Montage (et démontage) d’une rédaction
à Kerkennah

13 apprentis journalistes (11 étudiants tunisiens de l’IPSI, deux étudiantes de l’ISIC, au Maroc), deux journalistes pour piloter le navire, et une rédaction éphémère jetant l’ancre une dizaine de jours sur l’archipel des îles Kerkennah. Une approche, aussi, en bandoulière : du numérique de bout en bout, du terrain en large et en travers, et de la curiosité en veux-tu en voilà pour se jouer des règles du jeu éditorial. Mode d’emploi et retour d’expérience autour d’une série documentaire en 5 épisodes publiée sur Inkyfada.

Par Julien Le Bot & Malek Khadhraoui.

C’est en marchant qu’on avance, dit-on souvent. A fortiori quand il s’agit d’apprendre des techniques (d’écriture et de storytelling à l’heure du code et de la GoPro) en prise avec des situations. Il n’est pas inutile non plus de cultiver un parti pris : le journalisme numérique n’est ni une branche des sciences informatiques ni une affaire de geek. C’est une nouvelle forme d’artisanat dont les règles restent, en partie, à inventer.

Ce fut là l’horizon de cette expédition montée à Kerkennah avec le soutien de l’agence de coopération médias CFI et de ses partenaires (IPSI, ISIC, ESJ Pro) dans le cadre d’un programme appelé “Shabab up” : 10 jours de reportage au long cours et de réflexion sur un métier en plein chambardement pour transmettre à de futurs professionnels de l’information le grain de folie qu’il faut pour changer un tant soit peu la donne et le goût de l’imprévu pour cultiver le sens de l’ici-là.

Installée dans l’aile présidentielle du Grand Hôtel de Kerkennah, notre petite rédaction s’est très vite aperçu qu’elle était là dans un lieu hors norme. Le bâtiment a été spécialement aménagé pour la seule et unique visite du dictateur Ben Ali. Images : Amine Aïsa.

« C’est bizarre ; on a presque l’impression qu’on est depuis longtemps à Kerkennah », a dit, sur le chemin du retour, l’un des étudiants regardant l’île s’éloignant à mesure que le bac approchait Sfax, le continent, le brouhaha du monde, le ronron de l’info et le jargon des affaires.

Oui, nous avons eu envie de faire sentir à nos apprentis journalistes ce que pouvait être une rédaction. Ne pas singer une rédaction ; monter une rédaction, du début à la fin, de l’idée à la réalisation, en associant chacun. Et nous avons essayé de penser collectivement ce que pouvait être notre rédaction au service d’un grand récit nourri de toutes les histoires que nous pourrions collecter.

Une rédaction, avant d’être un lieu de pouvoir, de contre-pouvoir ou même un modèle économique, c’est une aventure collective. Il faut partir, le plus souvent, d’un lieu, d’un public précis ou, comme on le dit souvent, d’une communauté (d’intérêt), pour construire une promesse éditoriale : celle de dire, de montrer ou d’expliquer ensemble ce qui se joue, là, sous nos yeux, à la croisée de l’histoire, du cours des choses et des jours qui s’annoncent. Et là, quand on regarde ce carrefour, il y a souvent deux options : soit l’on rend compte (de « l’actu »), soit l’on raconte (en allant chercher).

On aurait pu rester à Tunis, s’installer à Gafsa ou arpenter Gabès. Mais nous avons voulu pousser le plus loin possible la logique de l’inattendu (pour ne pas dépendre d’un agenda médiatique pré-existant) et de l’enquête (pour le plaisir de la mise en récit sur-mesure) : en somme, nous avons tout fait pour ne pas nous greffer sur un lieu où l’actualité risquait de nous imposer tout ou partie de son tempo. Nous avons donc cherché à décentrer autant que possible la rédaction en partant sur les îles Kerkennah.

Kerkennah. Un archipel auquel on n’accède ni par un pont ni par un isthme, c’est un continent en modèle réduit qu’il est possible d’embrasser comme une totalité. A la limite, notre aventure éditoriale peut aussi être interprétée comme un exercice de style : nous avons eu envie d’amener notre équipe à se prendre au jeu de cette “tentative d’épuisement des histoires d’un lieu.” Et nous en avons tiré 5 histoires. Ou 5 chapitres d’un long récit que nosu pouvons maintenant laisser vivre en ligne.

