J’ai passé un mois en immersion totale dans la Bible Belt

Et j’ai pu voir où le vote Trump prenait ses racines.

Baptist Church in the Bible Belt — Source : wisegeek.org

À l’âge de quatorze ans, je suis partie aux Etats-Unis. C’était en 2004. Nous étions en pleine ère Bush et Barack Obama n’était même pas une hypothèse.

L’organisme de voyage proposait plusieurs destinations. Il restait une place à Chicago et plus d’une dizaine en Caroline du Sud. Trompée par Google et ses alléchantes photos de plages blondes, j’ai opté pour l’État sudiste, m’imaginant passer un mois au soleil dans une riche demeure de la côte.

Quand j’ai fait part de mon choix à mon amie mexicaine, elle m’a jeté un regard de pitié.

Trois semaines plus tard, j’ai atterri à l’aéroport de Charlotte. J’ai été accueillie par la famille la plus charmante, sympathique et patiente que vous puissiez imaginer.

Ils étaient aussi complètement fauchés. Au bout de quatre heures de route, en lieu et place de mon palace fantasmé en bord de plage, j’ai découvert une maison de tôle plantée au milieu de la forêt. Il n’y avait rien autour. Juste un terrain boueux, et, comme me l’a aimablement indiqué mon hôtesse, une colonie de serpents à quelques dizaines de mètres de ma chambre.

La mère se consacrait à l’éducation des enfants, tous adoptés. Le père était ouvrier dans une usine en perte de vitesse, caricature du Blue Collar dont on nous rebat les oreilles depuis une semaine. Tous considéraient Bush comme un dangereux modéré mais respectaient infiniment le « President ».

Ils étaient baptistes. Ils avaient des idées très arrêtées sur un certain nombre de choses : Dieu, le ciel, l’enfer, l’immigration, l’Europe. Ado revêche et déjà athée farouche, je n’ai pas pu m’empêcher de faire un brin de provoc, ce qui nous a valu quelques frictions.

Pour le reste, c’étaient vraiment des gens gentils. Simples. Loin d’être stupides.

Avec mes souvenirs un peu flous et ma vision forcément biaisée de jeune intello vivant à Belleville, voilà quelques éléments qui ont pu pousser, je pense, ce genre de famille dans les bras de Trump.

L’ennui

On se faisait chier. Vraiment. Qu’est-ce que vous voulez faire dans une maison plantée au milieu de nulle part avec pour toute compagnie des serpents et deux chiens à l’odeur de serpillière ?

L’ennui est terrible. Il vous pousse à allumer la télé. Et pas pour regarder le Late Night Show de John Oliver, avec son accent incompréhensible et son humour sarcastique. Plutôt pour avaler des kilomètres de télé-réalité. Qu’est-ce qu’il y a, dans la télé-réalité ? Trump.

Le foisonnement intellectuel de nos villes françaises a tendance à nous faire oublier que dans une vaste partie du monde, la culture est un luxe. Quarante kilomètres jusqu’à la première salle ont de quoi refroidir les cinéphiles les plus acharnés. Et je ne parle que de cinéma. Les huit heures aller-retour pour Charlotte : inenvisageable.

Le communautarisme

Celui-là va de pair avec l’isolement. L’Église dans laquelle nous nous rendions le dimanche matin à 6 heures accueillait exclusivement des Blancs. Cousins, amis, connaissances : tous Blancs. Et plutôt moins ouverts d’esprit que ma famille d’accueil. J’évitais de dire que j’étais française.

Je ne m’étendrai pas sur la question raciale aux États-Unis, je n’y connais pas grand-chose. Les enjeux sont délicats et extraordinairement complexes. Mais pour avoir vécu dans un département où le FN se porte très bien, je suis sûre d’une chose : l’entre-soi ne favorise ni la tolérance, ni l’ouverture culturelle.

L’éducation

J’ai passé trois jours dans un lycée américain. Ce fut de loin l’un de mes meilleurs souvenirs. Pour une élève issue d’un déprimant collège de région parisienne, les casiers individuels colorés, les salles de classe décorées à profusion et les menus frites-burritos-pizzas à la cantine ressemblaient à un paradis.

Mon enthousiasme est vite retombé à la première heure de cours. J’ai assisté, effarée, à l’introduction d’un professeur d’Histoire qui nous annonça sans sourciller que nous descendions d’Adam et Ève, que Dieu nous observait du haut de sa chaire mystique, et que les Darwinistes se réservaient une place de choix en Enfer.

Je crois avoir réussi à conserver une expression neutre. Y’avait-il d’autres athées dans la salle ? Sans doute pas.

Je précise qu’il s’agissait d’un lycée public. À vue de nez, il devait accueillir plusieurs milliers d’élèves. Soit, potentiellement, plusieurs centaines de jeunes susceptibles de s’entendre expliquer que le darwinisme s’apparentait à un doux fantasme. Si un professeur, dépositaire de l’autorité et du savoir, vous affirme qu’une large partie de la science moderne est basée sur un mensonge, vous avez de fortes chances de le croire.

On peut faire pas mal de reproches à l’école française, mais je me souviens avec gratitude de la neutralité constante de mes enseignants face aux sujets politiques, et du travail quotidien de certains pour éveiller notre scepticisme intellectuel. Les cours de philo sont là pour ça. Dans ce lycée rural, ils auraient sans doute été bienvenus.

Quelles conclusions tirer de cette expérience ?

Dans certains milieux ruraux des États-Unis, le sentiment d’abandon est bien réel. Les infrastructures sont pauvres. L’accès à la culture, aux loisirs, est difficile. Malgré la répugnance que m’inspire Trump, son équipe, ses idées, je préfère ne pas balayer trop vite les préoccupations de ses électeurs. Et je commence à accepter qu’en démocratie, l’irrationnel fait partie de l’aventure.

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