C’est si beau de vieillir

Quatre générations réunies autour d’une table un dimanche de Pâques. La doyenne, âgée de 90 ans, lève son verre à la santé de tous ceux qui l’entourent. « Les enfants, ne vieillissez pas. C’est moche de vieillir, et je sais de quoi je parle ». Pourtant, moi, quand la vois assise autour de cette table, je me dis tout le contraire. Je me dis que « c’est si beau de vieillir ».

Quatre générations réunies autour de sa table, c’est pour elle autant de souvenirs qui lui reviennent. En regardant chacun d’entre nous, elle se dit qu’il s’en est passé des choses dans sa vie. Elle ne peut s’empêcher de ressentir une pointe de fierté d’avoir réussi à construire tout ça. Car même si nous ne sommes pas réunis autour de cette table à son initiative, elle aurait tout simplement refusé d’être le centre de l’attention, il est évident que tout ça, c’est grâce elle. Pourtant, elle est toujours aussi étonnée d’être arrivé jusque-là.

Et on ne peut pas lui en vouloir.

Comment pouvait-elle s’imaginer, née en 1927 dans un petit village breton, qu’elle allait un jour réunir quatre générations autour de sa table un dimanche de Pâques ? C’est un peu comme si on lui avait dit qu’elle allait liker les photos de ses petits-enfants sur Facebook avec son smartphone…

Ce retour à l’enfance

On dit souvent que, quand on vieillit, on retourne en enfance. 
Qu’il y a une part de nous qui retrouve sa spontanéité, que les filtres s’envolent, qu’on dit les choses plus librement.
Pour moi, l’enfance a justement quelque chose de magique où l’on peut se foutre de tout, ou presque, et se concentrer uniquement sur ce qui nous intéresse. On s’invente des mondes imaginaires, on se laisse porter sans avoir peur du lendemain : on vit quoi.
Mais dans l’enfance, il y a aussi une part d’isolement. On ne comprend pas toujours tout ce qu’il se passe autour de nous. Les conversations d’adultes ne sont pour nous qu’un brouhaha dont on se passerait bien. Il nous empêche de bien entendre notre dessin-animé. On a beau monter le son, rien n’y fait, le bruit du brouhaha est toujours plus fort. On leur dirait bien de baisser d’un ton, mais ce n’est pas avec notre petite voix frêle que l’on va se faire entendre. On taperait bien du poing sur la table, mais on risquerait soit de se faire enguirlander, soit de recevoir pour seule réponse une bonne moquerie des familles. Bref, on préfère rester dans notre bulle, tranquille, au chaud, à attendre que ça passe.

Ce n’est pas si beau de vieillir quand on n’a pas choisi de s’isoler. Ce n’est pas si beau quand ce monde imaginaire nous rattrape, voire nous attrape par le col, alors qu’on resterait bien dans le monde des adultes. Car même s’ils font du bruit, on se sent moins seul. Ce jour-là, il y en avait du bruit. Quatre générations ça en génère du brouhaha, des cris, des rires, des passe-moi le sel. Ce n’est pas si beau de vieillir quand on devient cette chose fragile dont les autres doivent prendre soin alors que jusqu’à présent, on tenait les rênes. Ce n’est pas si beau quand on voit les rôles s’inverser, le temps qui file comme du sable fin impossible à rattraper.

Se souvenir de l’enfance

Quand je la vois se réfugier dans son monde, je repense à nous, enfants. À ces matins où nous nous réveillions chez elle, et où nous avions le droit de boire notre chocolat chaud en regardant le Club Dorothée.

Déjà, des dizaines d’années plus tôt, son salon était un haut lieu de rencontre pour les enfants de l’immeuble. Chaque jeudi, (puisqu’à l’époque c’était le jour où il n’y avait pas d’école) ils venaient se presser devant la seule télévision disponible dans le quartier. Une dizaine de gamins collés les uns aux autres, le nez rivé à cette machine que certains voyaient pour la première fois. Elle les accueillait de bon cœur, comme des années plus tard, elle nous a accueilli nous, ses petits-enfants.

