“multicolored bokeh lights” by Thor Alvis on Unsplash

CHAPITRE 2 : “CENTREFOLDS”

Kévin Scheuer
Aug 31, 2018 · 17 min read

C’était la fille qui conduisait. À travers la vitre qui séparait l’habitacle de la benne je la voyais accrochée au volant, passant rageusement les vitesses. L’antique véhicule exprimait beaucoup de souffrance dans des rugissements nerveux au gré des nombreux lacets qu’empruntait le chemin sur lequel nous nous étions engagés.

«…Crois qu’ils sont toujours dedans… »

Ces quelques mots me parvinrent étouffés en dépit des bruits du véhicule et du vent qui soufflait toujours un peu plus fort.

Je devinais sans mal qu’il y avait un problème avec les animaux. Je fus encore plus envahi d’un doute sur ma capacité à pouvoir être d’un quelconque secours. La blonde continuait à parler à son père mais je n’entendais plus rien de leur discussion et ne devinais leur inquiétude qu’à travers leurs gestes.

Je regardais derrière nous et voyais le petit village se dévoiler en contrebas. Désormais, le sentier s’élevait doucement vers les crêtes et nous prenions de la hauteur. Plusieurs maisons étaient regroupées dans un écrin minéral, nichées et coincées dans la seule surface plane visible.

Dans les hauteurs au dessus des habitations, on devinait les langues de prés encerclant le hameau. L’ensemble était dominé par le bâtiment d’élevage depuis lequel nous étions partis. Les toitures d’ardoise et les gouttières de zinc blanc luisaient tour à tour dans le soleil qui déclinait toujours.

Derrière la voiture qui filait dans la poussière rouge, la chienne nous suivait en tentant par moments de nous dépasser. Quand le véhicule freinait, l’animal l’imitait et se mettait à aboyer comme pour relancer chaque nouvelle accélération.

Le pick-up s’enfonçait maintenant dans un chemin couvert par les buissons d’églantiers dont les branches levaient ce qui ressemblait à des bras verts et frêles qui paraissaient vouloir se rejoindre de part et d’autre. À travers les végétaux, je discernais bien les nuages qui gonflaient encore, plus gris, plus lourds. Ils léchaient maintenant les montagnes alentours et commençaient à rouler depuis les crêtes en dévalant les pentes.

De plus en plus, nous nous enfoncions dans la broussaille. Les lianes d’épines raclaient la tôle de la voiture et fouettaient l’air quand elle passait. Je ne voyais plus le ciel désormais, dissimulé sous une canopée de plus en plus fournie. Un instant, je me demandais où nous allions arriver tant le chemin me paraissait ne mener que dans un tunnel qui allait en se rétrécissant.

D’un coup, alors que l’obscurité était devenue quasiment totale sous le couvert végétal, la lumière fît brutalement son apparition. Nous arrivions à la sortie du chemin mal entretenu qui se terminait par une descente. Nous étions alors au bord d’un ravin qui débouchait sur une immense plaine verte et jaune. À perte de vue, l’immensité désertique se déployait sous les roues du véhicule. Nous arrivions. L’étendue me fit l’effet d’une mer à deux surfaces.

Côté pile, le tapis de verdure était composé de la flore vernaculaire qui dominait rageusement les rochers qui peinaient à trouver leur place, envahis et encerclés.

Côté face, les nuages boursouflés ne laissaient que peu de place au ciel qui disparaissait à mesure. Le vent soufflait franchement maintenant et orchestrait ce grand bal, battant cumulo-nimbus et arbrisseaux qui dansaient en rythme décomposé.

Les élévations des pentes qui cerclaient la nappe d’herbes étaient très brutales. Dans les hauteurs, entre les pierriers et les affleurements de roche, il me semblait que le règne était moins favorable aux arbres. Çà et là, on notait cependant des touches de jaune vif qui ressemblaient à des ajoncs en fleur.

