#LesRHsDeLombre — Interview Nadège Letellier — Responsable du Programme ELAN — Samu Social

Nous sommes attablées sur la terrasse d’un café qui s’appelle le café du théâtre à Montrouge. Il s’agit en aucun cas d’une comédie ni d’une tragédie pourtant La Clinique RH rentre dans les coulisses de l’action sociale à travers l’incroyable témoignage de Nadège Letellier qui travaille actuellement au Samu Social de Paris en tant que Responsable du Programme Elan.

Levée du rideau :

Qui es-tu Nadège ?

Je m’appelle Nadège, j’ai 40 ans et je suis passionnée par mon travail. Plus c’est compliqué, plus je me lance (oh une sœur jumelle, me dis-je…). C’est un peu mon côté maso.

Psychologue Clinicienne de formation et spécialisée dans les questions d’inter-culturalité, je travaille depuis près de 20 ans auprès des populations migrantes. J’ai commencé par travailler auprès d’enfants migrants souffrants de troubles psychiatriques très lourds dans une association, puis j’ai intégré le centre social « La Clairière » dans lequel j’étais en charge de mener des actions de soutien à la parentalité auprès de familles migrantes en situation de très grande précarité, ainsi que des actions de soutien aux professionnels de la halte-garderie. »

En 2005, j’entre au Samusocial de Paris en tant qu’écoutante au 115 et continue en parallèle, mes vacations de psychologue à la Clairière.

Début 2017, j’intègre le Pôle hôtelier du Samusocial nouvellement créé. J’ai débuté en tant que médiatrice et était spécialisée dans la gestion des situations de violence à l’hôtel. Intégrer ce service était une continuité logique dans mon parcours professionnel ; Après la clinique de la voix, aller dans les hôtels était pour moi un retour au terrain, au face à face dans la relation à l’autre. Cette mission était extrêmement passionnante et permettait à ces familles invisibles d’exister enfin et de voir progressivement leurs conditions d’hébergement s’améliorer ».

Mais c’est à la Maison de l’Emploi de Paris que je fais mes armes en tant que chef de projet : « On m’a demandée de créer un programme de coordination permettant à des familles, hébergées à l’hôtel ou en centre d’accueil pour demandeurs d’asile, d’accéder au logement par le biais d’une stabilisation dans l’emploi ». En 4 ans, cette « plate-forme des régularisés, dite des 3GIP », a permis à 87% des adultes accompagnés d’accéder à l’emploi (dont 94% en emploi durable) et à 73% des ménages d’être relogés, soit 357 personnes (dont près de 60% en logement pérenne).

Parallèlement, j’étais membre du comité scientifique de recherche de l’enquête « ENFAMS » (Enfants et familles sans logement) menée par l’Observatoire du Samusocial de Paris. Cette recherche a été la première étude qui a permis de mesurer l’impact de la vie à l’hôtel sur les familles hébergées. Les résultats furent particulièrement accablants, notamment sur les conséquences associées à l’absence de cuisine (insécurité alimentaire, obésité, etc.) et à l’isolement de certaines mères (dépression, etc.).

Une fois les résultats de l’enquête révélés et suite à un licenciement économique lié à la baisse des budgets de la loi Sapin, j’ai réintégré le pôle hôtelier en janvier 2015, avec en partie pour mission de mettre en œuvre un plan d’action concret pour permettre d’améliorer les conditions de vie des familles à l’hôtel. Dans ce cadre, j’ai imaginé un dispositif de distribution alimentaire pour les familles hébergées à l’hôtel et j’ai obtenu une subvention d’une fondation pour expérimenter ce nouveau programme. Ce programme visait à proposer au moins un repas par jour et par personne aux personnes accueillies dans les hôtels.

En parallèle, interpellée par ma directrice générale en été 2015, j’ai commencé à réfléchir à un dispositif visant à soutenir la très forte mobilisation en faveur des personnes réfugiées : des personnes ouvraient leurs portes à des migrants sans qu’aucun accompagnement ni cadre éthique soit fixé. J’ai donc décidé de relever le challenge. Après avoir rencontré un certain nombre d’acteurs, j’ai ainsi imaginé un programme visant à soutenir efficacement cette solidarité citoyenne ainsi que les personnes accueillies : Le programme ELAN. Ce programme a reçu l’approbation d’une grosse banque française qui a donné 600 000 € pour démarrer l’expérimentation. Cette même banque a d’ailleurs versé en 2015, 5 millions d’euros en faveur des projets pour les réfugiés.

