[Dossier fintech] E-Yuan, E-Euro, monnaie numérique, cryptomonnaie. C’est quoi, quelles différences et pour servir quels objectifs?

Pour faire suite à mon post sur le Linkedin sur le porte-monnaie E-Yuan des élèves Chinois (https://bit.ly/3xcFwuA), voici une petite explication de ce qu’est une monnaie numérique, son intérêt et la différence avec une cryptomonnaie…

Tout d’abord, listons les différents systèmes monétaires :

  • Le système classique dit « monnaie fiduciaire électronique »

Actuellement, sauf si vous êtes rémunérés en cash, que vous stockez votre argent sous votre matelas et que vous payez tout en billets et en pièces, vous possédez un compte dans une banque. Une banque privée avec des services numériques qui vous permettent de gérer numériquement de l’argent en faisant des transferts, numériques, des virements aussi numériques.

Votre CB est aussi un moyen de transaction numérique de banque à banque. Mais la CB n’est rien d’autre qu’un système d’authentification simplifié validant que vous êtes bien le propriétaire du compte qui transfère de l’argent au compte du commerçant.

Paypal, Lydia, Paylib, Lyf Pay, WePay, sont aussi des systèmes de gestion de transaction d’argent qui ont le même rôle de base qu’une CB (en ajoutant une couche supplémentaire de gestion et de services).

Bref, notre argent est déjà numérique; donc pourquoi créer un nouveau système?

Tout d’abord, cet argent numérique est lié au système informatique de votre banque. Ce n’est qu’une écriture comptable d’un programme sur un livre de comptes.

Votre compte bancaire auquel vous accédez par votre application ou site web n’est donc que la visualisation d’un registre. Les transactions sont basées sur des programmes (relativement) interopérables entre banques (par exemple avec SWIFT en Europe). C’est-à-dire que le système informatique d’une banque est conçu pour communiquer avec le système d’une autre banque. Mais comme nous l’avons tous expérimenté, ce n’est pas si simple que ça. Il y a souvent, voire tout le temps, des frais, cela prend du temps et ça peut aussi bugger.

De plus, votre compte bancaire est hébergé dans une banque privée. Donc, un organisme sous contrat d’Etat mais qui reste privé avec les risques associés.

Par exemple, sachez que la Banque Nationale ne produit que du cash. Cash qui est de moins en moins échangé; et injecté dans les banques en dépôt par les gens. De plus, l’argent transféré d’un compte à l’autre, d’une banque à une autre, d’un usager à un autre, est majoritairement de l’argent privé; de l’argent qui n’est pas issu de la production de monnaie de la Banque Centrale. Quand vous contractez un prêt, vous recevez l’argent d’autres personnes mis à disposition dans un compte d’épargne; que la banque va donc utiliser en vous prêtant cet argent. Quand vous envoyez de l’argent à quelqu’un d’autre, cet argent n’est que virtuel et est lié à des activités de compte. Quand on y réfléchit, on peut croire que tout n’est que du vent…

C’est pour cette raison que les banques peuvent faire faillite. Et elles sont nombreuses! Comme la majorité de l’argent ne vient pas de la production et de la régulation de la Banque Centrale mais de crédits (et donc, pour rappel, de la création privée d’argent par un « simple » jeu d’écriture comptable), impossible d’empêcher cette faillite.

  • La « monnaie numérique » ou « MNBC »

La monnaie numérique comme l’E-Yuan ou l’E-Euro veut répondre au même besoin : se défaire des banques privées et simplifier les transferts d’argents entre particuliers ou entre professionnels; et entre professionnels et particuliers. Donc, de réduire les intermédiaires…

On appelle ces monnaies des « #MNBC » pour « Monnaie Numérique de Banque Centrale » (ou «DCEP » pour « Digital Currency Electronic Payment »). Ce qui veut dire que la monnaie est, comme dans le système classique, produite par la Banque Centrale d’un Etat. Sauf qu’il ne s’agit pas de cash, mais bien de monnaie électronique.

Si dans le système classique, les banques privées utilisent uniquement des historiques d’écriture comptable pour représenter les transactions des comptes bancaires, une pièce de monnaie numérique possède bien une existence propre; représentée (si on veut simplifier) par une ligne de code.

En informatique, on appelle cela un « #token ». Une solution qui permet de donner une valeur à un code informatique, de signer une propriété numérique.

L’autre objectif d’une MNBC est d’enterrer le cash. Les raisons sont là aussi nombreuses : plus de contrôle sur les blanchiments et les déclarations de revenus, la simplification des transferts, réduire voire empêcher le vols, contrecarrer la fragilité physique du cash…

Les solutions techniques pour créer une MNBC sont là aussi légion : un Etat peut développer une solution informatique « ad-hoc » en partant d’une feuille blanche et donc créer sa propre solution; ou en se basant sur une technologie existante comme la blockchain.

