Fake news : éduquer aux médias pour mieux lutter contre ?

delphine noyon
Sep 8, 2018 · 6 min read
Les fake news restent difficiles à combattre. (Illustration Pixabay)

Le phénomène des fake news n’est pas une nouveauté mais on parle de plus en plus de ce fléau comme d’un serpent dont la progression reste bien difficile à arrêter dans l’univers numérique.

Benoît Raphaël vient de comparer la situation de la presse face aux fake news, à celle de l’industrie agroalimentaire face à sa crise la plus grave. Les fake-news sont la vache folle de l’industrie de l’information”, commente-t-il. “On commence à se dire qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas vraiment rond, mais, comme il y a 20 ans avec la vache folle, on ne sait pas précisément comment s’y prendre. Parce que c’est tout un système qu’il faudrait changer”.

Les médias d’informations tentent depuis plusieurs années de contrer les fake news en créant des rubriques entièrement consacrées à lutter contre la désinformation. Les Décodeurs du Monde en sont l’un des exemples les plus parlants. Allant jusqu’à créer un Decodex pour permettre à chaque citoyen de contrôler la fiabilité d’un site ou repérer une théorie complotiste. Dans Libération, Checknews permet à chacun de poser une question à la rédaction, les journalistes concernés se chargeant de trouver la bonne réponse, et de la publier.

Les exemples sont nombreux. L’implication des médias dans la vérification des informations et le démontage des fausses nouvelles, est réelle. Pourtant, ces mêmes médias ont du mal à convaincre de la véracité de leurs propos.

L’article de Barbara Chazelle du MediaLab et Prospective de France Télévisions, de ce début septembre, ne peut être plus éclairant. D’après les résultats de l’étude internationale Global Advisor d’Ipsos, dédiée aux fake news, 43% des Français estiment avoir déjà été piégés par une information qui s’est avérée fausse. “Les coupables ? Les politiques et les médias qui les induiraient délibérément en erreur. Crise de confiance profonde, qui s’étend jusqu’à leurs concitoyens dont les facultés de discernement sont sévèrement jugées.”

Toujours selon l’étude d’Ipsos, 54% des Français affirment être souvent confrontés à des fake news de la part des organes de presse et 41% d’entre eux accusent les médias de les tromper volontairement (49% dans le monde).

Une vidéo-décryptage de MétaMédia sur ce que sont les fake news

Pour 27% des Français, “l’expression “fake news” serait un moyen pour les politiciens et les médias de discréditer des informations avec lesquelles ils sont en désaccord. Ce chiffre s’élève à 51% aux Etats-Unis, sans surprise quand on connaît les réactions récurrentes du Président Donald Trump face aux médias”.

Constat alarmant, même si ce n’est pas vraiment une découverte. Les médias d’informations, malgré différentes tentatives pour remettre de l’ordre entre fausses et vraies nouvelles, sont bien à la peine.

Exemple récent, cet été, pour le service spécialisé dans le fact-checking de l’AFP auquel le journal Le Monde a consacré un article et dont le travail est de démonter les fake news, hoax (canulars), et autres théories du complot. Malgré sa réputation de sérieux, et un démontage point par point d’une fausse information, il reste une partie du grand public à ne pas vouloir croire ce que l’AFP décrypte.

Le tweet de l’AFP et la réponse d’un twittos qui perpétue le doute.

Les théories du complot ont la particularité de plutôt bien résister aux tentatives de démolition : toute preuve censée prouver que l’information est fausse, est interprétée comme une raison de plus de douter de l’information, et est détournée pour se transformer en preuve supplémentaire de ladite théorie. Un casse-tête. D’autant que leur diffusion sur les réseaux sociaux fait que les théories conspirationnistes seront toujours plus lues que la démonstration du contraire…

Dans l’étude Ipsos citée ci-dessus, 37% des sondés français estiment que « les réseaux sociaux trompent les gens » (41% dans le monde). Ce qui n’est pas plus glorieux. Faut-il y voir une relation de cause à effet? Les utilisateurs des réseaux sociaux semblent modifier leurs comportements ces derniers mois. Méta-Média relate qu’ils se sont désabonnés en masse de plusieurs plateformes : moins 3 millions d’utilisateurs quotidiens pour Facebook en Europe, moins 3 millions pour Snapchat aussi et moins 1 million pour Twitter.

