L’économie collaborative : une tendance de fond qui n’arrive pas à remonter à la surface ?

Une économie qui part du fond, mais vers où ?

France, 2052. La propriété, le vieux fer de lance du capitalisme, a disparu. Tout se partage : les voitures, les vêtements, les maisons, absolument tout. L’intérêt personnel s’est transformé. Les individus voulaient posséder leurs biens, même s’ils ne les utilisaient pas souvent. À présent, il s’agit d’utiliser un bien lorsque besoin il y a, et de rendre ce bien à la communauté. Par exemple, rien ne sert d’avoir une voiture à soi si on ne l’utilise pas 24 heures sur 24. Alors des parcs automobiles gigantesques ont été créés pour mettre à disposition des automobiles, ouvertes à tous, monnayant une faible contrepartie pour l’électricité. La confiance et l’entraide ont pris le dessus. Un individu utilise une voiture tant qu’il en a besoin, puis il la dépose ailleurs pour qu’un autre individu s’en serve. De même que pour les manteaux d’hiver, les vélos, les télévisions, etc.

Cette projection est-elle si utopique que ça ? L’économie collaborative peut-elle vraiment voir le jour comme un tournant et non plus comme une tendance de fond ?

Une définition loin de la réalité.

Si l’on s’intéresse à l’étymologie des termes « économie » et « collaborative », on comprend ce qui se cache fondamentalement derrière. Oikonomía en grec ancien signifie « gestion de la maison » et collaborare signifie « travailler avec ». L’économie collaborative serait donc une façon de gérer la maison, ici compris comme la société, qui repose sur l’entraide et la mise en réseau de tous les individus qui la composent. C’est donc une conception plus sociale que l’économie capitaliste dans laquelle nous sommes.

Néanmoins, cette définition étymologique utopique ne correspond en rien à la réalité. Même si beaucoup de collectifs, de mouvements et d’entreprises se cachent derrière l’étiquette d’économie collaborative, il est aujourd’hui nécessaire d’en distinguer trois. La première est celle du partage chimérique évoqué plus haut, la deuxième est celle des nouveaux acteurs comme Airbnb ou Uber, et la troisième est celle des grands groupes qui tentent de s’imprégner d’aspects collaboratifs pour en tirer un profit. Ce triptyque est la cause de la stagnation de la tendance, apparue il y a une dizaine d’année grâce à la mise en réseau du monde et à la crise de 2008. En lisant Rifkin, on rêve de ce monde de 2052 plus social, plus durable et plus juste. Mais en 2017, la tendance de fond n’arrive pas à remonter à la surface, noyée par l’avènement des nouveaux géants qui se disent collaboratifs.

L’Ubérisation bouleverse la société dans plein de domaines, mais elle s’attaque aussi à cette esprit de « collaborare » en saupoudrant du partage le système traditionnel. Aujourd’hui, Airbnb est l’un des exemples que l’on utilise pour parler d’économie collaborative alors que ce n’est qu’une plateforme permettant aux individus de compléter leur revenu en louant leur logement ou d’avoir un lieu où dormir moins cher qu’un hôtel. La relation entre utilisateurs est la même ou presque que la relation qu’on aurait avec un hôtelier. Ce qui aurait pu être un Couchsurfing, vrai initiateur de liens sociaux, s’est donc transformé en un groupe valorisé à 31 milliards de dollars, très loin de la définition initiale.

Un présent fracturé, donc un avenir incertain.

Aujourd’hui, l’économie collaborative est menacée par différentes tensions qui font que la tendance utopique initiale reste — restera? — une tendance de fond, clairsemée, de projets locaux vivotant. Il est intéressant d’évoquer certaines de ces tensions : le travail précaire, la régulation, et l’indépendance économique du partage.

L’économie collaborative de Rifkin est sensée rendre la société « intelligente et durable ». En effet, il prévoyait une migration des ex-salariés, rejetés par la crise et par l’automatisation des métiers, vers des marchés collaboratifs. Cela amènerait à :

« des satisfactions psychiques plus intenses que l’emploi traditionnel sur le marché capitaliste. »

Or aujourd’hui, les plateformes collaboratives sont sources d’emplois, certes, mais des emplois très précaires. Les livreurs à vélo ou les chauffeurs VTC ont constamment du mal à joindre les deux bouts, sans compter l’absence de filet de sécurité sociale. Certaines plateformes, comme Sprig, ont fait le premier pas en passant d’un modèle Uber à un vrai salariat. Néanmoins, des lois doivent être votées en faveur du statut de freelance pour protéger ces nouveaux jobs et retrouver une certaine neutralité avec le salariat d’avant.

Cela nous amène donc à la nécessité de réguler cette économie collaborative. Ici nous prendrons le point de vue français : c’est à cette échelle qu’il est important de lutter car il n’y a aucune règle prédéfinie. Uber prospère à la limite de la légalité et Airbnb a vu passer 8 millions de voyageurs en France en 2016 et n’a payé que 70 000 euros d’impôts. Pourtant, la French Tech a reçu un message clair de la part de la justice lors de la condamnation de Heetch : « innovez dans la légalité ! » Plutôt que d’attendre les condamnations des startups françaises, je pense qu’il est important qu’une commission se penche sur un corpus de textes pour encadrer et réguler l’ensemble de cette économie. Il faut permettre aux petits projets, qui se veulent collaboratifs, de se développer pour contrer les géants américains qui déversent leurs services impunément sur notre territoire.

La dernière tension à évoquer serait l’indépendance économique du collaboratif. Les collectifs ou startups qui vivotent aujourd’hui ont besoin de capitaux pour survivre et porter leurs projets, or ils ont aussi besoin de leur communauté ! Le problème est qu’aujourd’hui, les capitaux viennent souvent de fonds d’investissement ou de fortunes privées, mais rarement de la communauté. C’est là qu’interviennent les plateformes de crowdfunding. À mon sens, si nous voulons une véritable économie collaborative basée sur l’entraide intra-sociétale, il faut que la communauté et/ou l’Etat, dès lors qu’il l’aura régulée, la financent exclusivement. Cela étant, le modèle collaboratif serait indépendant des fonds américains ou des Niel et autres fortunes, et le partage de la valeur serait plus équitable. Aujourd’hui, le capital et la technologie sont concentrés d’un seul côté de la barrière. Inciter une communauté à participer à tout projet collaboratif augmente sa valeur : l’innovation est partagée et soutenue par tous, et les gains sont plus sociaux.

Demain, si l’on veut que l’économie collaborative (étymologique) monte à la surface et prospère, il est important de lutter sur ces trois fronts aujourd’hui. Son avenir est incertain car elle dépend de nous tous, et de notre pro-activité à vouloir le changement. Peut-être est-il temps d’essayer de nouvelles choses, ensemble ? Pour ma part, je pense qu’il est dans notre intérêt personnel à tous de prendre le tournant à temps et avec le bon angle. Voyons ce que le/la futur Président de la République entreprendra !