Clarifier le sens de l’Économie

Dans la culture populaire, mentionner l’économie renvoie à un univers abstrait, mélangeant la finance, la richesse d’un pays et plusieurs outils d’analyses quantitatives dans un langage uniquement compréhensible par les spécialistes. Afin d’agir dans une perspective régénérative, il est essentiel de clarifier notre perception de l’économie, la simplifier et pouvoir s’y connecter en tout en temps. C’est, en d’autres mots, se réapproprier le sens de l’économie et le rendre accessible à tous.

Le mouvement Slow Money aux États-Unis fait écho de l’origine du sens de l’économie dans leur démarche de faciliter l’investissement financier dans la communauté, la Terre et la fertilité du sol. Dans le manifeste du porte parole du mouvement Woody Tasch, Inquiries into the nature of Slow Money, l’auteur cite Aristote quant à la racine du concept d’économie. Aristote avait mis en évidence deux grandes distinctions au sein même du concept qu’est l’économie. D’une part, Oikonomia, racine étymologique d’économie, et de l’autre, Chrématistique. La chrématistique est une perspective politique de l’économie qui vise à manipuler les richesses pour maximiser la valeur d’échange de la monnaie, à court terme pour le bénéfice du propriétaire de cette dernière. En d’autres mots, c’est la maximisation de la richesse des propriétaires au détriment du collectif et la justification politique de l’exploitation. Oikonomia par contraste représente la gestion de la richesse de la maison (Oikos) ou de la communauté, dans une vision long terme. Oikonomia se distingue aussi de la chrématistique dans la mesure où elle inclut l’ensemble de la collectivité aux coûts et aux bénéfices dans sa gestion, tandis que la chrématistique se concentre uniquement sur les acteurs de la transaction et externalise les coûts. De plus, l’oikonomia se base sur une valeur concrète et détermine des limites en fonction des capacités de l’écosystème sociale et naturel en place, tandis que la chrématistique crée des valeurs d’échange abstraites contrôlé par des règles qui n’incluent pas de limites à l’accumulation de richesse. Son but étant la maximisation des avoirs d’un individu ou d’un groupe cible.

En lien avec le chapitre Les Visions du Monde, les deux visions de l’économie s’apparente drôlement aux deux grandes visions du monde qui évoluent actuellement dans la société. La chrématistique est directement en lien avec la vision anthropocentrique et séparé qui considère que chaque individu est séparé les uns des autres, dans un univers dans lequel les choix de l’un, à savoir l’accumulation de sa richesse, n’influence pas la vie de l’autre. Dans l’inter-être (écocentrisme), cependant, chaque membre de la communauté est en relation les uns avec les autres, avec un stock de ressources limitées qui demande une gestion en conscience de l’équilibre de l’ensemble. L’oikonomia est donc issu naturellement d’une vision interconnecté de la communauté et de la vie en générale qui favorise une gestion des richesses pour un développement long terme, au service du milieu et en respect des limites de celui-ci.

Il est clair que de cultiver une vision du monde ancré dans l’inter-être va de pair avec nourrir une économie en lien avec sa racine oikonomia. L’impératif est clair, mais la démarche pas aussi évidente, compte tenu de la pression culturelle qui facilite l’exploitation, l’extraction des ressources et la maximisation des profits au détriment de la communauté. Étant un fruit culturel issu d’un système économique ayant comme base politico-philosophique la chrématistique, les acteurs du changement et les créatifs culturels se doivent de se munir d’outil et vigilance afin de tracer le chemin vers une nouvelle forme d’économie, cette fois-ci en relation avec l’essence même de l’économie ; Oikonomia.

C’est dans cette quête de créer une nouvelle économie que des auteurs et développeurs d’initiatives comme Herman Daly (Steady States Economy), Woody Tasch (Slow Money) , Gunter Pauli (Blue Economy) , Charles Eisenstein (Sacred Economics), Paul Hawken (The ecology of commerce), Michael H. Shuman (The local economy solution), ainsi que Ethan Roland et Gregory Landua (Regenerative Enterprise) ont réalisés des cadres à la fois conceptuels et pratiques pour faciliter l’émergence de dynamiques économiques en relation avec l’inter-être et l’oeuvre des créatifs culturels.

Pour s’aider dans la transition d’un mode de pensé économique chrématistique vers un mode d’oikonomia, le concept des 8 formes de capitaux d’Ethan Roland et Gregory Landua demeure un outil essentiel pour élargir la vision des relations économiques au sein d’une entreprise ou d’une communauté. Trop souvent, lorsque l’on aborde l’économie, on pense en terme de finance et de matériel quantifiable ; l’objectif de nourrir l’économie est de voir fructifier c’est deux capitaux. Dans cette perspective, le caractère vivant de notre relation les uns avec les autres et l’écosystème qui nous entoure devient plutôt abstrait, voir aliéné. Le concept des 8 formes de capitaux vient ajouter 6 autres capitaux, permettant ainsi de saisir davantage l’implication des dynamiques au sein de notre système (entreprise / communauté) . Voici brièvement les 8 formes de capitaux, ainsi que quelques questions relatives pour approfondir la réflexion :

Capital Vivant : En relation avec l’écosystème qui supporte la vie, ainsi que les éléments qui le constituent. Le sol, l’eau, les végétaux, les animaux, la nourriture vivante, les bactéries et les insectes sont des exemples de capital vivant.

  • Quels êtres vivants et éléments vitaux sont touchés directement ou indirectement par mes actions ?
  • Comment assurer la pérennité des ressources dont j’ai besoin et que je partage avec d’autres êtres vivants ?
  • Quels sont les relations bénéfiques qu’entretiennent entre eux les éléments vivants dont je dépends ?