Rédaction, mode d’emploi

Sur place, une fois installé dans notre hôtel avec vue sur les hauts-fonds et les plateformes offshore, il a fallu s’organiser pour (aller) chercher des histoires, collecter des témoignages, mais aussi laisser venir les informations ou documenter nos angles. Et puisque le journalisme numérique n’est pas un sacerdoce assis et déterritorialisé, nous avons fait le grand écart : depuis la veille sur Facebook ou Twitter en passant par les pauses café improvisées en bord de route entre deux courses à vélo, nous étions sûrs de nous y retrouver.

Au fronton de notre rédaction éphémère, trois mots : « Vélo, Boulot, GoPro ». Sur des îles, nous n’avons pas cessé de tenter de prendre racine. Et pour sentir les choses, quoi de mieux que de traverser ces territoires en sillonnant ses routes goudronnées et ses chemins de terre. Avec un adage en tête : « plus c’est gros, plus ça passe ». Le vélo, comme chacun sait, et comme l’a bien montré Raphaël Krafft, est un véritable outil de reportage.

Le vélo a été utilisé chaque fois que c’était possible. Avec une idée précise en tête : prendre le temps de sentir l’île, de se laisser traverser par ses histoires. Et se faire repérer, aussi. Pour mieux entrer en contact avec la population. Images : Amine Aïssa.

L’entretien, le reportage et même l’enquête, c’est à la fois l’intelligence des situations et l’empathie. Il a fallu gagner la confiance des habitants sans pour autant se contenter de sympathiser. Il a fallu sentir le souffle des petites histoires sans pour autant récolter rumeurs et ragots. Il a fallu identifier des personnages sans passer sous silences leurs ambivalences, leurs mesquineries ou leurs erreurs de jugements.

Journalisme, mode d’emploi

Le journalisme, c’est, avant la technique, une attitude. Ou un état d’esprit. Jusques et y compris sur le numérique. Il ne s’agit pas de (re)tweeter ou de partager à gogo pour recruter le chaland, le like ou le follower. Au départ, il y a le terrain de l’histoire et des personnages qui nourriront le récit journalistique. Qu’est-ce qu’il importe de rapporter de Kerkennah ? Pour en dire quoi ? Pour en faire quoi ? Qu’est-ce que le récit va changer ? Qu’est-ce que l’on peut comprendre du présent et de l’avenir d’un archipel situé à 5 heures de route de Tunis, à 1 heure de bac de Sfax, à quelques heures de navigation de Lampedusa ?

Pis encore : que fait-on pour partir à la rencontre puis gagner la confiance d’un passeur (harrag) ? Comment demande-t-on aux pêcheurs de nous embarquer pour les voir à la manoeuvre ? Comment fait-on pour comprendre ce qu’il se passe réellement quand toute une île vibre et respire au gré des grèves autour du site de production de Petrofac ? Quid de l’avenir de l’emploi local, de la pêche artisanale, ou de l’archipel lui-même quand la montée des eaux vient mordre un peu plus, chaque jour, les rivages des îles ?

Le journalisme est, évidemment, un artisanat. C’est précisément ce que nous avons voulu partager avec nos apprentis journalistes. Pis encore ; un ensemble de techniques qu’il faut détourner. Prendre rapidement des images ou capter un son moche et calibré pour une chaîne d’information en continu dans le cadre d’une conférence de presse dûment organisée dans un hôtel 5 étoiles du centre de Tunis : c’est une chose qui s’apprend assez vite. Donner à voir et à sentir ce que l’on est allé chercher, c’est autre chose. Il a fallu, en permanence, penser, bidouiller, inventer nos petites méthodes pour illustrer, vérifier ou capter ce que nous trouvions sous nos yeux. La GoPro : quel usage journalistique ? L’enregistrement sonore : à quoi bon ? Quelle est la bande son ? Quelle est la carte ? Quelle est la couleur ou l’image qui fait sens, qui incarne, qui informe ?

Le journalisme, c’est un rythme, ensuite : une conférence de rédaction, ce n’est pas le lieu d’expression des egos. C’est au contraire un exercice collectif : on échange des impressions, des contacts, des ressources. Et en mode numérique, on structure le travail horizontalement : tout est ouvert, collaboratif, évolutif. Et chaque jour, sur les dossiers partagés, on “rushe” et on “dérushe”, on “timecode” et on scripte, on archive et on organise les ressources pour ne pas sombrer, quelques jours plus tard, sous le poids des fichiers, des tera-octets et des images.