Je pensais sans m’en rendre compte à voix haute avant que la voiture ne s’immobilise. Le père sauta du véhicule presque encore en marche et se lança vers moi d’un pas déterminé. Il fallait se dépêcher, le ciel s’était complétement obscurci. Avec la fin du crépuscule, nous n’y verrions plus rien d’ici une demi-heure.

C’était étrange cette ambiance. Le vent continuait à balayer les herbes folles, le temps continuait à devenir lourd. L’ensemble de la scène était plongé dans un clair-obscur typique de ces fins d’été. Les couleurs de la fin de journée avaient donné à l’homme une teinte plus inquiétante. Son front était plissé et laissait apparaître de nombreuses rides ainsi qu’autour de ses yeux. Il me parlait en baissant les yeux, concentrés sur ses gestes en ouvrant le battant arrière du hayon.

«Plusieurs animaux se sont mélangés. A cet endroit la clôture forme un entonnoir. Vous allez attendre ici, et les empêcher de passer quand ils arriveront…

Il désignait la clôture qui sortait du petit sous-bois dans lequel nous nous trouvions. Sur quelques mètres carrés, elle formait un cercle rompu à un endroit précis. Les longs fils de fer étaient cassés sur plusieurs mètres et les deux piquets censés les soutenir étaient à terre.

–Mais je…

Il continuait à s’exprimer sans tenir compte des mots qui venaient de sortir, étranglés d’inquiétude, de ma bouche. Il me tendait les mains pour m’aider à sauter de la benne. Une fois à terre, il reprit ses indications.

–On sera derrière, s’ils arrivent trop vite, agitez les bras et criez doucement pour les réfréner.

Le père sembla deviner mon anxiété naissante et tenta de me rassurer.

–Vous en faites pas, on sera derrière.

Vainement.

Je pris conscience que j’étais maintenant livré à moi-même. Un flot de questions m’envahit, comme pour compenser l’angoisse qui montait en moi. Je cherchais encore par laquelle commencer alors que j’entendis la portière se refermer en claquant. Le 4 x 4 enclenchait la première et la chienne me lança un regard plein de compassion et d’amusement avant de détaler dans une énergie inépuisable.

Alors que je suivais des yeux le véhicule longeant la clôture qui descendait fermement vers la plaine devant moi, j’entendis les premiers fracas lointains du tonnerre. Je sentis une première goutte. J’étais démuni, prêt à donner le meilleur de moi-même, mais perdu.

J’observais la plaine en essayant de trouver les animaux du regard. Je ne voyais rien. Le vent soufflait dans ma direction et m’apportait un crachin glacé qui me faisait plisser les yeux. L’air amenait également les sons de plus bas, mais j’avais beau rester vigilant, je n’entendis rien hormis un geai qui cria au passage des intrus.

Je ne pouvais que supposer que les fuyards se trouvaient dans les pentes situées en dessous de moi, invisibles à la faveur du relief et des haies qui s’érigeaient en nombre dans la plaine verdoyante.

Au loin, et après plusieurs minutes, je vis enfin le pick-up réapparaitre à l’extrémité du parc. Il cheminait doucement le long d’un clivage entre la plaine et une colline qui formait une frontière naturelle et abrupte. Entre l’humidité de l’air et la nuit qui naissait, je ne distinguais que deux lanternes jaunes et pâlies dans le lointain.

Le voiture s’immobilisa quelques secondes, puis reprit sa marche en avant, cette fois-ci en revenant vers moi. L’air sifflait des sons étouffés et je comprenais que les deux mettaient en place une stratégie.

Je cherchais du regard, tendu à l’extrême, en essayant de deviner leur plans. Le véhicule décrivit une première courbe et s’arrêta à la limite de mon champ de vision. J’imaginais que quelqu’un en descendait car j’entendis très nettement un portière claquer.

