#1 Captila — Du Start-up Launchpad aux chantiers de Bouygues Construction en passant par l’incubateur d’HEC à Station F : l’aventure Captila

Historique

Il y a un an, Jules et moi nous lancions dans le grand bain de l’entrepreneuriat. Pendant ces 12 derniers mois, le projet n’a eu de cesse de s’affiner. Aujourd’hui est pour nous l’occasion de vous raconter comment le projet Captila est né et comment il a évolué pour devenir ce qu’il est aujourd’hui.

Peu d’entrepreneurs ont l’occasion de partager dans le détail et sans contrainte leur histoire : c’est ce que nous avons décidé de faire dans cette série de 4 articles en toute honnêteté et transparence. On espère que cet article, et ceux qui suivront, seront utiles aux jeunes entrepreneurs qui viennent de se lancer ou souhaitent se lancer.

Qui sommes-nous ?

Après avoir obtenu son diplôme de l’école SupOptique, dans laquelle il a suivi la filière Innovation Entrepreneur, Jules a poursuivi ses études avec le mastère spécialisé HEC Entrepreneurs. C’est dans le cadre de ce mastère qu’il a suivi un programme de pré-incubation, appelé le Start-up Launchpad, né de la collaboration entre HEC et l’Ecole 42.

Moi-même, Christophe, ai suivi la filière entrepreneur de l’Ecole Centrale Paris, ainsi que l’option informatique en dernière année.

Nous nous sommes rencontrés lors d’un meetup entre HEC Entrepreneurs et Centrale Entrepreneurs. L’association commerce-ingénieur est un atout que tout le monde souhaite exploiter et c’est pourquoi ce genre d’événements a lieu. Quelques semaines après ce meetup, nous voilà partis pour une aventure commune, l’aventure Captila.

Aujourd’hui, Captila répond à la problématique de la fracture numérique en entreprise en permettant aux RH de sonder et remonter de l’information provenant de collaborateurs non-connectés dans l’entreprise, soit parce qu’ils n’ont pas d’adresse mail professionnelle, soit parce qu’ils n’ont pas de smartphones/ordinateurs professionnels. Ce sont typiquement des ouvriers dans les usines, des compagnons sur les chantiers, des chauffeurs, des logisticiens, des techniciens, des intérimaires, etc.

Mais comment deux jeunes de 24 ans peuvent-ils avoir l’idée de lancer une telle start-up ?

Effectivement, lorsque nous avons commencé, nous avions très peu d’expérience de l’entreprise. A peine deux stages de césure chacun, dans des bureaux qui plus est. Rien à voir avec le monde « non-connecté » que nous adressons.

En fait, notre idée initiale a fait son petit bout de chemin depuis que nous avons commencé. Eh non, nous n’avons pas vécu le mythe du « Je me suis réveillé un matin avec cette idée révolutionnaire » !

Lorsque nous avons décidé de nous associer, nous voulions adresser une problématique que nous avions vécue tous les deux pendant nos études, et qui s’est confirmée lors d’interviews et de sondages que nous avons menés : la communication entre les membres de l’administration des écoles du supérieur et les étudiants.

D’un côté, les membres de l’administration passent plus d’un tiers de leur temps (1) à répondre aux questions des étudiants ou à les relancer lorsqu’ils doivent rendre des documents (ex : convention de stage). De l’autre, les étudiants passent à côté des informations de l’administration à cause du flux de mails qu’ils reçoivent et qui dilue les messages les plus importants.

A partir de ce constat-là, nous avions pour objectif de développer une plateforme permettant aux membres de l’administration des écoles d’envoyer les messages les plus importants et/ou urgents via la messagerie choisie par chaque étudiant. Parmi les messageries possibles : le SMS, WhatsApp, Telegram, Viber, etc. Chaque étudiant pourrait choisir la messagerie par laquelle il recevrait ce genre de messages. Ainsi, on augmenterait le taux de lecture des messages et on s’adapterait aux usages de chacun.