Mais ce qui ne veut pas dire qu’une MNBC est une cryptomonnaie…

Qu’en sera t’il alors à terme du rôle des banques privées?

Ça ne sera en effet pas simple pour elles si elles ne changent pas leurs approches culturelles et stratégiques. Dans certains cas, elles vont devoir adapter complètement leur business model et leurs offres.

Différents scénarios sont possibles; avec, dans tous les cas, une production de la monnaie numérique faite par la Banque Centrale (et qui héberge le compte bancaire de l’utilisateur de l’usager) :

  • Les banques privées gèrent la distribution.
  • Les banques privées gèrent les porte-monnaie numériques. Du moins, elles créent des services de porte-monnaie.
  • Les banques privées proposent des services applicatifs, du conseil en gestion…

Bref, là où les banques commerciales gagnent leur vie sur le stockage de l’argent (donc de la protection) et sur les prêts, elles devront devenir de pures sociétés de services. Ce qui, on ne le sait que trop bien, n’est pas leur qualité…

  • La « cryptomonnaie »

Comme nous avons commencé à le dire, une cryptomonnaie (comme le #Bitcoin) a les mêmes rôles et répond aux mêmes besoins qu’une MNBC : réduction des intermédiaires, simplification des transferts, intérêts des usages numériques, etc…

Sauf qu’une MNBC est liée à un contrôle central étatique : une banque centrale crée la monnaie, la stocke et gère les transferts. Certains diront que c’est pire que le contrôle d’une banque privée.

Une #cryptomonnaie est basée sur une blockchain. On ne reviendra pas encore une fois sur le fonctionnement de la technologie blockchain, et donc des intérêts qui en découlent, mais rappelons que les mouvements d’argent numérique sont totalement décentralisés sur leur stockage et la validation de leurs transactions.

Une #blockchain peut être « ouverte » ou « fermée ». Actuellement, quand on parle de révolution blockchain, on s’attache plutôt aux blockchains « ouvertes ».

C’est le cas des cryptomonnaies les plus connues : c’est la communauté qui valide, grâce à des systèmes de consensus, les transactions de monnaies (consensus : accord de tous les “validateurs” sur l’historique des mouvements et la propriété de l’argent transféré)! Il n’y a aucun monopole puisque n’importe qui peut être acteur de cette blockchain.

Dans le cas d’une MNBC utilisant la blockchain (encore une fois, ce n’est pas obligatoire car c’est une solution comme une autre pour les MNBC), elle sera « fermée ». Ce n’est pas la communauté qui participe à la validation des transferts de monnaies, mais la Banque Centrale.

La « vraie » cryptomonnaie issue d’une blockchain ouverte est liée à une culture « libertaire ». L’Etat n’intervient plus! Les crypto ont justement été conçues pour supprimer TOUS les intermédiaires; surtout les officiels. Ce qui semble juste dans certains cas où les États sont dirigés par des politiques dictatoriales.

Enfin la cryptomonnaie, comme son nom l’indique, utilise sur une solution de chiffrement de haut niveau.

Malheureusement, et on en subit actuellement les conséquences, les cryptomonnaies sur blockchain ouverte sont fortement soumises à la spéculation (étant donné qu’il n’y a pas de contrôle centralisé).

Là aussi des solutions existent: les « stablecoins » sont des cryptomonnaies « adossées » à une monnaie fiduciaire. En gros, «l’EURL », le stablecoin adossé à l’Euro, possède la même valeur que ce dernier. On peut échanger 1 euro contre 1 EURL.

Les #stablecoins ne sont pas créés par des organismes publiques comme la Banque Centrale. Mais par des banques et sociétés privées. Par contre, pour garder cette stabilité, de nombreux accords, contrats ou soutiens sont réalisés avec les organismes officiels. Et rien n’empêche une société de créer un nouveau stablecoin…

Certains pensent qu’il s’agit là de la meilleure solution; car la plus équilibrée.

Je ferai l’impasse sur les cryptomonnaies, car elles sont bien trop nombreuses. Et il y a déjà beaucoup de contenus disponibles. J’ai également mis de côté les autres avantages des crypto; mais ce n’est pas le sujet de l’article.

  • Comme d’habitude, ce sont les Chinois qui sont le plus en avance.

Il faut dire que la #fintech en Chine a été, et est toujours, un sujet numérique et sociétal prioritaire. En seulement 2 ans, les Chinois sont passés d’un total cash à un total numérique. Le gouvernement a investi en masse dans les services de paiements mobiles; principalement en soutenant le système « WeChat Pay» de « #WeChat », la super application qui gère les activités digitales et #phygitales de tous les Chinois. Une application qui remplace toutes les autres.