La voiture redémarra une nouvelle fois et longea le fond de la plaine. Quand elle s’immobilisa de nouveau, arrivée à l’autre extrémité, elle braqua pour se retrouver face à moi et commença à avancer. La battue débuta. Désormais je ne voyais plus rien, mais je supposais que les deux rabatteurs continuaient à converger vers moi.

Au bout de quelques minutes, j’entendis, comme sortis d’un brouillard sonore, les premiers sons des animaux. Toujours aveugle, je constatais avec surprise que je les entendais nettement. Ils ne devaient pas être très loin. Leurs pas entrechoquaient les pierres.

Avec l’effet de la pente, je commençai d’abord par voir leur tête, suivie de leur cous et enfin, leur corps. Ce qui me frappa instantanément, c’est qu’ils n’étaient pas en troupeau comme tout à l’heure. Ils trottaient de front. Plus ils se rapprochaient, plus ils grandissaient rapidement. Alors que je les identifiaient maintenant de haut en bas, je voyais également les phares de la voiture à la droite du groupe. Le conducteur donnait de petits coups d’accélérateurs ce qui avait pour effet de rassembler et de presser les animaux. Ils passèrent tous au galop dans les cris du meneur à pied apparu côté gauche.

Dans un moment tout à fait étrange, il me sembla que j’entendis les trompettes d’une musique d’Ennio Morricone. Comme une scène de charge de cavalerie dans Le Bon, la Brute et le Truand. Trompettes précédées par le tambour du pas des chevaux, devenus intenables, poursuivis par les meneurs tentant de ramener le calme. Dans mon esprit, le temps se suspendit l’espace de quelques secondes et les choses prirent une tournure parfaitement filmique. Durant quelques foulées, j’assistais à toute la scène au ralenti.

Tout le monde était très excité et nerveux. Enfin surtout moi. C’est à ce moment là que je vis, derrière la colonne parfaitement rectiligne, un animal immense. Son encolure était puissante et il me semblait deux fois plus gros que les autres. Lui, jouait les réfractaires et courrait de gauche à droite derrière la colonne en hennissant rageusement.

Au loin, je vis apparaître la chienne qui courrait dans la largeur du groupe, contrôlant les côtés à la manière d’un chien de berger avec un troupeau. Telle un limier, la chienne se baissait sur ses pattes avant, le museau frôlant le sol et les oreilles basculées dans l’herbe.

Tout le monde arrivait sur moi, rythmiquement, puissamment. Alors que je me demandais encore quoi faire, je me souvins des paroles de l’homme quand il m’avait déposé. Je levais les bras haut vers le ciel et les agitais rapidement. Les chevaux de tête, qui ne m’avaient pas vu jusqu’alors, levèrent rapidement leurs front et freinèrent de leurs antérieurs. Coincés entre cet épouvantail et les rabatteurs, ils avançaient maintenant au pas pour se resserrer jusqu’à être collés les uns aux autres. Assez intuitivement, je devinais qu’il fallait relâcher un peu la pression pour ne pas risquer qu’un d’entre eux prenne peur et tente une sortie par un couloir arrière.

Tout le monde était à moins de cinquante mètres devant moi maintenant. Si le groupe des chevaux était plutôt calme et avait quasiment arrêté de marcher, l’animal à l’arrière faisait toujours les cent pas, visiblement très mécontent. C’était la fille qui avait suivi à pied. Elle s’approcha de lui qui était de plus en plus agité et furieux.
La blonde siffla la chienne et lui intima l’ordre de se coucher derrière le groupe.

Le père descendit du véhicule et se dirigea doucement vers le cheval qui les toisait fièrement, plein de défi. Vu son comportement et l’attention qu’on lui portait je sentais qu’était là le responsable de notre petite encierro improvisée. Son physique impressionnant doublé de son encolure puissante et sa masculinité déployée ne permit pas le doute longtemps. Il s’agissait d’un étalon.

