

Après quelques minutes, j’ai avalé une gorgée d’eau et à ce moment je constatais que j’avais commis une grave erreur. Durant l’élan de joie de raconter mon récit aux bénévoles, j’avais oublié de remplir une bouteille à sa pleine capacité. Une inadvertance qui pouvait s’avérer très couteuse avec le soleil de plomb qu’il faisait. En plus, l’altitude du Mont du Blizzard et celui du Mont Arthur Allen faisaient en sorte que les arbres y étaient très petits et qu’ils n’offraient aucune ombre significative. Exposé au soleil de midi pour traverser ces deux sommets, j’avais ici toutes les conditions réunies afin d’être frappé par un coup de chaleur.

En course, lorsque les conditions sont idéales, la loi est simple : une heure, une bouteille d’eau afin de s’assurer d’être hydraté et d’éliminer la chaleur produite par le corps. Il me restait environ deux heures à faire avant d’atteindre le prochain ravitaillement et moins de deux bouteilles. La situation pouvait devenir vite problématique.

J’ai entrepris alors mes techniques maison de rationnement d’eau. Je buvais de petites gorgées et je me rinçais la bouche durant de longues secondes afin qu’elle reste humide. Ensuite, chaque petit lac ou ruisseau que je croisais était une occasion pour y faire une saucette tout habillée ou d’y mouiller ma casquette. Courir les vêtements trempés est un moyen extraordinaire pour se refroidir.

Malgré mes tentatives, j’arrivai tout de même à vider le contenu de mes deux bouteilles. Sans eau, mon corps n’était plus en mesure d’évacuer les déchets et de régulariser ma température. Je devais prendre une décision. Attendre un autre coureur derrière moi et lui demander de partager son eau ou continuer à avancer et m’exposer à un coup de chaleur. Le sommet Arthur Allen était derrière moi et je me retrouvais maintenant à l’ombre sous les arbres. Devant moi, j’entrevoyais un lac au bas de la montagne et j’en ai déduit que celui-ci était le lac Thibault, lieu du 4e ravitaillement. J’ai donc pris la décision de continuer.

J’ai entrepris une longue descente qui m’a semblé interminable. J’avais l’impression que chaque pas que je faisais m’éloignait de mon but. Après une trentaine de minutes, j’entendis une voix, mais ne voyais personne. « Merde, les hallucinations se mettent de la partie… mon état est grave » me suis-je dit. J’ai continué ma marche rapide et j’ai entendu à nouveau le même bruit, puis j’aperçus une silhouette au travers des arbres me confirmant que j’étais sain… et sauvé!

Aussitôt sorti du sentier, j’y ai fait la rencontre d’un dénommé Manuel. Il était venu encourager son papa et il eut la gentillesse de partager son eau. Il m’informa également que le prochain ravitaillement se trouvait à moins d’un kilomètre et que je n’avais qu’à continuer sur le chemin de gravier. Transporté par cette nouvelle et quelque peu hydraté, j’ai couru vers le refuge du lac Thibault à la vitesse grand V.

Mes parents ainsi que Stéphanie m’y attendaient. Je les ai salués et je n’ai pris aucune chance en allant directement me réfugier à l’ombre dans le chalet. À l’abri du soleil, je me suis installé aux côtés de la cruche d’eau et j’ai entamé une longue séance du levé du coude. Je l’avais échappé belle. Mon temps indiquait 9h30 pour le 55e kilomètre. J’avais pris un peu de retard, mais bon j’étais toujours en bonne position pour terminer avant la nuit et ma péripétie d’eau n’avait pas trop fait de ravage sur ma condition.

Après avoir bien bu, j’ai rempli à nouveau mes bouteilles et en ajouta une 3e dans mon sac en mesure préventive. J’ai englouti une galette et j’ai continué mon périple vers le lac Cascapédia. J’avais atteint la mi-course et à présent, il me fallait revenir sur mes pas. Les 20 prochains kilomètres n’auront donc aucune surprise pour moi.

Chalet du lac Thibault
Lac Thibault vers le lac Cascapédia

De retour en forêt, les jambes montraient de bons signes et je ne ressentais pas trop de douleur. Je n’étais plus sur un sentier, mais bien sur un chemin secondaire forestier qui me facilitait grandement la tâche. Après 5 km, j’ai rejoint le Pic de l’Aube et au sommet de celui-ci, j’ai senti mon ventre gargouiller créant un énorme vide. La faim s’emparait de moi.

