Le revenu et l’assurance chômage universels, de nouveaux contre-pouvoirs ?

Le revenu universel est souvent présenté comme une parade nécessaire dans le contexte de la révolution digitale. Le développement des nouvelles technologies permet d’assurer des tâches dévolues habituellement à une main-d’œuvre qualifiée ou non. Selon une certaine vision des choses, cette accélération provoque une destruction du nombre d’emplois : bientôt, “il n’y en aura plus assez pour tout le monde”. Le rôle de l’Etat et de la société sera alors de subvenir aux besoins de tous via un dispositif comme le revenu universel. Les « travailleurs » pourront ainsi se consacrer à des tâches utiles pour la société sans forcément entrer dans la chaîne de création de valeur d’une entreprise.

Cette vision des choses me paraît pour le moins incertaine, et reste dans tous les cas très hypothétique tant il est hasardeux de prévoir les effets à plusieurs années de changements, fussent-ils profonds.

Cassandre et la fin du travail

Dans l’histoire, si les révolutions technologiques ont supprimé des emplois, dans le même temps, elles ont toujours offert de nouvelles activités, comme autant de gisements d’opportunités de croissance et de nouveaux secteurs. Les exemples de la destruction créatrice théorisée par Joseph Schumpeter sont nombreux.

  • La révolution de la mécanisation et de l’énergie au XIXème siècle a impacté l’artisanat, mais a permis le développement de l’industrie dans le même temps.
  • De la même façon, au moment de l’arrivée des aqueducs à Rome, la menace du chômage technique était lourde pour la moitié des habitants de la ville, dont le métier consistait à porter et acheminer l’eau aux 4 coins de la ville. (Je ne sais pas si cette histoire est une légende, mais elle me parait assez plausible.)
  • Plus près de nous, les Aveyronnais du XIXème siècle à Paris ont hérité à leur arrivée dans la capitale de la tâche la plus ingrate qu’il soit : distribuer le charbon pour les Parisiens. Pour cela, ils ont ouverts leurs stocks dans les rez-des-chaussées des immeubles afin de faciliter la distribution et les commandes des clients. On les a appelé les Bougnats, diminutif de Charbougnat, la contraction de Charbon et Auvergnat. Quand le « gaz à tous les étages » est arrivé, tous les Aveyronnais ont vu leur travail disparaître. Croyez-vous qu’ils se soient arrêtés de travailler et qu’on leur ait proposé un revenu compensatoire ? Evidemment, l’époque n’offrait pas ce type de promesse. Ils ont identifié leurs avantages et capitaux les plus exploitables : leurs locaux de stockage de charbon. Ils ont su créer des structures communes et solidaires d’approvisionnement et de distribution. Et c’est ainsi que les cafés parisiens sont nés. Aujourd’hui, les Bougnats les possèdent encore quasiment tous.

Oui, la révolution numérique apporte probablement des mutations plus profondes que l’arrivée du gaz, des aqueducs voire de la mécanisation. Mais, affirmer aujourd’hui qu’elle va entraîner un chômage de masse sans précédent, c’est jouer les Cassandre. Essayons de faire preuve d’humilité, n’insultons pas l’avenir… Si je devais lancer les paris, je serais plus enclin à accorder ma confiance à la créativité de l’être humain et sa capacité à explorer de nouveaux secteurs, à faire émerger de nouveaux services et à imaginer nouveaux de modèles d’affaires.

Autonomisation et nouvelle gouvernance

Du fait de la révolution en cours, ce que l’on observe n’est pas tant la fin du travail, que l’évolution de sa gouvernance.

Partout, est à l’oeuvre un fort mouvement de décentralisation du pouvoir. Ce mouvement tombe plutôt sous le sens, tant il est toujours plus pertinent de prendre les décisions au plus près du terrain. L’autonomisation favorise la désintermédiation ; elle met ainsi en lumière la complexité et la diversité des situations.