La fille tendait la main vers lui alors que son père continuait à s’en approcher. La bête avait compris de quoi il retournait. Après avoir refusé poliment et constaté l’insistance de ses maîtres il se dressa vivement dans la nuit d’orage. Il se leva sur ses pattes arrières et lança les genoux très haut dans le ciel. Pour impressionner de toute sa stature, il battait des antérieurs dans l’air et dans la pluie qui continuait à tomber lentement.

Un éclair déchira le ciel sur ce tableau incroyable. L’animal semblait vouloir déchaîner les forces de la nature à son secours. Le tonnerre claqua deux fois, tout proche. A côté de lui, la jeune fille était frêle et minuscule, fragile. Elle ouvrait deux mains comme pour l’accueillir dans ses bras. Poussé par la gravité, le cheval retomba sur ses pattes et la fille, nullement impressionnée, se jeta autour de son encolure avec un licol de corde qu’elle tenait dissimulé derrière elle jusque là. L’étalon cracha un cri de surprise qui agita le troupeau devant lui. Sur quelques pas, la fille blonde se fît emmener par l’animal mais elle tenait fermement, bien que ses pieds ne touchaient plus terre.

A grands renforts de cris apaisés elle tentait de calmer le cheval qui piaffait de tous ses membres. Elle tenait une main, passant sous sa gorge jusqu’à son front. La bête sembla céder sous la détermination de sa maîtresse. De mon côté, j’étais pantois et admiratif devant le sang-froid de celle qui aurait pu se faire piétiner.

L’agitation de la lutte commençait à contaminer le groupe des femelles qui reprit d’avancer vers moi tranquillement.

«Doux, doux… » Le père et sa fille arrivaient tant bien que mal à rendre dociles l’ensemble des animaux à la voix.

«Il est en forme celui-là, dit-elle en passant la corde à son père.

–Merci. Alors boy ? On voulait aller voir ces dames ? Nargua le père en faisant tourner l’étalon pour tenter de contenir son excitation.

La fille s’avançait vers moi en contournant le groupe de juments, posant une main rassurante sur leurs croupes.

–Merci beaucoup à vous. Elle tendit la main vers moi en me regardant, le visage encore empourpré de sueur.

–Enchantée. Léa. »

J’avais toujours les mains tendues vers le ciel, la figure figée dans une expression probablement tendue. En un mot, j’avais l’air con. Je m’en rendis compte en baissant rapidement les bras et bafouillais quelques mots.

–Je…je m’appelle Thomas. »

Elle avait un sourire angélique. Deux petits yeux verts, assez semblables à ceux de son paternel lui donnait un air malicieux et rieur. Elle dévoila de petites dents blanches perdues dans un sourire rose. Elle n’avait plus rien à voir avec celle qui avait débarquée dans l’écurie en furie quelques minutes plus tôt. Elle semblait apaisée maintenant. Sur ses épaules, une veste de cuir épais commençait à prendre la pluie en exaltant une odeur musquée. Elle rit en touchant le bout de mes doigts.

«Eh bien Thomas, on dirait que vous avez fait ça toute votre vie ! »

Je rougis niaisement en digérant la taquinerie.

–Oui, euh, j’ai surtout fait du mieux que je pouvais. Je sais pas si j’ai été très efficace, mais c’était un plaisir.

Je lui rendis mon plus beau sourire en retour, pas vexé du tout.

–En tout cas, merci Thomas.

Le père se débattait de plus en plus avec l’étalon qui, frustré d’avoir du plier sous les exigences des Hommes, recommençait à presser tout le troupeau.

«Allez, on discutera à la maison !» Ordonna t’il d’une voix sentencieuse, et, peut-être chargée d’un peu de jalousie.

Je gardais le contact visuel avec Léa quelques secondes, tout comme elle ne le rompît pas de suite non plus. Toujours en me regardant, elle lança un cri soudain pour écarter les juments qui s’étaient amassées contre la clôture.

