Lieux numériques, entre pratiques populaires et ré- appropriation des technologies ?

Julien Bellanger
Dec 4, 2017 · 17 min read

source de l’article : https://www.cairn.info/revue-cahiers-de-l-action-2018-2.htm

Plateforme C version brute, Juillet 2013 : cette sous-location nous a été livrée vierge. Après quelques touches de peinture et l’installation électrique, de nombreux adhérents ont contribué à faire que cela devienne cela http://plateforme-c.org/

INTRODUCTION

Recherche-action en mouvement : Bricoleur culturel et autodidacte en montage de projets artistiques et associatifs, je participe au sein de la structure associative PiNG à l’exploration des sentiers «numériques» en ouvrant des «lieux» de pratique et de ré-appropriation des technologies où les questions d’émancipation collective et de transformation sociale traversent nos pas-si-cyber-que-ça espaces.
Cet article qui devrait figurer dans le prochain numéro des cahiers de l’Injep, point d’étapes d’une réflexion partagée, propose de poser les bases d’un récit/écrit collectif à partir de l’

Plus « il y a de la technologie », plus nous avons besoin de lieux physiques favorisant une réelle appropriation sociale de ces technologies ? Est-ce suffisant ? Quels sont leurs retours d’expériences ? Comment nos explorations numériques viennent-elles interroger l’éducation populaire ? Comment partager ces questions avec les acteurs de l’intérêt général, de l’éducation, de la culture, des mouvements sociaux, … ?

Partant d’échanges avec différents collaborateurs et amis, nourris par les recherches des uns et des autres, je présente ici une problématique sur les conditions d’appropriation des technologies en la complétant par un lexique en (dé)construction. Il ne s’agit donc pas d’un constat définitif, figé et dogmatique mais d’un ‘pas de coté’ brut, d’une méthode réflexive et d’un espace de croisement pour « se réapproprier les espaces de travail de la culture », pour cultiver de bonnes « formes d’intervention ».

visite en 2016 aux http://www.lesusinesnouvelles.com/ près de Poitiers, “anonyme au bureau”

PROBLEMATIQUES

À la question initiale de savoir si nos espaces de pratiques participaient à une meilleure appropriation sociale des sciences, techniques et technologie numérique, nous avons répondu « un oui mais… » .

POURQUOI EST-CE NECESSAIRE DE S’APPROPRIER LES TECHNOLOGIES ?

Une vision du monde qui passe de plus en plus par le prisme du « numérique », notre monde se transforme petit à petit en données binaires avec lesquelles nous sommes invités à interagir. Notre vie s’étale sur un mur de gifs animés.

La théorie de l’information, la discrétisation du vivant, une forme de simplification par la transformation de l’analogique en tranches de 0 et de 1 qui induit une transformation de notre paysage intellectuel et imaginaire.

La bannière gif de l’excellent https://yamatierea.org/

La suprématie d’une vision scientiste, la représentation du monde à travers la science et la technique, l’efficacité de la preuve par l’expérience, la technique (en) « marche » et s’impose comme vision du monde au détriment d’une approche sensible et plus proche du fonctionnement de la nature.

D’un point de vue logique, la question de la de s’approprier les techniques est première par rapport à celle de la. Il faut de la médiation ! Ainsi, la technique sans médiation n’est qu’un aspect du grand « bluff technologique », une sorte de culture technique industrielle-consumériste-marketing, qui formate les usages et peut (doit) être combattue par une culture technique critique.

S’il est possible de s’approprier la technique donc, il est nécessaire de le faire parce que la technique tend à se greffer sur la totalité des relations humaines, et à être elle-même la relation de référence, structurante et centrale. Il faut donc délaisser la notion de technique-moyen pour celle d’une technique-relation humaine. S’approprier la technique ce n’est pas adopter un moyen pour une finalité qui nous est propre ; c’est définir un sens à la relation, entre hommes et techniques. L’homme ne devant jamais être considéré comme un moyen par l’homme.

summerlab, Ecole d’Architecture de Nantes, http://summerlabnantes.net/ 2014

A QUI PROFITENT LES LIEUX DE … « MEDIATION » ?