Pourquoi as-tu choisi cette voie professionnelle ?

C’est une voie professionnelle qui me ressemble tout simplement. On n’arrive pas par hasard sur ce genre de projet… Personnellement, j’ai baigné depuis ma tendre enfance dans l’aide à la personne. Toute ma famille travaillait dans ce domaine. Après avoir été sage-femme dans son pays d’origine, ma mère est auxiliaire de vie depuis près de 30 ans ; ma sœur est syndicaliste et fait office d’assistante sociale dans son entreprise ; Et mon père est paysan : il a une ferme pédagogique et se déplace également dans les écoles, les maisons de retraite et les foires pour faire découvrir les animaux de la ferme aux citadins. Mon enfance a donc été rythmée par l’accueil et la rencontre de publics très divers : jeunes de la MJC ou de classes vertes, enfants et adultes handicapés des “papillons blancs”, jeunes de banlieue en séjours scolaires, jeunes délinquants en séjour de rupture, sortants de prisons en réinsertion…

Étant issue d’un milieu modeste, rien ne me prédestinait à faire de longues études et à devenir psychologue. Je devais travailler rapidement pour subvenir à mes besoins, et le psycho-social a été naturellement la voie professionnelle vers laquelle je me suis orientée. Cependant, ayant échoué l’entrée à l’école d’éducatrice spécialisée, j’ai intégré, en l’attente de repasser les concours, un cursus de psychologie à l’Université Paris 8. Prise au jeu, je suis finalement restée 6 ans sur les bancs de la FAC jusqu’à l’obtention de mon DESS en Psychologie clinique et psychopathologie, avec une spécialisation en ethnopsychiatrie au sein du Centre Georges Devereux dirigé par Tobie Nathan. Ce centre universitaire d’aide psychologique aux familles migrantes fut, en France, le premier lieu universitaire de clinique psychologique, accueilli au sein d’une UFR ou d’un département de psychologie. Il regroupait dans un même espace, sur le campus de l’université à Saint-Denis, une clinique spécifique, des recherches universitaires en psychopathologie et en psychothérapie et la formation des étudiants de troisième cycle.

Aujourd’hui, je n’exerce plus de fonction de psychologue.

Cependant, ma formation et mes expériences me servent énormément dans la réalisation de mon travail au quotidien auprès des personnes réfugiées et des citoyens qui les accueillent. Elles me permettent de mettre en œuvre et de transmettre à mon équipe des valeurs et des méthodes essentielles sur les notions d’accompagnement, sur la place laissée à chaque sujet pour se dire et se réaliser, sur le positionnement professionnel qui permet de comprendre au mieux les parcours des personnes sans y apporter un jugement de valeur, etc.
C’est très important de maîtriser ces notions lorsque l’on aide des individus, et notamment les plus vulnérables. Le respect de l’autre et de sa parole, l’écoute active et la disponibilité, la prise de recul sur sa propre histoire et son éducation est primordiale.

Notre grille de lecture, notre carte du monde, nous appartiennent. Elles ne doivent cependant pas provoquer le rejet de l’Autre ; et lorsque l’on tente d’apporter une aide, nous nous devons de comprendre le cadre de référence de la personne que nous accompagnons, pour trouver avec elle, ce qui peut faire sens et la guérir, la soutenir. Notre vérité occidentale n’est pas universelle ; si l’on prend l’exemple des sociétés collectivistes, l’explication d’un désordre peut se légitimer tout autrement que dans nos sociétés occidentales. Pour exemple, au centre Georges Devereux, les consultations se déroulaient en groupe pouvant aller jusqu’à 20 personnes (psychiatres, psychanalystes, anthropologues, médiateurs culturels, personnes portant le symptôme, famille ainsi que toute autre personne impliquée dans la situation ayant nécessité une consultation ethnopsychiatrique). L’objet était de croiser et d’alimenter les différents regards sur une situation donnée afin de permettre à la personne et à sa famille d’y trouver un sens et des actions permettant de rétablir l’équilibre. Il ne s’agissait donc en aucun cas d’annuler leurs croyances et de leur faire assimiler les nôtres, mais au contraire, de les respecter et de réfléchir avec eux à la manière de réguler le désordre apparent.