On passera les intérêts politiques de ce soutien; il est facile de les imaginer…

Les autres, plus pragmatiques, sont liées aux avantages des monnaies numériques: réduction des intermédiaires, liens entre services, amélioration de l’expérience de paiement et surtout uniformisation des outils. Pas besoin de demander si votre commerçant accepte la CB, Apple Pay, Paypal… Un seul système pour tout le monde!

Les petits commerçants des campagnes les plus profondes l’utilisent; et même les SDF possèdent des affichettes avec des QrCode pour recevoir des dons.

Je ne peux que vous conseiller encore une fois le livre « IA, la plus grande mutation de l’histoire » de Kai-Fu Lee (https://amzn.to/3GNVXRt); l’un des plus gros investisseurs Sino-Américain.

Malgré son titre, le recueil ne parle pas que d’IA. Il détaille aussi cette incroyable transformation de l’économie chinoise grâce au numérique.

Leur projet de monnaie numérique, le E-Yuan, aussi appelé “E-CNY” ou encore “Digital Renminbi” (“Renminbi” est l’autre nom du “Yuan »), est en conception depuis 2014!

Il a été lancé en test de masse en 2020 dans quelques villes; dont notamment Beijing qui a annoncé plus de 261 millions d’utilisateurs. On compte actuellement 8 milliards de transactions en E-Yuan.

La prochaine grande phase de test se fera pendant les Jeux Olympiques.

Techniquement, nous sommes bien sur une MNBC classique. Il n’y a pas d’utilisation de blockchain. Le gouvernement Chinois n’apprécie pas vraiment les cryptomonnaies; là aussi, pour des raisons politiques faciles à comprendre… Même s’il y a quelques projets de blockchains d’Etat…

La Banque Centrale produit les E-Yuan et ils sont distribuées par les banques commerciales; qui à leur tour les distribuent aux usagers via des porte monnaies numériques validés par la Banque Centrale.

Pour en savoir plus sur le fonctionnement du E-Yuan : https://siecledigital.fr/2020/11/04/yuan-numerique-dcep/ et les dernières actualités : https://www.lesechos.fr/finance-marches/marches-financiers/la-chine-accelere-le-deploiement-de-son-yuan-numerique-1376805

  • Les dernières news concernant une MNBC Américaine sont très récentes.

S’ils étaient encore en phase d’analyse, les Etats-Unis viennent d’annoncer, par l’intermédiaire de Joe Biden, le lancement officiel du projet par la Réserve Fédérale.

Il y a quelques mois Jérôme Powell à la tête de la FED promouvait la prudence. Mais aujourd’hui les derniers résultats des audits montrent un fort intérêt des citoyens :

16% des américains possèdent des crypto-actifs; et 5% des foyers n’ont pas de comptes bancaires. Sachant qu’une monnaie numérique permettrait de favoriser l’inclusion bancaire…

Le contexte géo-politique y joue également : la guerre froide avec la Chine se traduit souvent par des « courses à ». Et les américains ne veulent pas être dépassés.

Enfin la guerre en Ukraine a initié une explosion des transactions en cryptomonnaies à cause des limitations bancaires; remettant les monnaies numériques sur le devant de la scène mondiale.

Côté cryptomonnaies adossées au dollar, les stablecoins sont nombreux : « USDT » créé par l’entreprise « Tether »; « USDC » créé par la plus grosse plateforme de marché de cryptomonnaies « Coinbase »; « Terra USD »; etc… Chacune ayant été conçue sur des blockchains propres avec leurs spécificités techniques.

Si la majorité sont gérées par des sociétés seules, certaines ont le soutien de grandes organisations traditionnelles avec Visa pour la stablecoin « USD Coin ».

Il est intéressant de noter l’importante différence culturelle entre la Chine et les USA:

D’un côté, une politique communiste avec une forte emprise gouvernementale et des solutions étatiques qui amènent donc à la priorisation d’une MNBC; de l’autre un pays capitaliste où les entreprises privées avec une multiplication des projets indépendants de stablecoins…

  • Qu’en est-il de l’Europe?

Malheureusement, à son habitude, elle est à la traîne.

La Banque Centrale Européenne a commencé à s’y intéresser en 2016 avec une consultation publique. Le projet est passé sous silence pendant 4 ans pour réapparaître sous la forme d’un rapport par la BCE en 2020 à destination des acteurs du sujet, et aussi du grand public. Bref, encore une fois une nouvelle consultation.

