Pourquoi prendre le métro va-t-il vous aider à prendre conscience que vous êtes une merde ?

Métro-Boulot-Dodo : comme chaque matin, vous êtes à la bourre, vous descendez l’escalier dans le métro dont l’accès est obstrué par une classe d’enfants qui crient à 8H30 du mat’ et vous empêche de passer à votre tourniquet. Finalement une fois prêt à valider votre pass navigo qui vient de passer à 75 balles, celui-ci semble démagnétisé. Et là c’est une grosse dose de pression que vous font subir tous ceux qui attendent derrière vous. Leur carte à eux fonctionne et vous devez faire marche arrière, les déranger pour appeler l’agent RATP pour remagnétiser ce pass navigo avec votre photo obligatoire dessus. Mais l’agent n’est pas disponible parce que la vitre de sa guérite n’est pas ouverte, il ne vous entend pas. De toutes façons il parle avec ses collègues, il faut donc crier pour vous faire entendre et passer pour le relou de service qui les dérange eux aussi.

Finalement, après avoir bien galéré à atteindre un quai déjà blindé de professions supérieures intellectuelles qui réussissent mieux que vous, cela se voit à leurs vêtements ils ont plus de style. Non pas que vous n’essayez pas d’acheter des fringues à la mode mais l’élégance cela a un certain coût. Vous vous mettez sur le côté pour laisser passer les gens qui descendent. Mais c’est une grossière erreur parce que trois personnes plus malines vous passent devant, il n’y a plus de place. Donc deux options : soit vous attendez le métro suivant et là votre boss vous fera sa micro-humiliation quotidienne « on a oublié de mettre son réveil » ? Oui le boss vous parle toujours à la troisième personne comme les infirmières. « On a fait caca » ? Bref, vous en chiez à pousser les gens plus élégants que vous et à trouver votre micro-place dans cette rame qui pue la transpiration élégante. Et là bien entendu vous tombez sur le dernier punk à chien de Paris que vous empêchez de passer avec son gros chien et qui vous bave sur l’épaule (le punk à chien, pas le chien) au moment de demander un ticket restaurant ou une pièce de monnaie messieurs-dames, je suis à la rue et j’aimerais passer la nuit dans un endroit propre, merci. La station d’après c’est Place de Clichy donc deux fois plus de monde tente de rentrer par la force du nombre. Tout ce paquet humain choisit bien sûr prioritairement votre rame et vous compresse façon steak hachié. Vous êtes lové contre les poils de nuque d’une personne bien plus grande et qui transpire déjà à chaudes gouttes qui vous perlent sur la tête, vous écoutez le doux refrain fredonné par deux gens du voyage qui hurlent durant leur chant et tournoient autour de la barre du métro, ce qui compresse un peu plus le reste du troupeau. Le message du conducteur vous coupe cependant dans votre écoute de ce doux refrain d’un genre musical hybride mi-accordéon mi-ska mi-rap espagnol. Il vous informe que vous êtes arrêté. Ce qui dans votre esprit sarcastique suscite la blague (de mauvais goût) suivante « autant dire à un unijambiste que ça lui fera une belle jambe » que vous vous dites, content de votre vanne de petit pisse-froid frustré. Vous entendez deux trois personnes souffler car exaspérées. C’est une manière de signifier qu’elles sont agacées de l’arrêt. Sans savoir vraiment pourquoi, cela a le don de vous énerver encore plus. Mais vous tentez de rester serein et respirez lentement car en cas de malaise voyageur de votre part, cela mettrait encore plus dans l’embarras votre patron. Vous respirez par la bouche car avec le nez, l’odeur pestilentielle du quidam qui maintient son dos tout contre votre nez, vous écœure. Il ne reste plus que 6 ou 7 stations, les minutes défilent et comme vous ne captez pas la 4G, vous vous obligez à relire vos emails promotionnels pour passer le temps et répondre aux textos répétés de votre maman qui vous demande confirmation pour le brunch du dimanche midi. Vous lui dites que vous y serez pour ne pas faire de vagues mais la perspective de ce repas dominical vous met déjà un coup au moral parce que votre samedi soir où il va falloir y aller molo sur l’apéro