Je repense d’ailleurs au cas de cette jeune fille de 12 ans qui se disait sorcière et que tout le monde considérait comme telle au vu des troubles “surnaturels” qu’elle causait à sa famille et à ses différentes familles d’accueil.

En allant plus loin dans la réflexion, je dirais qu’en société comme dans le monde professionnel, nous avons tous notre carte du monde, notre grille de lecture fabriquée par ses propres ingrédients : le langage, l’éducation, l’environnement familial, social, le milieu géographique mais aussi rural, urbain, les valeurs et les croyances transmises, etc. De fait, nous nous construisons notre réseau social et professionnel en fonction de nos valeurs et des croyances communes que nous partageons ;

Tout ce qui va à l’encontre de ces valeurs et croyances, renvoie ainsi à la différence, à la non-conformité de nos “normes” sociales, à l’étrangeté et peut ainsi provoquer une forme de rejet. Le recrutement en entreprise est ni plus ni moins la vitrine de notre société.

J’ai d’ailleurs réalisé mon mémoire à ce sujet : Comment adapter nos prises en charge “occidentales” auprès de populations étrangères, qui ne partagent de fait pas le même socle de référence que le nôtre ?”. Très souvent nous leur imposons notre vision, nos méthodes acquises comme universelles, sans leur expliquer le sens porté sur les choses, sur les actes qui leur sont portés et sans leur demander leur avis. Dans le domaine médical, c’est assez frappant : l’échographie par exemple, est un acte qui, selon les cultures, expose le fœtus au danger avant même l’accouchement ; La signification même d’une maladie prend racine dans des explications qui ne sont en rien liées à la science mais au symbolique, au sens que l’on prête au désordre : par exemple, un enfant qui n’a pas accès à un langage compréhensible et qui adopte un comportement “étrange” peut être qualifié “d’autiste” dans nos cultures ; mais ailleurs, il prendra une toute autre signification : il pourra être considéré comme un enfant sacré, un enfant roi, un enfant qui a développé un niveau de communication supérieure en lien direct avec ses ancêtres par exemple. Ce que l’on qualifie de “maladie” dans nos sociétés peut ainsi prendre une dimension divine dans une autre. Si l’on ne prend pas en compte cette dimension culturelle propre à chacun, nous risquons d’effracter l’Autre dans ses croyances en tentant de le soulager avec des actes qui n’auront aucun sens pour lui et qui ne permettront en rien d’apaiser ses souffrances.

Pourquoi as-tu rejoint le Samu Social de Paris ?

Avant d’intégrer le Samusocial de Paris, j’ai travaillé auprès de jeunes enfants d’origine étrangère, présentant des troubles du comportement pouvant être associés dans nos cultures à des formes “d’autisme sévère” ou de “psychose infantile”. Ces enfants s’enfermaient dans des bulles sensorielles et refusaient le contact, la communication ; ou bien, leur mode de communication était tout à fait inadapté, sur des versants sexualisés, érotisés, parfois mortifères avec des dissociations mentales importantes.

La tâche était immense pour des résultats très minimes et avec des moyens très faibles. Pour exemple, un enfant qui passait ses journées dans sa bulle sensorielle et qui, l’espace de quelques instants, arrivait à soutenir son regard, et bien, cet acte pouvait représenter la petite victoire de la journée !

C’est dire la frustration ressentie quotidiennement, sans compter la violence physique endurée pour les protéger d’eux même. Je rentrais d’ailleurs souvent couverte de bleus !

Puis, j’ai également soutenu de nombreuses mères étrangères sur les questions de la parentalité. Ces mères élevaient leurs enfants dans des conditions d’extrême précarité et se retrouvaient pour beaucoup démunies dans leur fonction parentale (besoins primaires, éducation, transmission, etc.). Hormis la question de l’exil et de la transmission, il s’agissait pour elles de cette incapacité à répondre aux besoins primaires de leurs enfants, et aux besoins véhiculés par leur société d’accueil, besoins complexifiant pour beaucoup leur rôle et augmentant leur sentiment de défaillance parentale. “Comment vais-je faire pour nourrir correctement mon enfant ? le protéger des cafards qui naviguent dans son berceau ? lui offrir le vêtement de marque qu’il réclame ? chauffer mon logement ? le soutenir dans sa scolarité alors que je ne sais même pas écrire le français ? etc. En parallèle, je soutenais également les équipes de professionnels qui accueillaient leurs enfants en garderie et qui se retrouvaient fort démunis face à la détresse ou à la manifestation de troubles comportementaux que présentaient plusieurs de ces enfants.