Cela tombe bien, la révolution numérique apporte également tous les outils et les leviers permettant de faciliter l’autonomie et de renforcer les capacités, y compris des plus petits acteurs en bout de chaîne. Même si la systémique avait théorisé depuis des décennies cet impératif de distribution de la prise de décision pour plus d’efficacité, il a fallu attendre l’émergence des technologies de réseaux pour observer ce mouvement de bascule. Sur ce sujet, il est intéressant de relire les travaux d’Ashby. Il montre que, dans un système complexe, le pilotage et la prise de décision doivent également être complexe et se faire au plus près de la zone de pertinence de l’application de ces décisions : “Pour réguler un système, il faut disposer d’un contrôle dont la variété est au moins égale à la variété de ce système”.

Autrement dit, si vous appliquez des pilotages identiques et centralisés pour des entreprises différentes, vous faites perdre de l’efficacité globale au système.

Le triomphe du principe de subsidiarité

Les changements sont observés partout. Le principe de subsidiarité commence à s’imposer. Les entreprises transforment progressivement leur gouvernance vers plus d’autonomie et de distribution des pouvoirs, idem dans les collectivités (avec les dispositifs de démocratie participative par exemple).

La nécessité de transférer des pouvoirs au plus près de la réalité des individus, ajoutée à la possibilité, notamment technologique, d’assumer ces transferts sont difficilement discutables. Certes, il reste des résistances à tous les niveaux, notamment des acteurs installés et des intermédiaires qui voient ces mutations comme des pertes de leur pouvoir et de leur influence.

Ces mouvements semblent inéluctables même si quelques secteurs semblent vouloir résister. C’est la cas par exemple de la démocratie sociale entre les entreprises et les secteurs d’activité. Historiquement, la gouvernance au niveau des « branches » (ou conventions collectives) a toujours primé sur la gouvernance au sein des entreprises. Les institutions syndicales ont toujours été très vigilantes à conserver cette hiérarchie des normes en se battant contre les tentatives d’inversion.

Le marché du travail, un secteur “à vif”

Sur ce sujet délicat, on a observé des débats particulièrement violents au moment de la loi El Khomri quand les syndicats et les opposants à la loi se sont mobilisés en brandissant notamment l’article 2 sur l’inversion de la hiérarchie des normes entre les branches et les entreprises. Cet article acte la primauté de l’accord d’entreprise sur l’accord de branche. Même si d’autres articles étaient au coeur du débat, l’article 2 a cristallisé les oppositions.

Cet article s’inscrit pourtant en cohérence avec les mutations de la gouvernance des entreprises. Il est beaucoup plus sain de prendre des décisions et de conclure des accords au plus près de la réalité des expériences des travailleurs. C’est d’autant plus logique que l’on sait qu’au niveau d’une même branche des décisions peuvent concerner des réalités d’entreprises très hétérogènes. Des secteurs d’activités, des niveaux de maturité, des modèles d’affaires, des situations économiques diverses, réclament d’être envisagées de manières différentes et surtout plus adaptées à la réalité de chaque entreprise.

Après tout, prendre les décisions au plus près de la vie des gens dans tous les secteurs économiques, c’est finalement assez logique dans une démarche visant à intensifier la démocratie sociale. Surtout avec de nouveaux outils numériques permettant la transparence, le débat, la participation, voire le rapport de force (pétitions, mobilisations, réputation) qui peuvent être exploités par tous les salariés.

Misères des syndicats et inquiétudes des salariés

Il me semble que 2 facteurs principaux expliquent les contestations autour de cette volonté d’inverser la hiérarchie des normes.

  • D’une part, les syndicats, influents au niveau des branches, ont probablement vu dans cette démarche une nouvelle perte de pouvoir, voire une menace réelle pour leur survie. Depuis des années, ils voient leurs troupes diminuer. La dé-syndicalisation, liée notamment au manque de renouvellement des structures et des approches, abîme le pouvoir, l’autorité et l’influence de ces intermédiaires jadis si puissants. Or il n’y pas plus radical que celui qui n’a plus rien à perdre.
  • D’autre part, ces contestations émanent des salariés inquiets. En effet, il est souvent plus avantageux et plus facile de négocier au niveau des branches qu’au niveau de certaines entreprises dans lesquelles les dirigeants profitent de leur autorité. Dans de nombreuses entreprises où règne un climat de défiance, les relations entre direction et salariés se tiennent dans un rapport de force rarement à l’avantage des salariés. L’inversion des normes représente donc une menace pour leur droits. Des négociations à un échelon supérieur (celui de la branche) permettent donc de ne pas subir les pressions de dirigeants aux cultures autoritaires ou conservatrices.