Une salle de rédaction, c’est un lieu de vie. On y travaille. Mais on y gère aussi l’intendance. Ici, Hanene Jaafar prend les commandes pour tout le monde. Images : Amine Aïssa.

Le journaliste, aussi, c’est parfois l’ennemi. Ou celui à qui l’on ne dit pas tout. A qui l’on parle pour tenter de lui faire dire des choses. Sur l’économie des hydrocarbures, la responsabilités des uns et les lâchetés des autres. L’empathie n’implique pas la complaisance. Et les micros ouverts n’ont d’intérêts que si l’on filtre, on vérifie, on documente. En ligne, il existe des milliers, des millions, des milliards de ressources. Il faut apprendre à les utiliser pour confronter les informations glanées le jour avec les données identifiées le soir : des rapports d’ONG, des documents officiels en ligne, des contacts sur Facebook peuvent permettre de mieux comprendre ce qui, sur l’île, chaque jour, se joue.

Nouvelles écritures, mode d’emploi

L’archipel des Kerkennah comme une métaphore. C’est aussi, sans doute, ce qui nous a plu. Partir d’un territoire multiple permettant d’entrelacer des histoires, des récits. Et de les raconter en débordant les formats classiques du tout-info. Avec, en renfort, les équipes d’Inkyfada pour encadrer, encourager, soutenir l’effort d’appropriation de ces nouveaux formats. De ces nouvelles écritures. A telle enseigne que, par-delà les 10 jours de terrain, nous avons eu envie (ou ressenti le besoin) de travailler en bonne intelligence avec les journalistes sur une phase prolongée de post-production. Pour donner vie à cet archipel de récits.

A aucun moment, nous n’avons voulu faire des outils des “gadgets”. Initier les apprentis journalistes à tous ces buzzwords qui courent dans les rédactions (numériques ou non), pourquoi pas ? Nous avons eu envie de prendre la chose à l’envers. Du papier, des stylos, des faits et des chiffres pour penser les outils que nous pourrions, ensuite, utiliser, au service du récit. En février 2015, nous avions abordé les compétences clés : utiliser une carte, animer des données, fabriquer une frise interactive.

En mars 2015, nous avons pris le chemin inverse. Du terrain et des histoires devaient émerger le besoin. Et l’outil. Quitte à dessiner, déchirer ou effacer avant de penser outil. Afin de sensibiliser chacun des apprentis journalistes à la nature des interactions entre les hommes et les interfaces. Le journaliste numérique est connecté avec son mobile, avec sa clé 3G, avec sa GoPro, avec tous ces comptes en ligne. Mais il est d’abord et avant tout sur le terrain. En prise avec des histoires qu’il s’agit de rapporter.

En route, avec Ali, Malek et Julien, pour retrouver les traces de cette inexorable montée des eaux. Et pour aller jusqu’au fort romain, il faut trouver… la bonne piste. Images : Amine Aïssa.

Et c’est sans doute là la clef de ces 10 jours de travail dans le cadre de cette rédaction éphémère. Nous n’avons pas mis sur pied une équipe de parfaits rédacteurs pour monter une sorte de Buzzfeed tunisien. Nous avons accompli comme un Grand Tour, un voyage, un parcours permettant de vivre le journalisme comme un rapport au monde, comme un territoire fait de rencontres, d’émotions et de doutes.

On n’est pas forcément tous entrepreneurs, mais il était important que chacun puisse cultiver son indépendance, que ce soit vis-à-vis des pouvoirs en place, des diktats de l’économie mondialisée ou de la tyrannie ordinaire des flux et des outils numériques. Pour se donner les moyens, qui sait, dans les mois et les années qui viennent, d’apporter un nouveau souffle dans les rédactions de la région.

Pour retrouver la série documentaire sur Inkyfada,
C’est par ici →
https://inkyfada.com/web-documentaire-kerkennah-project-tunisie/#menu0

En en guise d’invitation au voyage…

De retour d’une sortie en mer avec les apprentis reporters, le pêcheur Jabnoun s’est mis à chanter tout tenant la barre dans l’obscurité. Ode à sa chère maman, ou chant se jouant des noms des îles de l’archipel. Images : Amine Aïssa.
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