Les participants au projet ne semblent pas sur la même longueur d’onde : si certains sont relativement motivés, d’autres, à l’image Christine Lagarde en 2021, ne voulaient pas y donner de priorité ni « participer à une course » comme les USA et la Chine.

Sauf que le problème de l’urgence n’est pas là; mais de répondre aux besoins, qu’ils soient mondiaux ou internes à l’Europe; sortir de nos vieilles traditions et de s’ouvrir au siècle auquel nous appartenons…

L’autre problème évoqué par les institutions est celui, communément chez nous, de la protection de la vie privée. Là aussi, nous avons un faux problème. Je dirai même qu’il est hypocrite. Pensez-vous que le système classique protège véritablement la transparence de nos activités financières? Les banques, les impôts sont-ils aveugles?

Ces mêmes institutions qui critiquent en même temps les cryptomonnaies pour l’anonymisation… Bref pour la vie privée, c’est quand ça les arrange…

Aux dernières nouvelles, la Banque Centrale Européenne doit lancer un prototype en 2023 pour une disponibilité auprès du grand public en 2025.

Du côté des stablecoins, nous en avons quelques notables :

La plus connue est la “Lugh” ou “EURL”, conçue par le groupe Casino et la plateforme de marché de cryptomonnaies “Coinhouse”. Elle n’a pas sa propre blockchain puisqu’elle est construite sur Ethereum; seconde blockchain la plus célèbre après Bitcoin et surtout la première à utiliser la technologie blockchain autre que pour de la transaction de monnaie.

On en retiendra d’autres comme l’agEUR de la start-up “Angle Labs” ou “l’EURt” de la blockchain “Tether”, à l’origine aussi de la stablecoin “USDT” adossée au dollar.

  • D’autres pays sont à suivre avec des projets très intéressants

L’Afrique est déjà LE pays, ou plutôt le continent, à suivre pour de nombreuses révolutions sociales issues du numérique. On sait que le continent est un vrai laboratoire à ciel ouvert du numérique mobile. Et le mobile est certainement le meilleur support pour les transactions monétaires numériques. On est proche des origines de la révolution chinoise.

Le Nigeria, première puissance d’Afrique, a lancé fin 2021 sa monnaie, le “eNaira”. Construite sur une blockchain fermée.

Sauf qu’au final, il ne s’agit plus d’un projet; mais bien d’un système officiel accessible au grand public et faisant du Nigeria l’un des premiers pays à introduire une monnaie numérique.

L’eNaira est résolument tournée vers la fintech mobile; et correspond donc aux besoins culturels des activités digitales uniquement mobiles. Faisant suite à une période de fort engouement pour les cryptomonnaies; et une autre lié à la crise sanitaire et à la dématérialisation des transactions.

[MISE A JOUR DU 02/11/22]
Une liste des projets de monnaie numérique MNBC a été mise en ligne ici : https://www.imf.org/en/Publications/fandd/issues/2022/09/Picture-this-The-ascent-of-CBDCs ; ainsi qu’une carte interactive live : https://cbdctracker.org/

Il y a donc de nombreuses possibilités pour remplacer le système classique fiduciaire; et surtout le cash. Quelle monnaie doit prendre le lead ou même devenir l’unique moyen de transaction numérique?Et si au final, chaque système de monnaie avait ses avantages et surtout ses cas d’usages…

  • Une MNBC pour officialiser les transactions à l’intérieur d’un Etat tout en garantissant la stabilité de la valeur financière. Permettre une économie officielle mais avec les avantages de la fluidité qu’apporte les solutions digitales. Viser la souveraineté.
  • Une cryptomonnaie pour faire disparaître les frontières, répondre à des usages liés aux activités et aux propriétés numériques (biens et valeurs uniquement numériques), permettre une économie communautaire.
  • Une stablecoin qui fait la transition et ouvre les usages financiers (prêts, épargne,…) à tout-un-chacun, sans distinction sociale et sans caractéristiques établies comme pourrait le faire une banque.

Sachant que le passage de l’une à l’autre est aisé; et sera dans un futur proche, encore plus fluide.

Qu’importe le système (même une MNBC) puisqu’ils partagent, rappelons-le, les mêmes objectifs : transparence, réduction des intermédiaires, fluidité des mécanismes, réappropriation de ses biens et valeurs, voire éthique; et surtout tous les avantages du numérique que nous connaissons.

Si vous voulez plus de détails sur certains éléments, je vous conseille le dossier du média “Siècle Digital” qui est surement l’un des meilleurs contenus sur le sujet : https://siecledigital.fr/2020/11/02/mnbc-tout-savoir-monnaie-numerique/

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Consultant Digital Senior | Experience and Innovation Designer

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Julien Ducerf

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