Vidéos de sciences : où est le public féminin ?

Les youtubeurs (et youtubeuses) scientifiques s’adressent-ils quasi exclusivement à des hommes ? Et si oui, pourquoi ? (teaser : c’est compliqué)

Tout est parti d’une discussion Twitter en début de soirée. Difficile de s’exprimer en une quarantaine de caractères, mais partons de ça.

(disclaimer : Florence est une amie)

Le constat me semble incontestable. Les chiffres sont à peu près les mêmes pour toutes les chaînes similaires qui ont publié ces chiffres, et cohérents avec ceux que je connais par ailleurs, même s’il y a des différences entre abonnés et non abonnés. Sauf que, à moins que j’aie loupé un point fondamental, il y a grosso modo autant d’hommes que de femmes sur Terre et en particulier en France.

Alors, imaginons les hypothèses suivantes :

  • Les femmes ne vont pas sur Youtube
  • Elles n’y sont pas détectées comme telles
  • Elles sont intéressées par d’autres vidéos, genrées
  • Les vidéos de science sont genrées

Les femmes ne vont pas sur Youtube

Aller sur Youtube suppose de connaître le site, d’y trouver un intérêt et d’avoir internet. Si 77 % des français vont sur Internet, il en reste 23 % qui n’y ont pas accès. Je ferai cependant l’hypothèse que ces 23 % sont en majorité des personnes agées, où les femmes sont surreprésentées certes, mais sans que cela ne modifie l’équilibre dans les autres classes d’âge.
On peut aussi se souvenir que les femmes sont dans des situations plus précaire que les hommes (salaires plus bas, enfant, horaires décalées) qui n’incitent pas à se procurer une connexion internet et/ou à l’utiliser pour se rendre sur Youtube. 
Sur l’accès à Internet, je n’ai pas de statistiques, mais je remarque que cet écart n’est pas aussi important sur Facebook, qui se rapproche de l’annuaire mondial et dispose de données personnelles de bonne qualité. Sur l’accès spécifique à Youtube, les seules statistiques que j’ai sur le sujet sont celles-ci, limitées à un mois et à l’Allemagne. On peut les croiser à cette page selon laquelle 85% des internautes se disent visiteurs de Youtube pour se dire que cela ne suffit pas à expliquer le 80–20 observé. Donc les femmes vont bien sur Youtube, ce n’est pas un réseau spécialement pro-hommes. Ouf, EnjoyPhoenix peut continuer sa carrière.

Youtube ne repère pas correctement les genres

Comment Youtube décide-t-il qu’un visiteur est un homme ou une femme ? Je n’en sais rien et ne suis pas aidé. La galaxie Google peut en savoir beaucoup sur nous, mais à quelles données a accès Youtube, je ne sais pas. Si Youtube décide du genre en fonction des vidéos regardées et si un programmeur de la Silicon Valley a décidé que science=homme, on a un problème.

Les femmes sont intéressées par d’autres vidéos genrées

Si j’ai parlé d’EnjoyPhoenix, ce n’est pas par hasard. Il existe une multitude de chaînes dédiées aux femmes. Le temps passé sur Internet ne pouvant s’allonger à l’infini, du temps passé sur des vidéos genrées sera du temps en moins pour des vidéos non genrées. Ce serait cependant ignorer qu’il existe de nombreuses chaînes dédiées spécifiquement/principalement aux hommes et je ferai l’hypothèse, qui m’arrange bien pour la suite, que les effets de ces “sollicitations extérieures” devraient s’annuler. Sauf si, en fait, les vidéos de sciences sont genrées…

Les vidéos des youtubeurs scientifiques sont genrées

Car réfléchissons. Qui sont les youtubeurs scientifiques ? J’aurais tendance à dire des hommes, qui ont fait des études en sciences “dures”. Qui ne sont pas réputées pour leur mixité (comme la recherche en général). Ces youtubeurs s’inspirent mutuellement, bien sûr, mais aussi prennent comme modèle des vulgarisateurs hommes, pour les mêmes raisons (Carl Sagan, Neil deGrasse Tyson). Il y a des youtubeuses scientifiques, bien sûr, mais souvent issues du même milieu et surtout avec les mêmes références.
Du coup, ne pourrait-on pas penser qu’il y a un peu d’endogamie dans tout ça ?

Allez. Si. J’ose et pouche un peu le bouchon. Les youtubeurs (hommes, études supérieures) s’adressent en fait à leur milieu. Les youtubeurs scientifiques s’adressent aux hommes CSP+. Qu’il y ait du lol, des chats n’y change rien. Car il est très difficile de parler à du grand public, du vrai, de son univers. J’ai beau y avoir été formé pendant deux ans, puis depuis trois aidé par des pros de la communication “généraliste”, faire très attention aux retours, me décarcasser pour imaginer de nouvelles façons de parler et en plus être payé pour ça, mes propres résultats sont médiocres. Car on a tendance à se penser comme personne “lambda”, à penser les personnes autour de nous comme personnes “lambda”, à penser que les recettes qui nous ont plu seront efficaces pour le plus grand nombre. Alors que non. En étant un homme CSP+ qui prend conseil auprès d’hommes CSP+ et a pour référence des hommes CSP+, on ne peut pas s’adresser au grand public.

Sauf que. Florence Porcel est une femme et je me suis lancé sur ses chiffres. Elle vient d’un milieu où les hommes ne règnent pas forcément en maître. Alors, pourquoi ça ne “marche” pas ? Pourquoi n’atteint-elle pas la parité ? Je n’en sais rien. Peut-être parce que j’écris un tissus d’inepties. Mais peut-être parce que ses modèles restent Sagan, ou Tyson. Peut-être qu’elle n’a pas encore trouvé la bonne formule (mais mon petit doigt me dit qu’elle y travaille). Peut-être aussi parce que le travail de quelques youtubeurs n’est pas suffisant pour que les femmes se rendent compte qu’elles ont le droit d’aimer la science.

Alors, comment savoir ? En expérimentant. En oubliant ce qu’ont fait les “maîtres” de la vulgarisation scientifique. En explosant les schémas actuels. En partant de ce sur quoi s’interrogent les femmes. En soumettant ses scripts, ses vidéos, non pas à ses collègues, ses amis, mais leurs conjoints, leurs parents. En picorant les idées des chaînes féminines et mixtes. Peut-être que cela ne marchera pas. Mais au moins, on saura. Et on se sera bien amusés.

(on pourrait aussi se demander si la vulgarisation est plutôt associée à des valeurs masculines et la médiation à des valeurs féminines, tiens)