Voilà qui motive ces mastodontes à davantage contrôler ce qui se passe sur leur plateforme. Facebook tente de modérer 2 millards de comptes et a choisi de faire le ménage parmi les comptes suspects ou trompeurs. Le réseau social veut aussi mettre un indicateur de fiabilité à ses utilisateurs. Twitter a profité de l’été pour supprimer des faux comptes en rafale. Début juillet, 70 millions de comptes ont été suspendus, avec pour conséquence, la perte de nombreux followers pour une bonne quantité de Twittos.

Du côté des grandes plateformes sociales, on prend donc la problématique au sérieux. Facebook, YouTube, Twitter ont augmenté les effectifs et accru les investissements technologiques pour contrecarrer cette intox digitale. Une prise de conscience s’opère pour que la circulation de l’information sur les réseaux sociaux puisse rester de qualité.

Reprise par Courrier international, dans son numéro de fin août spécialement consacré aux fake news, l’analyse d’Aviv Ovadya, chercheur au Centre Tow sur le journalisme numérique, confirme que “les réseaux sociaux et même les navigateurs vont avoir à incorporer des certificats d’authenticité à leur système afin qu’il y ait un vrai impact sur les utilisateurs.” Mais d’affirmer aussitôt “Ils vont devoir jouer sur les mécanismes psychologiques qui régissent notre capacité à discerner le vrai du faux, car il est peu probable que le simple fait d’indiquer qu’il existe un trucage soit suffisant.”

Aviv Ovadya : “il est peu probable que le simple fait d’indiquer qu’il existe un trucage soit suffisant” (Photo Pixabay)

En effet, la popularité d’un contenu sur Facebook suffit souvent à lui accorder une place importante dans les fils d’infos. il y a donc un travail d’éducation à mener. “C’est un pari sur l’avenir si nous voulons éviter l’infocaplypse”, affirmait-il dans le Washington Post.

Alors c’est peut-être du côté de l’éducation aux fake news, aux médias et à l’information qu’il faut chercher une solution, afin que tous les citoyens puissent renforcer leur esprit critique. Des initiatives apparaissent pour tenter de doter les plus jeunes générations d’outils afin qu’ils ne se contentent pas d‘absorber toutes les infos qu’ils trouvent ou reçoivent sur internet. A l’image des cours « anti-bullshit » que deux professeurs de l’université de Washington ont mis au point. Leurs conférences visent à donner les clés pour mieux repérer et comprendre les informations fausses ou trompeuses, avec des méthodes et des exemples concrets pour ne plus se faire piéger.

A sa manière, le psychiatre Serge Tisseron résume l’ampleur de la mission que l’éducation à l’information doit prendre : “Préparons nos enfants à être demain des citoyens éclairés et soucieux de contextualiser les images par lesquelles les nouveaux séducteurs du Net prétendent emporter leur adhésion”. Et d’ajouter qu’il faut apprendre aux enfants à fabriquer des images. “C’est le meilleur moyen de leur apprendre à se méfier de celles par lesquelles les populistes scientifiques prétendent prendre le pouvoir sur notre esprit ”.

Je finirai avec Benoît Raphaël et son analogie entre information et alimentation. “Nous avons besoin de plus nous impliquer dans notre consommation d’information. Mal s’informer, c’est comme mal se nourrir. Ça part aussi de nous. Pour ça l’intelligence artificielle peut nous aider à maîtriser l’incroyable complexité de ce chaos d’information et à sortir de notre bulle.” indique celui qui a créé des robots capables de repérer l’info à votre place.

“A condition, dit-il, de nous approprier cette technologie intelligente. Comme un coach personnel d’info, comme on a des coach diététicien. Un compagnon bienveillant en qui on aie confiance, qui nous rende acteurs et responsables de notre façon de nous informer. Pas une armée d’algorithmes envoyée par les géants du web présentée comme le dernier pesticide anti-fake news qui va tout régler.”

A noter : Mardi 18 septembre 2018 à 18h30, Rendez-vous de l’Info : éviter le piège des fake news, organisé par La Nouvelle République de la Vienne et Centre Presse chez Cobalt à Poitiers. Notre invité : Guillaume Brossard d’Hoaxbuster. Entrée libre.

delphine noyon

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directrice adjointe de l'édition de la Vienne de la Nouvelle République et de Centre-Presse. Journalisme, innovation, stratégie.

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