s’annonce de fait déjà bien morose. Bon ceci dit vous n’avez rien de prévu ni vendredi, ni samedi soir. Tout le monde est pris. Sauf vous. Beaucoup de mariages en ce moment. Mais vous n’y êtes pas convié. Tout à coup une secousse d’une force inouïe vous propulse contre une personne âgée à qui on a pas laissé la place, que vous bousculez brusquement. Vous entendez la souffrance de son gémissement. De votre côté les conséquences ne sont pas vraiment graves mais vous sentez que vous-vous êtes tout de même fait mal avec ce nouvel arrêt impromptu. Le genre de mal lancinant qui ne se soigne que chez le kinésithérapeute que vous n’irez jamais voir, faute de moyens. C’est alors qu’à Charles de Gaulle Etoile, un groupe de touristes italiens fait son apparition. Leur style vous dégoûte au plus haut point. Entre pot de gel, jeans troués et baskets nike fluos, vous les méprisez en secret car ils vous soûlent à tous être hyper en forme dès le matin. Mais comment font-ils ? Tandis que vous n’avez pas réussi à dormir une vraie nuit depuis trois mois, trop stressé de ne pas atteindre vos objectifs, des centaines de millenials déchaînés attendent de prendre votre place. Vous vous devez d’être performant. Le soir toutes ces pensées stressantes vous envahissent, cela fait des nœuds stériles qui tournoient dans votre tête au moment de vous endormir. Votre cerveau turbine pour rien et c’est finalement en regardant une série abrutissante sur Netflix jusqu’à 3 heures du matin que vous arrivez enfin à trouver un faux sommeil non réparateur jusqu’à 7H00. Vous avez dormi 4 heures comme à chaque nuit. Et les italiens pètent le feu à côté de vous, ils vous éclaboussent de toute leur beaufitude. Cela ne fait pas un pli, ils sont plus heureux que vous. Peut-être parce qu’ils se posent moins de questions. Comment en êtes-vous arrivé là ? C’était vraiment ce que vous souhaitiez au plus profond de vous-même ce métro quotidien qui vous mène tout droit à votre petite vie de grouillot ? En même temps vous n’avez pas vraiment le choix les agences immobilières et les banquiers vous font bien comprendre qu’il faut rentrer dans le rang si vous voulez qu’ils fassent passer votre petit dossier de locataire auprès de proprios qui ne veulent même pas savoir qui va leur filer leur rente. De toutes façons ces connards de millenials des 4 coins du monde, 10 fois plus diplômés et performants que vous cherchent un appart et eux ne se plaindront jamais car eux au moins ont mieux travaillé que vous à l’école. Ils l’ont donc mérité. C’est pour cela qu’ils ont eu le job que vous convoitiez : ils sont trilingues ingénieurs et très bons commerciaux. Des êtres multi-tâches. Pas comme vous, plutôt mono-tâche. C’est pour cela que vous n’avez pas l’emploi de vos rêves. Mais bon c’est un emploi et les perspectives d’évolutions sont bouchées mais bon c’est le seul employeur qui ait daigné vous laissé une chance. Donc vous relativisez : vous vous estimez plutôt heureux que l’on vous ai donné votre chance cela pourrait être pire. Vous allez gagner juste assez pour payer vos impôts et rembourser vos agios. Dans 20 ans vous pourriez même devenir propriétaire si vous-vous bouger un peu. Propriétaire d’un 2 pièces de 40 mètres carrés, non ce n’est pas vraiment votre rêve mais face à la pression sociale de votre groupe d’amis qui eux viennent de déposer leur premier dossier pour acheter un loft très atypique à 600 000€ vous allez devoir bucher davantage si vous souhaitez garder la face auprès de votre tribu. Mais bon, vous n’habitez plus chez votre mère ce qui en soit est déjà est un acte fort. Sauf qu’à force de divaguer sur vous-même vous venez de rater votre arrêt. Le retard s’accumule et vous allez arriver en dernier à cette réunion cruciale du lundi matin. C’est con c’est là que vous deviez arriver à l’heure pour montrer votre travail effectué de la semaine passée et justifier tout le fric que vous coûtez. Pas de bol, ce sera votre collègue ; et au passage concurrent direct interne qui présentera à votre place, lui au moins à la décence d’arriver à l’heure. Ça sent la promotion. Mais certainement pas pour vous.