Dans quelle mesure à travers les lieux de médiation, sommes-nous des agents de promotion de ces objets techniques et méthodes ? De façon presque involontaire, nous sommes des facteurs de validation de ces progrès techniques, et ce malgré une posture critique. A travers les arts numériques notamment, nous sommes amenés à utiliser les « dernières technologies » et à en faire ainsi la promotion.

Nous sommes également parfois, contre notre gré, complètement partie prenante dans « l’écosystème » créatif et innovant : les *labs (fablab, medialab, hacklab, …) comme avant garde de l’innovation (avec par exemple la récupération des hackatons par les démarches entrepreneuriales), nous sommes parfois défricheurs de futurs terrains fertiles mais dont les légumes et les fruits seront récoltés par des start-ups à la pointe de l’intégration capitaliste de ces dynamiques créatives et de partage.

Les lieux de médiation sont donc des lieux de tension, de conflit entre des injonctions à l’innovation industrielle et des appels à un mouvement d’une culture critique. Ces lieux ne peuvent éviter (même placés sous le signe de la ) d’être intégrés, à un degré ou à un autre, à l’économie de l’attention. Dans le modèle du « double-sided market », façon Google, ils figurent sur le premier côté, parmi toutes sortes de têtes de gondole. Le croise et renforce le

Cela ne signifie pas que les lieux de médiation soient condamnés à être instrumentalisés. Le seul fait d’ouvrir la question de la culture technique constitue un début de résistance (voire de sagesse).

COMMENT ET OU PRODUIRE DES ELEMENTS DE MEDIATION VECTEUR DE TRANSFORMATION SOCIALE ?

Tout en prenant en compte les éléments évoqués précédemment, il convient de faire œuvre de médiation pour aussi tenter de propager un esprit critique et distancié face à ces évolutions sociétales technologiques. Si l’on ne veut pas connaître le même échec que la décentralisation culturelle (FRAC, Scènes nationales dont le public est finalement cantonné à quelques CSP, …), il convient de renouveler, réinventer nos modes d’intervention. Dans l’urgence, mais très lentement.

Pour cela, il est nécessaire d’appréhender au plus près les évolutions des pratiques, notamment chez les jeunes, afin de situer un point de départ pertinent pour cet échange de connaissances, savoirs, savoir-faire et savoir-penser. Le principe de « lieu de médiation » pose question : le « lieu » constitue une base arrière, socle au développement structurel d’un projet, afin notamment de développer des formes d’intervention salariées ou bénévoles, et assurer ainsi une certaine stabilité au projet. Néanmoins, il constitue également un facteur de conservatisme : une certaine inertie face à de potentielles évolutions dans les modes/formes d’intervention.

Il pourrait s’agir d’articuler des modes d’interventions « hors les murs » et « dans les appareils » des gens à partir de cette base « aka lieu physique », et donc penser cette action de médiation pour développer le sens critique, le libre arbitre, l’autonomie face aux technologies, au plus près des usagers. Il pourrait s’agir de « s’intercaler » dans la vie numérique des gens afin de lui donner plus de sens et de distance : on peut ainsi imaginer des moyens d’intervention mobiles qui se déplacent sur un territoire au gré des interpellations et des besoins. Il pourrait également s’agir de développer des applications qui contribuent à ces souhaits et qui s’intercalent dans le processus informationnel quotidien afin de mieux le gérer, voire le contrôler.

En considérant le stade d’avancée de « l’économie de l’attention », il faut réussir à détourner, capter une partie de cette attention pour créer des zones d’échanges et de médiation. Pour ce faire, des démarches ludiques peuvent être déployées tout en tentant d’esquiver les travers de la gamification de nos existences. Le hack, le canular, l’humour peuvent également être des leviers pour grignoter des bribes d’attention et opérer parfois à des changements d’échelle.

