Des sources en vulgarisation scientifique

Parce qu’avouez, on n’en a pas assez débattu.

Depuis des mois, le (petit) monde des passeurs de science s’écharpe sur une question qu’on pourrait imaginer, au choix, secondaire ou réglée depuis longtemps. Quelqu’un qui parle de science au grand public doit-il citer ses sources en appui de ses affirmations ? Sur Twitter, dans des listes de diffusion ou par billet interposé, sourcistes et non sourcistes s’affrontent. Le 1er camp me semble plus peuplé d’universitaires et étudiants, le second regroupant plutôt des cohortes d’amateurs, de journalistes et autres médiateurs. Il n’y avait pas de raison que, en digne (?) membre de ces derniers (quoiqu’en retrait), je ne l’ouvre pas moi aussi, histoire de relancer un peu la machine.

Sur le métier, 100 fois tu remettras ton ouvrage

Quand je diffuse une information à caractère scientifique à destination du grand public, quel est mon but ? La délivrer de la façon la plus claire, compréhensible, non ambiguë, accessible, attirante possible. Point. C’est déjà beaucoup : essayez d’atteindre plus d’un but à la fois et vous vous retrouvez avec un amas de compromis.
Pour atteindre ces bu… compromis, je dois arbitrer en permanence parmi mes moyens, ici la mise en forme de notre information. Quel angle choisir ? Dois-je placer ici une citation ? De quelle longueur ? Ce mot est-il compréhensible ? Indispensable ? Cette image est-elle suffisamment signifiante ? L’est-elle trop ? Ce découpage est-il convenable ? Est-ce que ce passage pourrait être mal interprété ? Plein de questions qui se posent pour un tweet, une infographie, un post, un billet de blog, un long article, un livre, une vidéo, un film.
Avec une certitude, illustrée par tous les modèles inspirés de Shannon : à la fin, ces compromis sur compromis n’empêcheront pas de taper à côté (mais espérons-le pas trop loin).

Alors, où placer la citation d’articles dans cet amas de contraintes et de questions ?

Préliminaire : et les brebis seront bien gardées

Il me semble, contrairement aux sourcistes, que la source ne fait pas partie des buts, mais est un moyen parmi d’autres. En cela, affirmer “il n’y a pas de bonne vulgarisation sans sources” me gêne profondément sur le principe. Je ne me permets pas, moi, d’affirmer “il n’y a pas de bonne science sans théorème mathématique” ou “il n’y a pas de bonne oviculture sans patou”. Je peux le penser (disclaimer : ou pas) mais je me garderai bien de faire la leçon. Chacun son boulot, son expertise. Voilà pour la forme.

La source, un outil fantastique

Sur le fond, si l’on admet que la source est un moyen d’atteindre les buts de la transmission d’une information scientifique, celle-ci ne manque en effet pas d’atouts.
Déjà, elle permet de récupérer l’autorité du papier de départ (publié dans une revue à comité de lecture tout ça). Ce qui doit permettre au lecteur de faire la différence entre “ il est possible de faire passer une démangeaison sur le côté gauche du corps en se regardant dans le miroir et en se grattant le côté droit” d’un côté et “la Terre est plate” de l’autre.
Ensuite, elle permet au lecteur curieux d’en savoir plus. C’est tout à fait vrai. J’apprécie de pouvoir cliquer sur un lien, d’avoir la “vraie science” à portée de main (même si, pour être honnête, je clique peu).
Enfin, probablement d’autres arguments que l’on ne manquera pas de m’opposer, mais qui ne devraient pas changer grand-chose à la suite :)

Ou pas

Cependant, ces arguments ne sont pas aussi fantastiques que ça. Déjà, j’ai tendance à préférer la cohérence interne à l’argument d’autorité, mais après tout c’est une coquetterie, l’important est l’efficacité. Surtout, devant la hausse phénoménale du nombre de publications, ce n’est pas une garantie et on doit pouvoir trouver des articles à l’appui d’un peu n’importe quoi. Bref, se reposer sur un article pour asseoir son autorité peut être pratique sur le moment mais me semble casse-gueule à long terme.
Ensuite, si le lien permet au lecteur curieux d’en savoir plus, c’est omettre de nombreux freins : le lien sera dans une langue à peu près inconnue du plus grand nombre (l’anglais scientifique), éventuellement derrière un paywall, et avec un travail sur la mise en forme de l’information qui, s’il est censé être parfaitement lisible pour un étudiant en master, ne me semble pas des plus évidents pour quelqu’un qui n’a pas décidé de vouer sa vie à la recherche.

“Certes, mais ça ne coûte pas grand-chose de mettre cette référence”, me direz-vous.

Du coût de la source

Ben…Déjà, si, ça coûte très cher sur un article papier, une émission de radio, une infographie, une vidéo Youtube, un reportage à la TV. En espace, en temps, en effort cognitif. Ou alors ce sera si petit, ou si cryptique, que ce sera quasi-inutile.
“Oui, mais on est sur internet, vive les liens hypertextes”. Tout à fait. Sauf que là encore, il est nécessaire d’arbitrer. Faut-il rallonger l’article au risque de faire décrocher le lecteur ? Faut-il rajouter un lien sur le texte au risque de le perturber dans sa lecture ? Si je mets un lien ici, le risque n’est-il pas plus faible qu’il clique là, où il trouvera une information formatée pour lui, qui lui en apprendra du coup probablement plus ? Sachant que je suis sur un média-silo (Facebook, Twitter…), que sa tablette, son smartphone n’est pas un modèle d’ergonomie pour le multi-fenêtres, ne vaudrait-il pas mieux que le seul clic qu’il pourrait accorder à ma publication soit un “like” ou un partage afin que plus de personnes aient accès à l’information que je donne ? Quand on se pose ces questions, il me semble bien difficile d’affirmer que rajouter un lien vers l’étude est toujours un plus, sans même aller sur le chemin casse-gueule sur le rapport des humains à la science, en particulier du “c’est pas fait pour moi” parfois évacué un peu rapidement.

Attention, mon propos n’est pas du tout que les passeurs de science doivent se détacher des sources, de l’expertise scientifique. Ils ont au contraire le devoir de les embrasser, de les solliciter. De se documenter, d’interroger et s’interroger. Mais la forme du résultat final, c’est leur affaire. Et celle de leur public.