J’ai englouti une barre énergétique qui avait fait ses preuves à l’entrainement. J’étais conscient que je signais un chèque et que j’allais immanquablement payer la somme plus tard, mais pour le moment je me foutais des conséquences. Je voulais seulement que cette barre m’insuffle l’ardeur nécessaire pour atteindre le lac Cascapédia.

Hélas l’effet ne dura que 30 minutes durant lesquelles j’ai couru à un rythme infernal, tellement que j’ai dû m’imposer de ralentir pour le bon soin de mes articulations. Même sous l’effet de la caféine, je reconnus que je n’allais pas tenir le coup. Je préparais ma chute qui ne tarderait pas, et son arrivée fit mal. Tous mes espoirs de terminer la course avant la tombée de la nuit ont volé en éclats. Je n’étais plus Jacques Cartier le grand explorateur, mais bien le marin au fond de la cale du bateau. Rien n’allait plus. J’avais du mal à poursuivre mon pas de course et j’ai dû me résoudre à la marche. J’avais commis ma deuxième erreur au lac Thibault en ne mangeant pas suffisamment. J’étais en déséquilibre alimentaire.

Les courses de longue distance sont une épreuve physique, mais également une compétition de nutrition. Manger suffisamment pour ne pas avoir de carence énergétique sans non plus surcharger son système digestif pour en être malade.

Je vivais un calvaire. J’avais l’estomac dans les talons, mes genoux ainsi que mes hanches me faisaient terriblement souffrir. Je jonglais avec l’idée d’abandonner et mes inquiétudes d’avant course se confirmaient, mais selon des variantes auxquelles je n’avais pas pensé. J’étais en colère contre moi pour ne pas m’être mieux préparé à ces circonstances. Je constatais que sur une aussi longue distance de petites erreurs pouvaient se transformer en de gigantesques obstacles.

J’ai réussi à mettre au rancart mes idées d’abandon en me disant « baby steps, baby steps ». C’est un pas à la fois qu’on avance et qu’on accumule les kilomètres. Ce raisonnement m’assura une lente et pénible progression sur le sentier. Une coureuse m’a même questionné sur mon état en me dépassant. Je n’ai pas eu le temps de répondre qu’elle était déjà disparue, me laissant seul avec ma misère.

Après 2h30 de marche et de remise en question face à mon défi, j’ai rencontré une pancarte m’informant que le lac Cascapédia se situait à 2km. Comme j’avais fait ce sentier en sens inverse plus tôt en journée, je me suis souvenu que la section à venir était en pente descendante. Il ne m’en fallait pas plus pour avoir le regain d’énergie nécessaire pour continuer. Profitant de la loi de la gravité, j’ai pu reprendre un semblant de pas de course en laissant aller mes jambes qui me faisaient terriblement souffrir.

Vidé, j’atteignis le lac Cascapédia et sans hésitation je m’y suis assis afin d’offrir un peu de répit à mes jambes et d’évaluer mes options pour le reste de la course. Si ce bain de glace n’était pas en mesure de revigorer mes articulations et mes muscles, il m’était inutile de poursuivre. Dix minutes passèrent et l’eau froide me fit un énorme bien. Ma hanche, mes genoux ainsi que mes chevilles retrouvaient de leur flexibilité, par contre mon moral était toujours à terre.

Mon père arriva au même moment où je sortais de l’eau. Il m’a accueilli en grande pompe et félicité pour ma persévérance. Pour lui, je faisais quelque chose de surhumain et il en ressentait une grande fierté. Moi, je jonglais encore avec l’idée d’abandonner et je tentais de trouver les mots afin d’annoncer ma défaite.

Je me suis rendu avec lui directement au campement sans prendre la peine d’aller au point de ravitaillement donner mon numéro de dossard. À ce moment, mon temps de course était la dernière de mes préoccupations. J’avais appris de mes deux précédents ravitaillements et je me suis alloué un temps mort de 45 minutes au terme duquel j’allais réévaluer mon abandon. Une information qui était inconnue de mes supporteurs à ce moment. Durant ces minutes de réflexion, je me suis fait un devoir de bien manger et de m’hydrater.