Parfois, les parents aiment montrer à leurs enfants des photos d’eux quand ils étaient petits. Ils cherchent alors des ressemblances, ils se moquent un peu d’eux-mêmes, aussi. Et puis quand les enfants grandissent et qu’ils deviennent adultes, on leur ressort leurs vieux dossiers : la photo dans le bain, celle sans dents ou le visage crispé par un caprice.

Mais quel effet ça fait, quand on a 90 ans, de replonger dans ses souvenirs d’enfance ? De retomber sur de vieilles photos de soi quand on avait 1 mois, 1 an, 10 ans ?

Est-ce qu’en devenant vieux, on peut oublier l’image de soi enfant ? Oublier à quoi on ressemblait ? Si on était un enfant plutôt sage ou turbulent ? Est-ce que les souvenirs s’effacent avec le temps ?

Ces vieux trésors cachés

Il s’avère que sa mémoire est une mine qu’elle ne cesse de creuser pour aller m’y chercher des anecdotes. Parfois inédites, souvent les mêmes, ces anecdotes m’ont amenée à devenir à mon tour une chercheuse d’or.
J’ai tellement fouillé dans ces souvenirs, en ouvrant des boîtes secrètes remplies de photos, en lui posant mille et une question, une fois, deux fois, trois fois, que j’ai fini par dénicher des souvenirs qu’elle-même n’avait plus.
En retournant dans sa Bretagne natale, j’ai retrouvé une photo d’elle enfant.

C’est une photo du mariage de son oncle et sa tante. Alors âgée de 6 ans, ma grand-mère avait décidé de faire le pitre au moment de l’incontournable photo de famille. Ça en dit long sur son caractère d’enfant qui n’a pas changé tant que ça en devenant une vieille dame. Je ne sais pas si c’est parce qu’elle l’avait oublié ou tout simplement parce qu’elle n’y avait pas pensé mais elle ne m’avait jamais parlé de cette journée, de ce souvenir, avant de revoir cette photo. 
Ce jour-là, je lui ai tendu le paquet. Elle n’a pas pu s’empêcher de se demander ce que j’avais encore bien pu lui acheter, qu’à son âge, on n’a besoin de rien. Je lui ai répondu que ce n’était pas grand-chose, que j’espérais seulement que ça lui ferait plaisir.

Elle a défait le paquet délicatement, tout le contraire de ce qu’aurait pu faire un enfant qui a un paquet entre les mains. Pourtant, comme une enfant, j’ai vu l’émerveillement dans ses yeux au moment où elle a compris ce que c’était.

Comme une enfant, elle s’est amusée à reconnaître tous ceux qu’elle connaissait et qui avaient posé ce jour-là. Sur cette photo, il y a une bonne partie de sa famille : ses grands-parents, ses oncles et tantes mais aussi son père. Elle m’avouera ce jour-là que c’est la seule photo de lui qu’elle possède.

C’est si beau de vieillir

A trente ans, je ne suis certainement pas la mieux placée pour vous dire si c’est beau ou non de vieillir. Je n’ai pas encore assez d’expériences dans ce domaine. En revanche, je peux vous dire à quel point c’est beau de voir vieillir ceux qu’on aime, et elle en particulier.

De la voir retrouver son âme d’enfant, des étincelles dans les yeux.
De pouvoir remonter le temps avec elle pour partager ses souvenirs et ses anecdotes.
De voir dans ses yeux la fierté qu’elle ressent quand elle nous regarde.

En la voyant aujourd’hui et en prenant conscience de tout ce qu’elle m’a apporté, je ne peux m’empêcher de penser que c’est beau de vieillir parce que ça aurait été vraiment trop bête de ne pas arriver jusque-là.
Et puis c’est si beau de vieillir quand on sait que si elle n’était pas si vieille, elle ne nous aurait pas vu tous, réunis autour de cette table.

Et si tu veux mon avis, je suis certaine que Tante Marie et Tante Alexandrine seraient fières de la vieille dame que tu es devenue ❤.