Bousculée et surprise, une jument baie qui était parmi les plus nerveuses du groupe fît un écart au son de la voix de la jeune fille. Machinalement, je m’étais juché sur une pierre alors que nous échangions ces quelques banalités. Le cheval, en se retournant vivement, vînt me percuter au niveau du flan. Je perdis l’équilibre immédiatement et, alors que j’essayais de me rattraper avec les mains, dans des moulinets vains, mon pied ripa sur le calcaire rendu glissant par la pluie. Je chutais dans un petit buisson de ronces naissant dans un trou du terrain. Je roulais littéralement sur les fesses et me retrouvais, assis dans le vide, cerclé par les épines de mûrier.

Après l’étape de la surprise et de la douleur des centaines d’aiguilles qui me perforèrent la peau, vînt celle de l’incompréhension. Je me voyais là, assis, le séant plus bas que les quatre autres membres. Je me débattais vainement comme une tortue sur sa carapace. Comme dans le hangar, j’étais complétement falot et perdu. Pour la énième fois de la journée j’arborais cette expression de débilité profonde.

Ayant ramené le calme provisoirement, je vis Léa et son père se pencher sur moi. Ils me regardèrent, inquiets. Ils furent imités par la chienne qui les avait rejoints. Une seconde après, ils éclatèrent de rire de concert, dans un bruit sonore. Passé la surprise de leur réaction, je les imitais bien vite, me débattant entre la douleur des ronces et celle de mes abdominaux. Toute la pression était en train de redescendre d’un coup et nous riions de concert, un peu déments.

Léa regardait tour à tour son père et moi et des larmes de rire lui coulaient des yeux. Rajouté à ses cheveux mouillés, ça la rendait encore plus belle dans la chaleur de la nuit.

Son père confia de nouveau le cheval à la jeune fille et se pencha sur moi en me tendant une main salvatrice. Il tira de toute sa force et m’extirpa de mon piège d’épines comme un mouchoir tombé au sol. Avec l’élan, je fis un bond qui me ramena sur mes pieds. Il me tapa sur l’épaule en finissant sa bonne rigolade :

«En route, mon garçon, assez d’émotions pour la soirée.

–Merci…

–Edmond, mais tout le monde m’appelle Ed. Allez viens, on va te retaper un peu. »

Mes jambes, mes bras, mon cou, mon front, mes joues, étaient couverts de griffures rougies. Là où le sang n’avait pas percé l’épiderme, on voyait de longues meurtrissures noircies par du jus de mûre rose foncé. Le père rapprochait le véhicule et le laissait moteur tournant en m’invitant à m’asseoir côté passager. Il actionna le chauffage de l’habitacle.

«Ça ira boy, je répare la clôture et on y va. »

Sa voix était paternelle, réconfortante.

Des yeux, je suivais Léa qui enjamba les fils à terre avec le grand cheval à son côté. Une fois qu’elle eut regagné le chemin qui longeait le parc, elle monta, d’un saut léger sur le dos du cheval et parti au trot. L’animal exprimait à nouveau toute la frustration d’être enlevé de la compagnie de sa horde en disparaissant dans la nuit.

J’étais pas au mieux de ma forme mais à vrai dire, je donnais le change, tant bien que mal. J’étais assez heureux d’être ici et de toute cette aventure.


Nous regagnâmes enfin le hameau à la nuit tombée. Les éclairs révélaient les montagnes alentours les parant d’une teinte bleue, inquiétante.

Nous pénétrâmes dans une maison assez petite, mansardée, aux murs de pierre nue. Le chien nous précéda en se jetant sur un tas de couvertures roulées en boule devant la cheminée.

L’intérieur était décoré de dizaines de coupes, médailles, ou encore blasons. Tout autant de récompenses témoignant d’un passé de succès dans le monde de l’équitation. Sur les murs, partout, des photos de mes hôtes avec des chevaux. A tous âges, ils souriaient fièrement à côté de leurs animaux coiffés de cocardes dans leurs encolures tressées.