Capital Social : Relations et connexions sociales d’influence. Les relations humaines que l’on cultive viennent nourrir ce capital au coeur de la dynamique de collaboration, de réseautage, de notoriété et de co-création.

  • Quel est l’impact de mes actions dans l’ensemble de mon réseau de relations ?
  • Quelles relations me sont bénéfiques et comment sont-elles cultivées ?
  • Comment puis-je cultiver un réseau de confiance ?

Capital Expérientiel : Tout le savoir être et le savoir faire venant de l’expérience personnelle et collective.

  • Qu’ai-je acqui comme expérience qui enrichit ma vie au quotidien ?
  • Comment mon expérience peut-elle être au service de mon entourage ?
  • Quels sont les éléments du savoir être que je n’aurai pu apprendre que par l’expérience directe ? Pourquoi cela ?

Capital Intellectuel : Idées, concepts, connaissances et le savoir théorique. Les documents éducatifs et de vulgarisations, la maîtrise des notions d’un cours ou d’une littérature sont des exemples de ce type de capital.

  • Quels sont les idées qui stimulent ma créativité ?
  • Comment les connaissances enrichissent-elles mon développement ?
  • Quelles sont les approches théoriques qui ont influencées mon parcours ?
  • Comment puis-je contribuer aux idées sans me les appropriées ?

Capital Matériel : Matériaux physiques non-vivants, comme le métal, les outils, le bois, les bâtiments, les minéraux et les infrastructures. Aussi en lien avec les éléments pétro-chimiques et l’électronique.

  • Quelles ressources matériels ai-je à ma disposition ?
  • Comment puis-je créer les outils dont j’ai besoin ?
  • De quelles sources proviennent mes besoins en matériel ? Comment puis-je en assurer leur pérennité ?
  • Comment transformer mes déchets en sources de revenues ?

Capital Financier : L’argent, crypto-monnaie et autres devises facilitant l’échange de biens et services.

  • Comment puis-je faciliter les échanges de richesse dans mon réseau ?
  • En quoi l’argent peut-elle être à mon service et non l’inverse ?
  • Quels sont les avantages des nouvelles technologies d’échange dans mon processus ?

Capital Spirituel : En relation intime avec le contexte culturel et le symbolisme de la culture en place, le capital spirituel peut être associé au Karma, la Foi ou la présence, l’empathie et la bienveillance. Ce capital est le sens symbolique de l’ensemble de valeurs d’une culture, ainsi que des intentions sous-jacentes aux actions.

  • Qu’est-ce qui donne sens à mes actions ?
  • Comment est-ce que j’identifie le caractère sacré de la vie ?
  • En quoi le sens que je donne à mes actions influence-t-il mes relations ?
  • Comment se transmet un bagage spirituel ?
  • Quelles sont mes intentions et comment évolue-t-elle ?

Capital Culturel : ‘’Expériences internes et externes d’un peuple : le capital culturel est une propriété émergente des échanges complexes inter-capitaux au sein d’une communauté, village, ville, biorégion ou nation. Le conte, le mythe, le chant et l’art sont des manifestations tangibles du capital culturel — ils sont parfois liquidés et échangés pour d’autres formes de capitaux, habituellement le financier.’’ (Entreprise Régénérative p.6)

  • Qu’ont en commun les personnages marquant de ma culture ?
  • Qu’est ce que l’art dépeint autour de moi ?
  • Comment les rites et les célébrations se crée, se maintiennent et disparaissent ?
  • En quoi l’organisation sociale d’ici se différencie-t-elle d’ailleurs dans le monde ?
  • Comment puis-je prendre soin des éléments culturels qui me tiennent à coeur ?

De les 8 formes de capitaux, 4 sont des capitaux nourriciers, c’est à dire que sans leur prospérité les 4 autres capitaux ne peuvent se cultiver. Les 4 capitaux nourriciers sont : Vivant, social, culturel et spirituel. Sans l’apport d’un système vivant péren, de relations humaines saines, de comportements culturels appropriés et d’un sens symbolique clair dans nos développements économiques, rien de prospère et durable n’est envisageable. Prendre soin des 4 capitaux nourriciers en premiers, assure la pérennité et la prospérité de notre économie.

En tenant compte de l’ensemble des capitaux, le sens de l’économie s’agrandit dans une perspective à la fois quantitative et qualitative. Cet équilibre entre la valeur qualitative et quantitative permet non seulement de revaloriser des éléments délaissés par l’approche économique classique, mais aussi de capitaliser dans les affaires inspirantes de la vie comme la beauté, la sagesse et l’innovation. Observer l’impact d’un projet selon ces 8 capitaux permet de visualiser les interrelations bien présentes, mais qui étaient auparavant invisible dans notre vision de l’économie. Les interrelations et la dynamique qui émergent de cette compréhension viennent stimuler la réalisation de projet dans une perspective d’inter-être puisque le sens holistique des relations est étudié tout au long du processus, facilitant des choix éclairés et des solutions intégrées.

Les 8 formes de capitaux à eux seuls ne peuvent garantir une culture économique se reliant au principe d’oikonomia. D’autres éléments conceptuels se doivent d’être inclue dans une démarche visant l’émergence d’une nouvelle économie. Dans ce cheminement, comme il sera présenté dans la partie Démarche, il existe plusieurs avenues de conceptions permettant d’atteindre ce but et ce de façon adapté au milieu, ainsi qu’aux caractéristiques du projet en question en relation avec le contexte culturel.

Sources d’inspirations :

-Regenerative Enterprise, Ethan Roland-Gregory Landua

-Inquiries into the nature of Slow Money, Woody Tasch