En mangeant et en communiquant mes expériences du parcours à mes parents et Stéphanie, je reprenais petit à petit du poil de la bête. Mes jambes commencèrent à vouloir de nouveau courir, ma vigueur revenait tout comme ma motivation. Afin de ne pas perdre une once de ce regain d’énergie, j’ai décidé de me donner une seconde chance et à 19h45, j’ai repris mon aventure de l’ultra skymarathon.

Gauche: Moi dans un état second avec Stéphanie — Centre: Mon père, moi et Stéphanie — Droit: À quelques minutes de reprendre la course

J’ai quitté le campement au petit pas de course et mon père m’accompagna jusqu’à la cabane de ravitaillement. Lui qui ne court jamais m’a dit : « Pour moi, c’est le bon moment pour commencer à courir ! ». Un grand instant pour moi, c’était la première fois que je courais avec mon paternel et l’occasion ne pouvait être mieux choisie.

https://www.youtube.com/edit?o=U&video_id=TFDfxjLNBKs

Je me suis avancé vers la bénévole responsable des temps. Je lui ai mentionné mon numéro de dossard et que j’étais déjà prêt à repartir. Tous les autres coureurs présents restèrent un peu perplexes. « Quoi ?! Il ne prend pas de pause. Un cinglé lui ! ».

Lac Cascapédia vers l’arrivée!

J’ai repris le parcours en entamant une ascension de 500 mètres vers le Mont du Milieu. La montée m’a été des plus facile et j’ai réussi à dépasser 3 coureurs, un phénomène inexplicable vu l’état dans lequel je me trouvais plus tôt. Qu’à cela ne tienne, j’étais en voie d’accomplir mon objectif. Le moral était bon et comme par magie je venais de retrouver mon aplomb de début de journée. J’étais également motivé à être au sommet pour y observer un spectacle grandiose.

À défaut de contempler la tombée du jour du Mont-Albert, j’allais le vivre sur la montagne du milieu. En matinée, ce sommet m’avait offert une vue formidable et la scène qui m’attendait était tout aussi à la hauteur. Aucun nuage en vue et avec une visibilité parfaite, j’ai regardé le soleil, qui m’avait été un redoutable ennemi durant l’après-midi, disparaitre derrière les montagnes de l’autre côté du fleuve. Cet astre s’était maintenant transformé en une grosse boule rouge-orange inoffensive dont j’appréciais la beauté. En le voyant quitter l’horizon, j’ai tout de même eu un moment de nostalgie. Ses chauds rayons ainsi que sa lumière allaient me manquer pour la suite de mon aventure. La nuit qui se levait s’annonçait froide et obscure.

Une fois les adieux faits, j’ai repris mon pas de course afin de profiter du peu de lumière restante pour redescendre le Mont du Milieu. Tout allait pour le mieux. Au bas, la nuit était maintenant tombée et afin de parcourir les 7 km de forêt qui me séparaient du Mont-Albert, j’ai mis ma lampe frontale. Mon monde se délimitait désormais à la puissance lumineuse de celle-ci.

Le sentier ayant été foulé par bon nombre de coureurs était à présent méconnaissable. Les mares de boue dans lesquelles le pied s’enfonce jusqu’à la cheville, les racines qui sortent du sol prêt à tout moment pour te filer une jambette et les ponceaux de bois trempés aussi glissants qu’une patinoire rendaient impossible le pas de course. Le sentier était un vrai désastre et il m’était plus difficile que ce matin d’y progresser. La traversée durera près de 2h00 et une fois sorti du bois, j’ai gagné les flancs du Mont-Albert. À ce moment, je savais que j’entamais la dernière section de ma course et assurément la plus belle. J’étais fin prêt pour cet acte final.

Au-dessus de moi, le ciel était dégagé avec ses milliers d’étoiles. J’ai fermé ma lampe un instant pour contempler ces corps célestes et j’ai même pu apercevoir une étoile filante traverser le ciel. Je venais d’assister à un phénomène rare appelé les Bootides de juin. J’étais en extase. La lampe d’un autre coureur qui se trouvait dans la forêt me sortit de mon état et m’indiqua qu’il était temps de reprendre mon chemin.