L’ensemble du cœur de la maison était en bois, et exaltait une douce odeur de sève chaleureuse et accueillante. Dans la cheminée, un petit feu brûlait tendrement. Tant le tout semblait fait de simplicité et de courants d’air, j’imaginais la réalité peu confortable des gens qui vivaient là.

«Assied-toi là, boy »

Ed me désigna un fauteuil, non loin de l’âtre, du menton. Pour la deuxième fois, il me surnommait comme il avait surnommé ses animaux plus tôt. Ça sonnait un peu étrangement. Je ne me formalisais pas davantage, tant leur accueil était aimable.

Alors assis dans le dossier moelleux, Léa s’affairait sur moi à l’aide d’un tampon de coton et d’un peu d’alcool. Elle repassait le fil des événements en riant toujours. L’atmosphère était détendue et soyeuse. Je crispais les dents aux picotements du désinfectant et appréciais dans le même temps ce contact assez proche. Son visage n’avait plus rien à voir avec celui, pétri d’inquiétude, qu’elle arborait quand nous nous étions rencontrés. Elle se mordait la lèvre inférieure dans un tic de concentration adorable.

«Tu peux prendre une douche si tu veux, mon père va te prêter des habits.

–Non, ce serait trop !

–Regarde ton short, il est en lambeaux.

Je constatais qu’effectivement, deux grandes griffures avaient ouvert l’habit sur la longueur. Malgré tout, je n’étais pas tout à fait à l’aise. J’aurais adoré prolonger mon séjour parmi eux, pourtant je refusais poliment.

–Je vais vous laisser, c’est déjà très gentil tout ce que vous avez fait pour moi.

–Allez ! Va te doucher, je nous prépare un morceau à manger et on te ramènera après.

Je secouais la tête, obéissant. Je me souvenais simplement être absorbé par ce mélange de quiétude et de détermination.

Le père m’attendait déjà en souriant, une pile de fringues surmontée d’une serviette à la main. Je repensais au déroulement de la fin de journée. Je trouvais que j’avais, en dépit des blessures qui me brûlaient au contact de l’eau fumante, passé un bon moment.

J’étais sorti de la salle de bain entiché d’une chemise à carreau en feutre doux trop grande pour moi et de pantalons de toile. Le contraste avec mes baskets était saisissant. Je devais avoir un look à faire fureur car le patriarche me siffla quand je rentrais dans la grande pièce qui leur servait de salon et de salle à manger à la fois. Léa ria en disant :

«Ah, en voilà un vrai cow-boy !

Pour toute réponse, je mimais de dégainer un pistolet imaginaire et tirais dans toute la pièce. Après avoir vidé le chargeur fantôme, je soufflais sur le canon et rangeais l’arme dans mon ceinturon invisible.

Ed était reparti voir les poulains pour finir le travail interrompu tout à l’heure. Léa quant à elle, m’avait abandonné dans le living pour me remplacer dans la salle de bain. En me passant la main dans les cheveux et en caressant mon menton, je regardais plus précisément les photos accrochées au mur. Au bout de quatre ou cinq clichés, je ne pouvais que constater l’absence d’une figure maternelle.

«Au moins, elle a un père.

Je pensais en chuchotant à mi-voix, quand la voix de la jeune fille résonna derrière moi.

–Qu’est-ce que tu dis ?

Je sursautais, comme surpris de la retrouver là. Je bredouillais quelques mots confus, en espérant qu’elle n’avait pas entendu cette réflexion étrange.

–Je…je me demandais si j’étais capable de faire ça.

–Faire quoi ? Dresser des chevaux ? À partir du moment où tu sais les écouter, tu sais tout faire.

Elle me regardait, en finissant de se sécher les cheveux, une longue mèche lui tombant sur les épaules nues, dévoilées à travers un trop grand tee-shirt. Ed pénétra dans la maison sur cette nouvelle proximité. Léa en profita pour changer de conversation.

«Allez, à table, je meurs de faim !

Ed se frotta les mains d’un air débonnaire après avoir accroché sa parka ruisselante de pluie froide. Nous prîmes chacun place autour de la petite table.