Chaque étudiant choisit sa messagerie favorite

Nous avons développé un premier prototype (notre MVP). Celui-ci permettait d’envoyer un message par SMS en masse, tout en gérant aisément la liste des destinataires. Ce MVP a été mis en test à SupOptique et HEC, avec des retours très positifs de la part des utilisateurs (qu’ils soient étudiants ou membres de l’administration).

Malheureusement, le monde des écoles du supérieur n’était pas un marché viable pour nous car nous nous sommes rendus compte, en rencontrant les directeurs de l’enseignement, que les montants qu’ils étaient prêts à mettre ne nous permettraient pas de créer un business rentable.

Du monde des écoles au monde de l’entreprise

Nous avons alors fait ce que toute start-up connait : un pivot. Finies les écoles, nous allions nous lancer dans un milieu que nous connaissions forcément moins bien, celui de la communication en entreprise. Nous sommes alors en mai 2017.

La seule ligne directrice que nous avions à ce moment-là était que nous voulions adresser une problématique de communication interne, puisque cela se rapprochait de ce que nous avions fait avec les écoles. Résultat : plus de 80 entreprises rencontrées en deux mois. Des start-ups, des grands comptes, des incubateurs, des associations. Dans le BTP, le conseil, l’industrie, etc. Aucun tri sur les entreprises n’était fait.

Notre but était de rencontrer le maximum de personnes, généralement des responsables communication, afin de comprendre les besoins et les problématiques que ces personnes pouvaient rencontrer.

Fin juin, une problématique revient avec insistance parmi les entrevues que nous avons menées : la fracture numérique en entreprise. Comment un responsable communication communique-t-il efficacement avec un employé si celui-ci n’est pas digitalisé dans l’entreprise ?

Lui envoyer un mail ? Il n’a pas d’adresse mail professionnelle.

Mettre un mot sur l’intranet ou sur le réseau social de l’entreprise ? Il n’y a pas accès ou alors très difficilement (par exemple, via un poste partagé dans la salle de pause).

Les moyens actuels sont l’affichage papier ou digital, et le relais managérial. Cela ne permet pas de monitorer l’impact de sa communication (ex : taux de lecture), ni de communiquer de manière fréquente (il est plus rapide de poster un article sur l’intranet que d’imprimer des affiches).

Notre arrivée à Station F

C’est avec cette problématique de la communication descendante vers des collaborateurs non-connectés que nous avons intégré Station F dès le début du mois de juillet 2017, date de son inauguration.

C’est en effet dans le plus grand incubateur au monde que nous allions continuer notre aventure. Cela a été un tournant car cela concrétisait notre projet : on serait suivis et aidés, on aurait des bureaux et on profiterait de tout l’écosystème start-up.

Autre avantage : nous n’avions plus à nous déplacer tout le temps chez nos interlocuteurs, puisqu’ils étaient ravis de venir nous rencontrer à Station F. L’air de rien, ce fut un gain de temps inestimable pour nous.

Christophe et Jules, co-fondateurs de Captila

Durant tout l’été, nous avons axé nos entretiens sur des entreprises possédant des collaborateurs non-connectés. Nous en avons rencontrées plus d’une vingtaine. Pas mal pour un été. Nous voulions affiner notre compréhension de la problématique, des besoins, de l’environnement de travail, etc.

Ces interviews ont confirmé ce que nous avions déjà entre-aperçu, mais nous ont également appris une chose : la fracture numérique dans une entreprise rend difficile non seulement la communication descendante (top-down), mais également la remontée d’information provenant du terrain (bottom-up) ! Les responsables communication et RH ont ainsi du mal à sonder leurs employés terrain.

Il nous manquait néanmoins un élément essentiel dans tout notre raisonnement : que pensent les collaborateurs non-connectés de cette situation-là ?

Nous avons donc proposé aux entreprises de nous mettre à disposition des collaborateurs non-connectés afin qu’on puisse les interviewer. Cette phase d’interviews était le préalable requis avant une mise en test pratique.

Nous en avons interviewés 85 au total : des ouvriers de Bouygues Construction, des ouvriers d’une usine d’Arkéma, des éboueurs de la Mairie de Paris, des vendeurs dans des supermarchés Franprix, des agents RATP et SNCF.