Pour les derniers kilomètres, le directeur de course eut la brillante idée d’allumer des bâtons lumineux afin d’identifier le chemin à suivre. Ce tracé fluorescent nous amena à nouveau sur le champ de neige, ensuite au coeur de la montagne puis on a pris à gauche afin de remonter le long d’une chute. Durant cette traversée, je détournais à l’occasion mon regard au loin pour observer la progression de deux autres coureurs. Leur lampe frontale m’indiquait leur position sur la montagne et j’avais l’impression de jouer au chat et à la souris avec eux.

Une fois dépassé la chute et à nouveau sur le sommet du Mont-Albert, j’ai pu expérimenter le silence à l’état brut. Durant toute la journée, mes yeux avaient été plus que sollicités. Dans un premier temps, afin d’identifier les endroits sécuritaires pour poser les pieds et dans un deuxième temps, pour apprécier la richesse des panoramas du parc de la Gaspésie. Cette fois, c’était mes oreilles qui étaient aux premières loges. Aucun son. Pas celui du vent, ni celui d’une cascade d’eau, ni même celui d’un criquet. Rien de rien. Seulement moi dans l’immensité du Mont-Albert endormi. Ce silence, doublé du halo que dégageaient les bâtons lumineux, me donnait l’impression d’être sur une autre planète. Ma traversée d’un kilomètre de cette plaine me dépaysa complètement. Je ne pouvais faire autrement que d’apprécier à sa juste valeur ce moment fabuleux, malgré la douleur qui ravageait mes jambes.

Le moment a pris fin à mon arrivée au dernier point de ravitaillement. Un bénévole m’y attendait afin de remplir mes gourdes d’eau et de m’annoncer qu’il me restait seulement 5 km à parcourir, avec un dénivelé négatif de 1000 mètres. J’avais le cœur gros. Dans moins d’une heure, j’allais être au fil d’arrivée auprès de Stéphanie et de mes parents. J’avais hâte de leur raconter mes derniers 25 km et de célébrer avec eux l’adversité que je venais de surmonter.

Durant ma descente du Mont-Albert, mes jambes m’ont rappelé à chaque pas les 95 km parcourus. À défaut d’avoir un élancement musculaire comme durant mes autres courses, cette fois-ci c’était plutôt de l’ordre mécanique. Je ne suis pas kinésiologue, mais à ce moment à cause de la douleur j’aurais pu identifier avec grande précision chacun des petits os et ligaments que constituaient mes pieds, mes chevilles, mes genoux et ma hanche. Mes genoux avaient été si sollicités que je me sentais capable de retirer mes rotules comme on décapsule une bière. Par contre, toute cette souffrance était inférieure à mon sentiment de gratitude que j’éprouvais pour le Mont-Albert ainsi qu’à tout son territoire. Je me considérais chanceux d’avoir foulé sans avaries ses sentiers. J’étais conscient qu’il était plutôt rare dans le parc de la Gaspésie de parcourir 100 km par un temps sans vent, sans pluie et sans nuages. Une journée dans l’année qui se compte assurément sur les doigts d’une main et sans laquelle je n’aurais jamais complété l’ultra skymarathon. Ces conditions météorologiques exceptionnelles me donnèrent aussi l’impression que le Mont-Albert m’avait laissé une chance. Il semblait avoir été mis au fait de mes appréhensions d’avant course et par compassion il m’avait simplifié la tâche. Je lui en étais reconnaissant.

J’ai continué ma course jusqu’au bas de la montagne et je suis arrivé avec un temps de 20h50 ce qui me plaçait au 10e rang. Stéphanie et mes parents m’attendaient avec leurs félicitations. J’ai remercié personnellement chacun d‘eux pour leur implication dans ma course. Sans leur présence clé aux points de ravitaillement, je n’aurais pas pu voir tous ces paysages et expérimenter une traversée aussi épique entre le Mont-Albert et le lac Thibault. De mon côté, je ne réalisais pas ce que je venais d’accomplir, mais ma mission de la journée avait été remplie. Je m’étais laissé porter par la beauté et le caractère du parc de la Gaspésie afin de terminer l’ultra trail du Mont-Albert.


Pour en savoir plus:
Sentier International des Appalaches:
http://www.sia-iat.com/accueil.html
Parc de la Gaspésie:
http://www.sepaq.com/pq/gas/
Ultra trail du Mont-Albert:
http://ultratrailma.com