Intégrer le Samusocial de Paris en 2005, a donc été pour moi une manière de contribuer à l’amélioration des prises en charge de ces familles précaires, tant sur les questions matérielles que psychologiques.

Travailler dans le social, c’est concret ; Je voulais agir, à mon humble niveau, et j’avais besoin que les choses avancent plus vite.

J’avais besoin d’intervenir en amont pour éviter aux personnes de tomber dans les impasses dans lesquelles je pouvais les rencontrer, éviter qu’elles ne soient encore plus effacées par notre système de référence et de prise en charge occidentale.

Aujourd’hui, j’ai la chance de mener une action qui prend tout son sens est qui est en accord avec mon système de pensée et de prise en charge. Je porte une très grande importance au respect de l’Autre et j’ai l’impression que les choses avancent plus vite, et que, de manière très humble, je change un peu la face du monde à mon échelle.

Quel est ton rôle ?

Il est tellement large mon rôle… J’ai l’impression d’être à la tête de mon entreprise dans l’association : j’achète le PQ, je fais du management d’équipe, je joue les VRP, je vends le projet avec mes tripes, je gère la communication, les partenariats, les rapports, les entretiens de recrutements, j’ai un rôle de représentation, je m’occupe de la logistique, je gère les repas, je fais des réunions d’équipe, je gère les signatures d’engagement mutuel avec les réfugiés, les situations difficiles, le soutien à l’équipe, je fais le lien avec les accueillants, etc.

Bref, le mot ROUTINE, je ne le connais pas et c’est aussi ça qui me plait ! Je veux avant tout pérenniser ce programme au sens large, car j’y crois ; je crois à ce que je fais, au sens et à l’utilité de ce programme de solidarité qui fait beaucoup de bien à tous !

Quelles sont les difficultés que tu rencontres au quotidien ?

En premier lieu, il y a clairement un manque de propositions d’accueil suffisantes et viables. Cette situation est essentiellement due au fait que notre programme manque de visibilité auprès du grand public et aussi à la multiplication des dispositifs d’hébergements citoyens. Les particuliers qui souhaitent accueillir nous renvoient constamment le fait qu’ils ne connaissaient pas l’existence de notre dispositif et qu’ils ont eu du mal à nous trouver. Par ailleurs, concernant la spécificité de ce programme au regard des autres programmes existants, il n’est pas clair pour tout un chacun de comprendre les plus-values de l’accompagnement que nous proposons.

En deuxième lieu, et comme pour beaucoup d’associations, nous avons des difficultés à trouver des financements pérennes pour installer sur la durée nos actions et surtout notre modèle économique.

Beaucoup de mécènes interviennent en démarrage du projet. Après, c’est plus dur.

Il nous faut mobiliser des fonds publics (Ministère du logement, FSE) tout en ayant la ferme volonté de garder une autonomie dans la réalisation de nos activités. Aujourd’hui, on a de quoi tenir jusqu’à fin septembre, d’où le renouvellement de l’équipe sur des petits contrats. Nos financeurs n’arrivent pas à comprendre que ce programme ne représente pas qu’un coût de fonctionnement par jour et par personne réfugiée accompagnée ; il s’agit d’apprécier au long terme ce que peut représenter une réelle inclusion sociétale, enjeu indéniable de l’accompagnement global et qualitatif que l’on propose.

Aujourd’hui, nous sommes ambitieux même si nous ne sommes pas sûrs que nous aurons les moyens de nos ambitions. Cependant, nous y croyons au plus profond de nous-mêmes et nous préférons ne pas penser aux difficultés. On avance, on y va, sinon on n’aurait pas fait ce métier, ce projet, ni mené cet engagement collectif.

A contrario, quels sont les moments où tu te dis : je sais pourquoi je suis là ?

Tous les jours je sais pourquoi je suis là. Je connais mon utilité. Les réussites des uns et des autres font que je m’accroche pour que ce programme se pérennise.