La palette des outils au service de la médiation critique vis à vis du numérique peut et doit donc s’étendre et se diversifier pour atteindre ses objectifs, dans un monde qui glisse pour l’instant de façon inexorable vers une emprise hégémonique de ces entités numériques sur nos quotidiens.

COMMENT OBJECTIVER NOS LIMITES ?

Dehors/Dedans : Poser comme point de vigilance l’écart existant entre le discours produit par nos soins et la façon dont on est perçu de l’extérieur. Ouverture du lieu versus accessibilité effective des contenus ?

Prévisible/Désiré : Nous produisons des formats croisant innovation sociale et participation citoyenne qui se situent au sein de la ville et produisent certainement des artefacts ou des conséquences qu’on ne défend pas certainement par ailleurs. Dès lors, comment pensez ou pensons-nous les dispositifs que nous mettons en place ? A quelle échelle pouvons-nous intervenir, quelles forme d’émergences se dissimulent dans nos activités ? Porter un regard objectif sur ce que produisent les langages définissant nos actions, étant emportés ou portant d’autres types de langages, eux-même pris dans d’autres logiques.

— Transparence/Alternative : Bien comprendre que l’open source n’est plus forcément alternatif, mais que réside dans la fabrication de la valeur et la transparence un terrain plus fertile.

— Economie/Emploi : Nous parlons/partons d’une dimension culturelle pour construire nos actions. Ne sont-elles pas aussi attendues du point de vue de l’économie. #emploisDuFutur. Mais notre territoire d’actions n’est pas celui des technosciences, notre terrain en négociation est celui de l’économie territoriale, c’est-à-dire celles des voisins, de la proximité, …

— Education/Populaire : Dans un monde non enchanté, notre terrain est sans doute davantage une tentative d’application de l’appropriation sociale des technologies, la poursuite des techniques populaires commune plutôt q’une éducation populaire qui connait des limites ! Quelles sont aussi nos limites ?

— Transmission/Savoirs : nous proposons une participation citoyenne à la société technicienne et scientifique : Il y a sans doute là un nouveau socle sensible. L’usage volontaire des sujets comme les communautés en ligne, l’artisanat et néo-artisanat tend à proposer d’ articuler compétences en réseau à une compétence située.

— Institution/Autonomie : ces éléments interrogatifs constituent le projet spécifique d’un groupe spécifique, une association par exemple. Nos projets sont définis de manière par rapport aux procédures (du type label, fédération, etc). Il s’agit de « s’auto-instituer ». Il y a donc nécessairement non seulement deux discours, mais deux régimes de pratiques, et des passerelles diplomatiques à construire. Les strates de notre tactique seraient doubles : d’une stratégie PUBLIQUE en surface à une autre démarche CRITIQUE dans une logique scindée, traversée par des pratiques de design social pour passer du manifeste à l’implémentation. Un empilement salutaire et tactique ?!

PING, Mon@

Subjectif/Objectif : Cette stratégie ne peuvent pas dériver d’une analyse objective du théâtre des opérations, comme si, une fois que les choses avaient été correctement analysées, on avait la liste des tâches, des points d’investissements, une « agency », des priorités. Non ! Le plus important est de savoir quelle logique pilote. C’est certainement le côté , les « valeurs partagées », l’éthique, l’esthétique, la politique, les goûts, les désirs de nos actions.

