Elle coûte combien, votre vérité ?

Que pensez-vous Vincent Bolloré ? Posez cette question, et vous verrez que la côte de popularité du premier actionnaire de Vivendi n’est pas au beau fixe.

Et que pensez-vous d’Arnaud Lagardère,propriétaire d’Europe 1, RFM, Gulli, Paris Match ou encore Elle ? Ah, vous ne saviez pas ?

Mais donc, in fine, qui dirige la presse française aujourd’hui ? Certainement pas les journalistes. Ce sont ces groupes représentés ci-dessus, des géants de l’ombre. A l’occasion de la conférence sur la dérive des médias organisée par Forum Events, Pierre Rimbert, rédacteur en chef du Monde Diplomatique, est revenu sur la situation actuelle de la presse française.

Le journalisme devient le service communication des grands groupes

Le magazine Forbes a établit, comme chaque année le classement des plus grandes fortunes. Parmi elles, le PDG de LVMH, Bernard Arnault ou Dassault qui se place en troisième position. Le lien ne semble pas évident de prime abord entre ces directeurs multimillionnaires et le journalisme français. Pourtant, ce sont eux qui rachètent les grands journaux, les chaînes nationales ou encore les radios. Ainsi le Figaro est détenu par Dassault, Bernard Arnault possède les Echos et le Parisien et tout récemment, Xavier Niel, PDG de Free a racheté le groupe Le Monde. Aujourd’hui, l’information a été subordonnée à la fortune, et les lignes éditoriales sont de plus en plus influencées — pour ne pas dire muselées — par ces géants.

“Il faut aujourd’hui de l’or, beaucoup d’or pour jouir du droit de parler. Nous ne sommes pas assez riches, silence au pauvre.” Félicité Robert de Lammenais

Mais à l’origine, le journalisme, ce n’est pas de la publicité bien écrite. Comme disait François de La Rochefoucauld, les journalistes doivent être les sentinelles du peuple. Et en allant plus loin, ils devraient être les gardiens de la vérité. L’article 11 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen garantissait pourtant la libre communication des pensées et des opinions, rôle indispensable de la presse. Les journalistes avaient le devoir d’informer le peuple, de transmettre un savoir sur l’actualité pour que chacun puisse se construire une opinion basée sur des savoirs objectifs.

L’information est devenu un bien de consommation

L’information est un bien collectif nécessaire. Elle n’est certes pas toujours transmise sous la forme journalistique, mais elle ne doit en aucun cas être restreinte par un certain groupe d’individus qui décideraient de sa divulgation ou non. Et pourtant. Aujourd’hui, l’information est devenue tellement technique qu’il nous faut des experts capables d’expliquer les situations les plus complexes. Pourtant, pour des raisons budgétaires — un correspondant permanent à l’étranger coûte cher — les journaux décident d’envoyer des journalistes sans formation au sujet sur le terrain. Il semble alors évident que l’information retransmise ne peut avoir la même qualité ni la même profondeur. La reprise d’informations prémâchées est alors devenue monnaie courante.

L’information devient un objet de marketing. Le buzz, les répercussions, voilà les leitmotivs actuels des journalistes français. Les médias construisent un intérêt, de par leur statut. Ils sont au cœur de l’action et c’est exactement ce que la société recherche. Du sensationnel, pour accrocher et choquer. Il y a une opposition fondamentale entre l’information considérée comme importante par le directeur éditorial et celle des commerciaux.

La censure ne vient pourtant pas que des grands groupes. La censure politique est tout aussi présente, mais elle est devenue banale. C’est parce que l’on censure que le sujet a de l’intérêt. Il dérange à un tel degré que certains souhaiteraient le voir disparaître. Le riche actionnaire achète la paix pour ses propres produits.

“Dans le capitalisme, il n’y a pas de limite entre la propriété et le contrôle.”

Le journalisme dérive, mais il n’est pas mort

Chercher la vérité devient la quête du Saint Graal, rien ne nous indique qu’elle existe quelque part. Mutualiser les informations, en ressortir l’essence même de l’évènement, c’est le boulot du journaliste, pas celui du lambda.

L’homogénéisation des journaux freine sans doute cette idée, mais il faut alors se tourner vers les nouvelles sources. Le Web est souvent avancé comme une solution. Mais les Gorafi et autres nous montrent bien que l’intox à le même pouvoir que l’info.

Les journaux se réveillent peu à peu et décident de sortir de leur dépendance financière aux politiques et in fine, aux fortunes. Le Monde Diplomatique, par la création des Amis du Monde Diplomatique entend ne plus avoir recours à ces aides.

La solution n’est donc pas apportée sur un plateau d’argent. Elle nécessite de la volonté mais elle n’est pas impossible. Le pouvoir des médias n’est pas d’insérer des idées dans nos têtes mais de montrer et donner des informations. Mais il ne faut jamais oublier que le journaliste est en situation de domination car il détient l’information, il est capable de faire éclater les vérités au grand jour. La soustraction d’information est là où réside le pouvoir et c’est par ces choix que les journalistes pourront de nouveau reproduire une information libre et indépendante.

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