Au-delà des nuits.

Quelque part, pas si loin, le 41 mars 2016.

La nuit est là, tombée comme chaque soir. Et comme chaque soir, des milliers de femmes et d’hommes restent debout. Au clair de leurs lunes. Ils/elles discutent, échangent, s’engueulent, applaudissent, chantent, rient, débattent, mangent, passent. La vie quoi. Alors que le mois de mars déborde du calendrier, cette effervescence est fascinante par la parole — elle aussi débordante — qu’elle libère.

Je ne suis pas un militant, je ne l’ai jamais été, mais au fil des années cela ne m’a jamais empêché de participer aux AG, pour le bonheur du dialogue citoyen. Un dialogue depuis trop longtemps cloisonné à ces moments dits de “lutte”. Pourquoi ne pas faire autrement ? C’est comme si ces #NuitDebout entrouvraient la porte d’un dialogue qui s’étendrait au-delà. Comme une habitude à laquelle s’éduquerait notre démocratie : parler. Par les mots, faire société.

Car c’est ce qu’il se passe concrètement en ce moment Place de la République et ailleurs. On évoque souvent la grande AG quotidienne — image saisissante — et son si vivifiant “tour de parole libre”. Mais tout le reste du temps, jours et nuits, de petits groupes se réunissent, les “commissions”, et débattent. Les âges, les origines, les parcours, les avis sont souvent d’horizons multiples et dans ces bouillonnants échanges naissent des idées, des pistes, des envies de sociétés.

Ce qui me fait peur aujourd’hui, ce sont ces rumeurs que j’entends monter hors des places. Pour certain(e)s, l’espace publique est confisqué par des discussions… publiques. Sérieusement ? Pour d’autres, “l’état d’urgence” prime sur l’urgence de penser ensemble l’avenir. Diantre ! D’autres encore voient surtout les “problèmes” générés par celles et ceux qui discutent à longueur de jours et de nuits de solutions. Bon.

Ces vieilles ombres s’installent tranquillement aux abords des places où des femmes et des hommes se rassemblent pour parler. Leur refrain m’inquiète un peu. Si l’on n’y prend garde, ces vieux/vieilles briscard(e)s des tranchées politiques sauront rallumer les feux partisans qui consumeront en un rien de temps quelque chose qui pourtant les dépasse. Ils auront vite fait de ranger cette chose publique qu’est #NuitDebout quand la case “gauchiste”, sans même avoir pris le temps de se demander si “la parole” avait une couleur politique, asséchant du même coup cette parole dans un dangereux entre-soi.

Beaucoup s’étonnent que #NuitDebout n’ai aucun porte-parole. C’est pourtant une évidence : chacun porte la parole, c’est le coeur de ce qui se joue aujourd’hui. N’importe qui peut venir et dire ce qu’il pense. Et c’est d’ailleurs ce qu’il se passe. Personnellement, je suis ne suis pas toujours d’accord avec ce que j’entends. Et tant mieux. C’est le coeur de la démocratie. L’inverse, la parole unique, quelque soit sa couleur, ne serait qu’une pente glissante vers la dictature.

C’est pour cela qu’il faut fuir les slogans comme les étiquettes car ils délimitent forcément “un camp”. Il faudrait presque démultiplier les porte-parole pour bien démontrer qu’il n’y en a aucun. À celui ou celle qui pose la question : “Qui est votre porte-parole ?” Répondre : “C’est cette femme qui passe. À non, pardon, cet homme assis. Non, j’déconne, c’est vous. Vous avez sans doute quelque chose à dire, non ?”. D’ailleurs, il faudrait peut-être répondre aux interviews en s’arrêtant au milieu des phrases, pour bien faire sentir qu’un dialogue citoyen ne se résume pas à quelques coupes et, pourquoi pas, donner l’envie de venir en écouter des tranches entières, en vrai.

Certains tirent déjà des plans sur la comète, parlent de formation politique, évoque l’exemple espagnol. Ce serait confirmer que #NuitDebout est un “mouvement”, ce dont je ne suis pas certain. J’ai la sensation que c’est plus que cela. Non pas un mouvement politique mais “un truc” qui sert à “faire politique”. Bien sûr, il serait logique que des formations politiques naissent de #NuitDebout, ainsi va la démocratie. Mais peut-être serait-il anormal qu’une seule émerge.

Pour moi qui ne suis qu’un observateur lointain, un passant, #NuitDebout n’est pas un courant politique mais quelque chose de bien plus humble : un outil démocratique dont chacun/chacune peut se saisir. Une “chose” qui pourrait peut-être irradier dans notre République : discuter et ne plus perdre cette habitude.

Il va sans doute falloir apprendre à s’écarter des assemblées par milliers — aussi forte que soit l’image — pour les atomiser et créer des dialogues à 10, 15, 20, par milliers. Essaimer dans les grandes villes comme c’est déjà le cas mais aussi dans les plus petites (c’est aussi le cas), dans les villages, le bourgs. Partout où l’on peut se parler.

Parler ? Et après ? diront certain(e)s. Et bien justement : d’abord parler. Vendredi soir, place de la République à Paris, j’ai assisté à une scène folle. Pendant l’AG, un homme se lève, visiblement dans un état un peu “lointain”. Il vient vers le micro et veut prendre la parole. Sauf que le principe du “tour de parole” c’est que c’est chacun son tour, justement. Les personnes qui gèrent les prises de paroles, l’emmènent à l’écart pour lui expliquer. Lui ne veut rien entendre. Il pose ses affaires, se met torse-nu, prêt à combattre. La tension monte.

Quelques personnes supplémentaires viennent autour de lui. Personne n’entre dans la confrontation physique, tout le monde tente de discuter avec lui mais il refuse de bouger, toujours prêt à en découdre. Puis surgit l’idée la plus évidente qui soit. Une femme qui distribue le micro aux différentes oratrices et orateurs depuis quelques tours de paroles prend le micro et le lui donne. Puisqu’il veut parler, qu’il parle. Il lance quelques phrases, difficilement compréhensibles, évoque des violences personnelles subies il y a longtemps puis rend le micro. À partir de là, tout a changé. Il faudra encore quelques minutes pour que le tour de parole reprenne normalement mais l’homme finira par s’éloigner dans la foule. Il a pu “dire”.

Donc oui : d’abord parler. Collectivement. Le reste, la transcription en mouvement politique de tout cela — ou pas — appartient à chacun, mais la parole, elle, doit redevenir publique, circuler de nouveau.

Voilà ce qui me touche dans #NuitDebout, ce besoin si palpable de discussions hors des cadres partisans. Plus chacun viendra porter sa propre parole sur ces places publiques, tout en acceptant d’entendre celle de l’autre, plus cette “chose” sera riche. Et peut-être qu’au terme d’un mois de mars de 1000 jours, finirons-nous par garder cette saine habitude de nous parler.