Premièrement, j’ai réussi à mettre en œuvre et à fédérer un réel collectif de travail avec mon équipe : Personne n’est seul dans sa pratique et c’est extrêmement important dans le social car lorsque l’on œuvre, que l’on s’engage pour une cause, il peut y avoir le travers d’être trop dans l’action, de se surexposer personnellement en se mettant en danger, de perdre le sens de ce que l’on fait, de manquer de recul et de se retrouver submergé dans sa pratique quotidienne.

Par ailleurs, les valeurs professionnelles que je partage avec mon équipe, telles que la qualité de l’écoute et la disponibilité sont également des atouts indispensables pour mener à bien toute réussite.

Deuxièmement, je compte bien réussir à pérenniser ce programme, c’est un enjeu important pour moi. Beaucoup d’institutions qui allouent les budgets pensent au coût par jour du programme et estiment que l’on est trop nombreux par rapport au nombre de personnes accompagnées. Cependant, elles omettent une chose, l’impact au long terme d’une insertion sociale et professionnelle réussie et en l’occurrence, la diminution des recours aux soins et aux aides sociales.

Troisièmement,

nous ne sommes pas uniquement des livreurs d’opportunités de carrière. Nous sommes des bâtisseurs de projets de vie.

Et réussir sa vie ce n’est pas juste avoir un travail et un logement, mais c’est avoir envie de continuer à vivre, à rêver, c’est se réapproprier son corps (si souvent blessé pour les réfugiés), se sentir bien, avoir un réseau amical, familial. Il y a une constellation de liens qui se tissent et qui sont contributeurs d’un équilibre de vie et de repères. Aussi, la question de la sécurité psychique ne repose pas simplement sur le toit que l’on a sur la tête.

Le premier toit que l’on doit se construire c’est celui dans la tête.

Les principaux échecs en réinsertion sont liés à un manque d’accompagnement. Par exemple, des personnes désocialisées ou non préparées et accompagnées à la réinsertion peuvent se retrouver en grande difficulté lorsqu’elles doivent se montrer autonomes dans la gestion de la vie quotidienne (dans la gestion locative par exemple). Avoir un appartement et devoir le gérer seul du jour au lendemain peut être source d’angoisses face aux responsabilités grandissantes et à l’isolement. Nous avons des personnes réfugiées qui ont refusé des appartements car elles avaient peur d’être seules.

Parfois, les personnes préfèrent être à la rue car elles y ont créés leur espace, leur réseau, leurs repères qui les sécurisent. Les riverains les connaissent, leur disent bonjour, s’inquiètent pour eux. Ces personnes créent des liens avec le quartier, les habitants, donc elles existent !

Quatrièmement, je sais pourquoi je suis là car je sais ce que cela signifie d’écouter les personnes qui en ont besoin. Il ne s’agit pas uniquement de prendre en considération le besoin mais surtout le désir. La différence ? Tu as besoin d’un appartement, tu as besoin d’un job mais tu ne veux pas de ce job, tu ne veux pas être en appartement. Beaucoup sont dans des discours plaqués de ce que nous avons envie d’entendre. Replacer le curseur au niveau du désir, c’est replacer le sujet au centre. “Quel est votre projet de vie ?” C’est une grosse surprise à chaque fois qu’on les interpelle à ce sujet car depuis leur arrivée en France, personne ne leur a jamais demandé cela. Mais il est normal et plus respectueux d’approcher les choses sous l’angle du désir. Cela nécessite un effort beaucoup plus important (d’autant plus que leur désir peut souvent rentrer en collusion avec le désir du professionnel), celui d’apprendre de l’autre, de sa culture et de l’accepter comme tel ; Ensuite ensemble, nous pouvons construire les étapes nécessaires à la réalisation de leur projet de vie. Respecter leurs désirs et les accompagner dans ce sens, c’est mettre en place une forme de partenariat d’égal à égal, ressusciter l’espoir et leur faire comprendre qu’ils ont encore cette capacité de désirer pour eux-mêmes.

La qualité de ce positionnement dépend bien souvent des motivations implicites des travailleurs sociaux à faire ce métier.

Certains se lancent dans l’action parce qu’ils ont vécu des choses difficiles, et ils se disent “je vais aider les gens à mon tour, et en aidant, peut-être que j’arriverai à me réparer moi-même, à regagner mon estime personnelle”.