Vous arrivez enfin au bureau un peu avant 10 heures et tout le monde raconte déjà son week-end à la machine à café ce qui de facto vous exclu de la conversation qui a déjà commencé. Vous ne pouvez pas l’intégrer vous ne comprendriez rien. Vous n’avez pas le temps d’être trop touché par cette situation parce que votre téléphone sonne déjà pour vous prévenir que vous êtes en retard à cette réunion si vous pouviez vous dépêcher s’il vous plaît. C’est un échec total : au moment de présenter vos actions vous vous laissez submergé par trop d’émotions et vous vous mélangez les pinceaux devant une assistance médusée devant tant d’amateurisme. Vous dites un peu n’importe quoi, on ne comprend pas grande chose en fait. Il serait temps de devenir un peu plus professionnel si vous voulez que cette période d’essai ne se prolonge pas. Ou pire qu’elle ne soit même pas renouvelée. C’est super tendu parce que si vous vous faites tej de la boite, votre dossier de locataire passera à la trappe. Pas de boulot pas d’appart. Pas d’appart pas de boulot. Retour chez maman…L’angoisse. Pas le choix vous tentez de vous reprendre en main en souriant pour garder de la contenance alors que cela ne fait qu’accroître le malaise ambiant. Tout le monde a peu honte pour vous. En même temps votre patron est formel : ce qu’on vous demande ce n’est pas compliqué même un collégien de la quatrième B y arriverait. C’est clair l’ensemble des collaborateurs de l’entreprise présents dans la salle y arriveraient : mais pas vous. Ce qui vous déclasse naturellement dans l’organigramme de la société. Déjà que vous n’étiez pas bien haut …Ce qui est rassurant c’est que vous ne pouvez que progresser. Néanmoins, cet échec vous marque psychologiquement. Vous le ruminez tout au long d’une journée que vous tentez de rattraper en travaillant plus vite et plus fort. Sans trop de résultats il faut bien l’admettre. L’heure tourne lentement puis c’est la délivrance, vous partez vers 19H30. Certains regards dans l’open space sont formels : ils vous montrent bien qu’en étant arrivé à 10h00 et en repartant à 19h00 ce n’est pas comme cela que vous serez embauché. Tout près de l’ascenceur vous êtes grillé par votre patron qui vous assène son ultime flèche de la journée : “ah, on prend son aprem ?” Vous rigolez très gêné avant de vous barrer comme un voleur. Vous prenez votre métro du retour vraiment crevé. Vous êtes sur les rotules car toutes ces situations de stress et d’humiliation vous ont vidé de tout ce qui vous restait de maigre énergie. Tous ces cafés pris dans la journée ont aidé à masquer la fatigue mais ils vont vous empêcher de trouver le sommeil et accentuer vos insomnies. Arriverez-vous a tenir cette période d’essai ? Vous recommencez à divaguer sur le quai. Vous ressentez la même souffrance qu’un poilu en première ligne dans les tranchés qui n’a pas d’autre choix que de se jeter dans le no man’s land du business. Vous allez trop loin la comparaison est exagérée. Toute désertion serait vécue comme une outrecuidance qu’il n’est pas convenable de tolérer vis-à-vis de votre entourage. Certes on sait que vous n’êtes pas une flèche, mais vous avez un emploi vous n’êtes pas (encore) le boulet de qui la famille a honte. Il ne faudrait pas que vous soyez Le chômeur attitré celui que tous les vieux conspuent à chaque noël. Vous êtes priés de contribuer à payer leur retraite. Ne pas avoir ce CDI, cela donnerait du grain à moudre à ceux qui n’ont jamais cru en vous. Et ils sont nombreux. Ont-ils vraiment tort de vous considérer comme un raté ? Avec un peu de chance vous arrivez presque à choper une place assise dans le métro du retour. Ah non quelqu’un a été plus rapide que vous il va falloir rester debout. En même temps vous avez été assis toute la journée donc vous ne devriez pas être fatigué. Allons Allons.

C’est alors que surgit cette affiche publicitaire pour un site vous incitant à trouver votre prochaine moitié. Une moitié que l’application aura décidé de trouver pour vous grâce à un algorithme. Car même trouver quelqu’un vous ne pouvez plus le faire tout seul. Pendant que les stations défilent et que le souffle vous manque faute d’air et de place, un embryon de déclic survient : vous êtes une merde. Vous en avez pris conscience à l’instant même. Et vous ne pouvez rien y changer.

Show your support

Clapping shows how much you appreciated Julien Rocher’s story.