Deux constats majeurs sont ressortis :

- Obtenir de l’information descendante de la part du groupe ne les intéresse pas. Par contre, pour ce qui est de donner leur avis et remonter de l’information du terrain, ils sont frustrés de ne pas pouvoir le faire actuellement.

- Tous ont un téléphone personnel, mais seuls 70% d’entre eux ont un smartphone. De plus, 50% utilisent exclusivement le SMS et les appels sur leur téléphone !

Ces constats allaient marquer notre deuxième pivot pour arriver à la problématique que nous traitions ces derniers mois. Nous sommes alors en octobre 2017.

La confrontation de notre idée au terrain

Les interviews côté entreprise ? OK. Les interviews côté collaborateurs ? OK. Une problématique ciblée ? Oui. Il ne manquait plus que la mise en œuvre pratique de notre solution.

Notre solution permet aux RH de sonder les collaborateurs non-connectés par SMS et de visualiser en temps réel l’évolution des réponses dans un tableau de bord.

Nous avons eu l’opportunité de mettre en place en test notre solution chez Bouygues Rénovation Ile-de-France, filiale de Bouygues Construction, sur 20 chantiers et un total de 162 compagnons cibles. La pierre angulaire du test réside dans l’opt-in à effectuer côté compagnon. Par l’intermédiaire d’affichages papier sur les chantiers et du relais des RH sur le terrain, nous proposons aux compagnons d’envoyer un SMS à un numéro de téléphone géré par Captila. Cela nous permet d’obtenir les numéros de volontaires de manière anonyme à partir desquels nous allons pouvoir lancer la campagne de sondage. Cet opt-in permet d’être en accord avec les règle de RGPD et vise à rassurer les collaborateurs vis-à-vis de l’anonymat.

L’un des indicateurs-clé que nous avons mesuré est le taux de conversion : parmi les 162 collaborateurs touchés par notre communication, combien envoient effectivement un SMS à notre numéro ?

Pour engager les collaborateurs à participer, nous avons en plus proposé aux compagnons de cumuler des points en fonction du nombre de réponses données afin d’être potentiellement tiré au sort pour gagner un chèque cadeau. Nous partons du principe que cette « carotte » supplémentaire ne vient pas biaiser les résultats aux tests puisque nous ne posons que deux questions par semaine dont les réponses sont rapides à envoyer (taper 1 pour telle réponse, notez de 1 à 10 telle question), contrairement à un sondage de plusieurs questions dont les réponses pourraient être envoyées machinalement.

Affiche A4 répartie sur des chantiers de Bouygues Rénovation Ile-de-France dans le cadre
du test Captila

Résultat du test : 14 répondants soit 8% de taux de réponses alors que nous nous étions fixé un objectif de 25%.

Nous sommes alors en Mars 2018…

Et maintenant ?

Ces résultats nous montrent que notre produit et/ou notre approche ne sont pas les bons. Il faut tirer les conclusions de ces résultats, comprendre ce qui n’allait pas et “brainstormer” sur une nouvelle solution permettant d’avoir un meilleur taux de réponse. Ce n’est pas grave en soi, cela fait partie de la démarche entrepreneuriale.

Cependant, cet “échec” est venu s’ajouter à d’autres facteurs, que nous allons développer dans un prochain article. Tous ces facteurs font qu’aujourd’hui, Jules et moi n’avons plus la passion et l’enthousiasme pour continuer ce projet. C’est donc avec une pointe d’émotion que nous avons décidé d’arrêter notre start-up Captila.

Puisque l’échec du test n’est pas un argument suffisant en soi pour mettre un arrêt à un projet, nous avons détaillé les raisons exactes de l’arrêt de Captila dans l’article suivant qui sera publié dans quelques jours.

Enfin, nous discuterons dans les prochains articles des leçons que nous avons tirées de cette expérience entrepreneuriale et de nos perspectives d’avenir.

Stay tuned :)

Jules et Christophe

(1) D’après une étude menée auprès de membres d’administration de 35 écoles différentes