Si cette motivation, bien souvent inconsciente, est trop démesurée et non soutenue, le professionnel peut rapidement, par désir d’aider vraiment l’autre, se mettre à décider et à désirer pour l’autre ; il se met ainsi en position de toute puissance : “je sais ce qui est bon pour l’autre car je connais la réalité, et je vais tout faire pour qu’il s’en sorte”. Puis, lorsque les choses ne marchent pas, “échouent”, il y a un énorme sentiment de culpabilité porté par le professionnel et un sentiment de découragement ressenti par la personne aidée qui s’est entre-temps assujettie au désir de son référent social : “il n’a rien fait pour moi, il ne sert à rien, il est incompétent”. C’est ce type de positionnement qui fait rentrer les personnes accompagnées dans une position d’assistanat “je me remets aux mains que mon référent en qui je fonde tous mes espoirs” ; “je me retire de ma position de sujet et j’adopte un comportement passif dans mes démarches d’insertion”.

Dans ELAN, nous veillons à mettre chaque personne accompagnée en position d’acteur afin qu’elle puisse se réapproprier ses propres potentialités. Lorsqu’elle intègre le dispositif, la personne, dépassée bien souvent par la montagne de démarches administratives à introduire pour l’ouverture de ses droits, est bien souvent dans une position passive du fait qu’elle ne connaisse pas les procédures à initier en France. En position d’attente pendant les longs mois d’instruction de leur demande d’asile, les personnes reconnues réfugiées se retrouvent souvent démunies lorsqu’elles obtiennent enfin une protection de l’Etat français. Cependant, lorsqu’elles ont eu la chance de bénéficier d’un accompagnement social et administratif ainsi que d’une place d’hébergement dédiée pendant leur procédure, elles ne disposent que de 3 mois (renouvelable une fois) pour trouver une solution de relogement, donc d’un emploi, plus facilement accessible lorsqu’elles maîtrisent bien évidemment le français. Il existe malgré tout quelques places dédiées d’hébergement pour faciliter leurs démarches d’intégration, mais celles-ci restent très minimes au vu du nombre de personnes concernées : environ 85000 places dédiées aux demandeurs d’asile contre 1500 places pour les personnes à qui une protection a été accordée.

Enfin, hormis la question de l’intégration, nous nous rendons compte par ailleurs, que la procédure d’asile en soit peut parfois causer des séquelles supplémentaires chez les personnes ;

En effet, pour obtenir cette protection, elles doivent prouver qu’elles sont en danger de mort dans leur pays.

L’évocation de leurs récits les contraints à revenir sur les violences qu’elles ont pu subir — Certaines, encore sous le choc émotionnel, revivent les scènes atroces dont elles ont été victimes comme si elles se déroulaient sous leurs yeux ; elles en souffrent encore terriblement aujourd’hui et développement de nombreux troubles associés que l’on nomme les PTSD (syndromes de stress post-traumatiques). D’autres, afin de se protéger de ces violences, vont parvenir à mettre à distance les horreurs dont elles ont été victimes, parfois à répétition ; Elles peuvent ainsi développer des sortes de blindages émotionnels, ne présentant aucun affect à l’évocation de leurs récits. Chaque personne peut donc réagir différemment face à des évènements traumatiques et chaque personne a ses propres modalités de résilience. Cependant, outre la véracité du récit, la posture adoptée à son évocation est également un élément pris injustement en compte car elle peut se révéler être un leurre. Ces mouvements psychiques sont également pris en compte dans ELAN. Nous n’attendons pas des personnes qu’elles disent ou se comportent selon ce que l’on attend d’elles pour légitimer l’obtention d’une protection. Nous sommes attentifs à leur souffrance et nous les autorisons à baisser les masques ; être dans un faux-self ou dans une sur-adaptabilité permanente ne leur rend pas service, d’autant plus lorsqu’elles sont accueillies chez des particuliers dans le cadre du dispositif. Elles doivent être en capacité de dire « non » et de savoir ce qu’elles désirent pour leur vie future.

Qu’est-ce que le programme Elan ?