Malheureusement, comme dans beaucoup de situations, il est dommage de définir des règles en tenant compte des plus mauvais élèves (et en pénalisant les meilleurs), a fortiori quand ceux-ci sont en voie de disparition.

Si, avec la révolution numérique, la subsidiarité et l’inversion de la hiérarchie des normes deviennent des principes inéluctables, ils doivent s’accompagner de nouveaux contre-pouvoirs au niveau inférieur. Ces contre-pouvoirs permettront de se prémunir de conséquences dangereuses dans certaines entreprises qui n’ont pas la culture du dialogue et du progrès social. C’est d’ailleurs pour moi la plus grosse erreur du gouvernement dans la loi Travail : avoir oublié les contre-pouvoirs indispensables à cette réforme qui, potentiellement, sera néfaste pour certains salariés.

De nouveaux contre-pouvoirs : l’assurance chômage universelle et le revenu universel

Il y a en sûrement d’autres mais 2 propositions observées dans la campagne présidentielle me semblent pouvoir jouer le rôle de contre-pouvoirs dans les rapports de force entre employés et employeurs.

La première, proposée par Emmanuel Macron, est la possibilité de toucher des indemnités de chômage même en cas de démission. Dans de nombreuses entreprises au climat délétère, de nombreux salariés n’osent pas démissionner et tentent de négocier des ruptures conventionnelles pas toujours accordées par les directions. Ces refus sont des leviers pour garder la main-mise sur les salariés dont certains finissent en arrêt de travail ou par lutter contre leur entreprise. D’ailleurs, si elles ne changent pas leur attitude, de nombreuses entreprises risquent de vivre de nombreux départs si cette loi est votée. Les dirigeants vont devoir se remettre en cause très vite s’ils ne veulent pas être mis devant le fait accompli dans quelques mois. Cette proposition est un vrai contre-pouvoir en faveur des salariés qui seront mécaniquement plus écoutées dans leurs demandes. En offrant cette porte de sortie facilitée, ce joker en cas de problème, le législateur donnerait un vrai avantage aux salariés dans leurs rapports à leurs directions.

La deuxième, proposée par Benoît Hamon, est donc… le revenu universel. Si ce dernier ne me semble pas justifié par les mutations du marché du travail et la fin annoncée d’un certain nombre d’emplois, il peut surtout jouer un rôle de contre-pouvoir en faveur des salariés. En offrant une alternative au travail en entreprise, un matelas et une sécurité durable à tous les salariés, il permet de diminuer le risque lié à une perte d’emploi. Cette conséquence devrait contribuer à inverser les rapports de force au sein des entreprises en mettant les salariés dans une position non-exclusive avec leurs employeurs.

Avec ces 2 initiatives, les dirigeants d’entreprises, qui ne l’ont pas encore fait, devront se remettre en cause et remettre en cause leur cadre de travail, et leurs relations avec leurs salariés s’ils ne veulent pas vivre des vagues de départs dangereuses pour leurs activités. Ils devront aussi se remettre en cause s’ils veulent attirer les meilleurs talents du marché. Si les salariés peuvent plus facilement se permettre (au moins matériellement) d’être en dehors de l’entreprise, les entreprises devront offrir plus que des salaires. Ils devront également proposer un cadre de travail épanouissant qui devra s’améliorer en permanence dans un échange serein et constructif entre toutes les parties-prenantes de l’entreprise.

Bien entendu, ces 2 contre-pouvoirs devront être financés à court terme car le revenu universel comme l’assurance chômage universelle risquent de provoquer en appel d’air dans de nombreuses entreprises qui n’offrent pas de cadre de travail à la hauteur. Mais à terme, les entreprises qui sauront offrir des projets épanouissants et responsabilisants profiteront à la fois de collaborateurs motivés mais également de règles et de contraintes plus adaptées à leur situation. Ce mouvement vertueux profitera également aux salariés qui iront prioritairement travailler dans des entreprises qui offrent plus qu’un salaire. Paradoxalement, le chômage ou le revenu universels, présentés comme des alternatives aux faiblesses du monde du travail, pourraient surtout se révéler comme des leviers puissants d’une véritable dynamique d’émancipation dans ce monde qui est loin d’être en voie de disparition.