Limites/Pluralité : Il y a donc un « lieu », un point où cela s’arrête . Nos limites sont ici, doubles : limite de territoire, limite d’échelle, limite d’actions. Quelle alliance privilégiée pour dépasser une fonction d’éclaireur ? Profiter d’une forme d’organisation pronant une

summerlab 2016, la Déhale Le Pellerin, photo by JeanBaptiste

LEXIQUE

Revenir sur les termes qui nous définissent, nous encadrent et nous délimitent est peut-être un bon moyen de tisser des liens et des communs avec d’autres secteurs d’activités et acteurs.
La sémantique décrivant les activités liées au numérique est en mouvement. Elle est souvent déterminée par les financeurs (pouvoir public, marché), mais aussi par ceux qui les activent (citoyens,acteurs) ou ceux qui les commentent (médias,réseaux sociaux) :

Plateforme C, atelier de réparation

Il faut également aménager des temps de débat sur la culture numérique afin d’activer l’appropriation sociale des technologies. Autrement dit, il faut faciliter l’appropriation de la culture numérique comme “contenu” et comme « problème ».

Extrait de la vidéo de présentation de C Bonneuil lors des rencontres de l’Atelier Paysan, en ligne sur Youtube, visionné un soir dans mon navigateur Firefox #digitallabor

ALGORITHME

Extrait The circle “Les USA dans un futur proche” Même pas : http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=234164.html c’est déjà comme ça
Atelier à l’EPN-Fab-LAB de Fontenay le Comte, l’Innovation permanente, simple et conviviale http://parcoursnumeriques.net/articles/portraits/immersion-en-espace-numerique-centre-social-oddas-fontenay-le-comte

FABLAB
Né aux Etats-Unis, ce concept réunit sous un label très simple un ensemble de points à respecter pour définir son atelier de pratique numérique comme étant un lieu où l’on peut, dans la mesure du possible, fabriquer, réparer et concevoir tout type de projet : un listing de machines, de logiciels et d’outils techniques mis à disposition.Depuis une dizaine d’années, les fablabs cristallisent espérances et convoitises pour un renouveau d’un modèle industriel à cours de batterie de lithium.
Ce concept ré-active la notion d’atelier de pratiques, de production en petite série et locale. Comme si les clubs des bricoleurs des années 70, popularisés par le magazine Système D, étaient équipés d’Internet.

Comparaison entre la charte des ateliers Systeme D des années 70, et celle des fablab MIT http://fablabo.net/wiki/AteliersystemD

«

Le phénomène des makers, actuellement étudié par les sociologues, tend à faire passer les rapprochements prometteurs vers les ateliers d’antan au second plan au profit de modèles d’innovation économique et sociale libertaires «

Extrait slides O Ertzchield ‘la fin de l’internet’ http://affordance.typepad.com//mon_weblog/2017/09/la-fin-de-linternet.html

SOUVERAINETE
En démocratie, la souveraineté du peuple devient une simple fiction si, face à un environnement (ici numérique) qu’il ne comprend pas, qui le « dépasse », il ne peut acquérir l’autonomie suffisante pour comprendre les enjeux, identifier les problématiques et en fin de compte, s’étant approprié cet environnement, désirer exercer réellement son pouvoir.

Labomedia, oeuvre d’art cédé à PING

EMANCIPATION
Portée par cet espoir d’expression individuelle ou collective, où en sommes-nous de cette utopie en réseaux ?

Installation de Malvim, photo en CC by Ptqk durant le festival Tropixel 2013 http://www.pingbase.net/blog-actus/a-tropixel-des-lab-en-mouvement

INFRASTRUCTURES
Le numérique est partout : nous travaillons avec le numérique, communiquons avec le numérique, apprenons avec le numérique; avec le numérique, nous faisons la guerre, des rencontres ou des affaires… la liste n’est pas prête d’être close, ni la ferveur avec laquelle nous soumettons nos activités, nos identités et nos vies à l’emprise du numérique. Il serait temps de prendre conscience que nos organisations, territoires et collectifs se confrontent à cet empilement stratégique :

COMMENTAIRES, CONTRIBUTIONS, … ?

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FEstival TROPIXEL 2013 : des labs en mouvement http://www.pingbase.net/blog-actus/a-tropixel-des-lab-en-mouvement

Julien Bellanger

Written by

PiNG http://www.pingbase.net — Experimental publishing : http://lieumobile.fr/