#3 — CONTEMPLATION

Côté proue. Voyage naval pour l’Afrique du nord. Marche silencieuse avant la tombée de la nuit.

Ce que je perçois d’abord, c’est une silhouette faisant face à l’océan. Un dos droit au-dessus duquel flottent des cheveux blonds, aussi ondulés que l’immensité qu’elle semble contempler. Paradoxalement, une véritable prestance se dégage de sa posture absolument immobile, de son silence. J’avance encore, et j’entrevoie son visage. De ses yeux clairs, elle fixe obstinément l’infinie étendue d’eau qui lui fait face, mais son regard ne semble s’attarder sur aucunes des vagues qui se soulèvent juste devant ses yeux, ni sur le soleil qui entame alors sa parade nocturne. Sa vue se perd ailleurs, quelque part entre la mer et le ciel. En réalité, si elle observe profondément ce qui l’entoure, ce n’est pas avec ses yeux, car elle n’a pas la faculté de voir.

C’est avec une retenue pleine de grâce qu’elle se met à longer la balustrade, à l’aide de sa canne. Son visage dépourvu de tout apparat est paisible mais concentré. La jeune femme, à l’affut de tout obstacle, avance avec précaution. Ses pas sont soigneusement choisis, sa cadence est maitrisée, c’est presque une danse. Oui, elle a la délicatesse d’une danseuse de ballet. Je ne me lasse pas d’observer le calme avec lequel elle met un pied devant l’autre, jusqu’à ce qu’elle s’arrête à nouveau et s’assoie sur un banc. Chacun de ses gestes nécessitent une précaution particulière qui teintent ses plus banals déplacements d’une sensualité déconcertante. Ce qui est remarquablement érotique c’est l’insouciance avec laquelle elle appréhende le monde, car tandis qu’elle est complètement happée par l’instant présent, elle est belle à son insu.

Inspiré d‘une confession anonyme.