Nous passèrent un excellent moment à rire et à en apprendre un peu plus les uns des autres. C’est comme ça que Léa m’expliquait qu’ils vivaient seuls dans cet endroit depuis des années. Je prenais garde, n’osais pas trop m’aventurer sur des terrains trop intimes mais j’étais obsédé par la question de sa mère.

A la fin du repas, nous nous retrouvâmes devant l’âtre, assis dans les grands fauteuil de cuir. Le feu, attisé par le père laissait échapper une atmosphère crépitante. Ed m’avait gratifié d’un superbe verre d’Armagnac, un 86 m’avait-il dit, et s’allumait un cigare dans la lumière orangée de la pièce. Léa l’accompagnait avec une cigarette roulée entre ses doigts fins, et me demandait :

«Je t’en offre une ?

–Avec plaisir.

Elle me tendit le paquet de tabac en souriant. Je me penchais vers elle pour le récupérer en la remerciant. Le chien s’était séché et avait sa tête posée sur les genoux d’Ed. Dans cette ambiance propre aux fins de soirées silencieuses, tout était parfaitement calme et rassurant.

Le temps de remplir l’ensemble de la pièce de volutes de fumée bleutées et je constatais l’heure qui s’avançait. Un peu discourtois, je vidais la fin de mon verre d’un trait et posais les mains sur mes genoux. Léa, les yeux presque clos lança également un regard vers la pendule. Elle se leva en s’étirant de sorte que son haut remonta un peu, dévoilant son nombril et la naissance de ses hanches au passage. Elle secoua son père par l’épaule qui cédait également doucement à la fatigue.

«Pap’ ? Tu raccompagnes Thomas ? Moi je vais au lit.

–Allez, on y va. Assura Ed dans un sursaut d’énergie qui trahit de plus belle le fait qu’il s’apprêtait à tomber dans le sommeil.

–Merci encore Thomas. Et, tu reviendras nous voir ? Dit Léa en me déposant un baiser entre ma joue et ma fossette, les yeux invariablement pleins de malice.

–Bien sûr. La saison des mûres n’est pas finie, si ?

Elle rit une dernière fois en disparaissant alors que je ressentais un peu de frustration de la quitter si tôt. Trop tôt.

Nous sortîmes dans la nuit avec Ed. L’orage avait continué son chemin et laissé place à une nuit de lune blanche, froide et pleine des rumeurs de l’eau. Je ressentais mon cœur se refroidir un peu éloigné d’elle. J’y pensais fugacement dans un mélange ambigu de culpabilité et de passion.

J’indiquais à mon hôte du soir l’endroit où il me semblait me souvenir avoir laissé ma voiture. Nous restions silencieux dans l’habitacle alors que la lumière de la lune couvrait la steppe alentours. Après quelques hésitations, nous finîmes par retrouver ma petite voiture qui semblait m’attendre depuis des lustres. L’orage y avait déposé de nombreuses feuilles et branchettes.

«Allez mon gars, bon retour. Ravi de t’avoir rencontré.

–Merci m’sieur, moi aussi !

Il me tendit une main que j’attrapais, il serrait fermement et de bon cœur. Quand je réussis à rattraper mes phalanges endolories, je secouais une main molle en guise de salut.

Je remontais en voiture et pris la direction de chez moi. Je ne savais pas combien de kilomètres me séparaient d’ici et si j’y reviendrais un jour. Je constatais, serein, que dans ma tête, un visage en avait chassé un autre.

Aujourd’hui, je suis heureux que ce soit le dernier qui me reste de l’ancien monde. Je me replonge dans ces strates de souvenirs comme on s’accroche à une bouée alors que les courants des fonds froids vous enlacent les chevilles.

Je ne le saurais que le lendemain, mais toute cette journée serait la seule chose qui me resterait agréable pour longtemps. Mieux, cela deviendrait la seule chose qui me donne envie de me battre.

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