Le programme Elan est un programme qui vise d’une part à soutenir l’élan citoyen qui s’est manifesté auprès des personnes réfugiées, et d’autre part, à accompagner de manière renforcée ces personnes accueillies chez l’habitant afin de leur permettre de s’insérer durablement dans leur société d’accueil. C’est un programme accès sur la solidarité citoyenne, qui réaffirme les valeurs de notre République. C’est un programme qui fait du bien.

Les bénéficiaires de ce programme sont tous sous protection internationale délivrée par l’OFRA (Office Français pour les Réfugiés et les Apatrides) ; ils sont soit titulaires d’un statut de réfugié, d’une protection subsidiaire ou d’un statut d’apatride. A ce titre, ils bénéficient d’une carte de résident d’1 an ou de 10 ans. Lorsqu’ils sont orientés vers ce programme, ils sont tous majeurs, célibataires et en situation d’errance résidentielle ou menacées de l’être. Ils sont par ailleurs dans une dynamique d’insertion et en situation d’employabilité avec pour objectif d’obtenir rapidement des ressources issues du travail ou de la formation pour pouvoir mobiliser plus rapidement une solution de logement, et ce, dans le délai imparti de l’accompagnement proposé d’une année. S’ils ne sont pas francophones, ils possèdent au moins quelques rudiments en français ou parlent anglais. Ils souhaitent tous cohabiter avec une famille française tout en étant accompagnés par différents professionnels sur le plan social, professionnel et psychologique

Ces personnes nous sont orientées par les travailleurs sociaux qui les accompagnent en Ile de France. Nous n’avons donc pas de guichet ouvert et leurs référents sociaux sont les premiers filtres. En effet, cohabiter avec une famille française et avec tout ce que cela peut impliquer lorsque l’on est en situation d’exil et privé de sa propre famille, n’est pas forcément une chose qui va de soi. Il revient donc aux référents sociaux de s’assurer en amont de la pertinence d’une orientation vers le dispositif, à fortiori, lorsque cette orientation vient susciter un nouvel espoir chez la personne réfugiée.

Après avoir pris le temps de penser avec chaque personne la pertinence de cette orientation, nous les mettons en relation avec des citoyens qui se sont tournés vers le dispositif pour leur offrir une chambre pendant plusieurs mois (3 mois minimum). En amont de toute cohabitation, le temps est pris également avec chaque famille accueillante pour penser ce projet d’accueil. L’objectif est bien de faire en sorte que les cohabitations se passent au mieux possible ; nous ne pouvons donc pas faire l’économie de ne pas préparer les personnes à vivre une cohabitation interculturelle harmonieuse.

Après avoir facilité la première rencontre et conduit les personnes à se fixer ensemble des règles de vie communes, nous proposons un soutien à la cohabitation. En effet, être accueilli ou accueillir chez soi une personne tierce peut naturellement provoquer des mouvements psychiques inconscients. Par exemple, tout comme les professionnels, les accueillants bénévoles peuvent parfois se surinvestir dans les relations et se mettre à désirer à la place des personnes qu’ils accueillent ; ils peuvent parfois être touchés par le terrible vécu de la personne accueillie et vouloir à tout prix les protéger — Ce mouvement peut parfois placer les jeunes réfugiés en position d’infantilisation, et conduire à la dépendance envers les foyers accueillants, voire à la naissance de situations de rivalités avec les propres enfants des accueillants. Cependant, l’objectif de ce programme est bel est bien de les conduire vers une autonomisation progressive. Nous accompagnons donc toutes les étapes de la cohabitation, du début, jusqu’à la séparation, la fin des cohabitations, qui peuvent parfois être très douloureuses à vivre pour les deux parties. Comme le dit notre slogan,

accueillir une personne réfugiée, c’est partager plus qu’un toit

Sur le plan de l’insertion, nous proposons également à chaque personne réfugiée un accompagnement global, individualisé et « à la carte » : définition du projet de vie, du projet professionnel, mise en relation avec des entreprises et suivi dans l’emploi, aide à l’appropriation des démarches d’accès aux droits, de recherche de logement, soutien psychologique, etc.

Plus de détails opérationnels ici : https://lessentiel.macif.fr/pour-aider-les-refugies-rejoignez-le-programme-elan-nous-avons-besoin-de-vous

https://www.samusocial.paris/action/vous-souhaitez-vous-engager-aupres-des-personnes-refugiees

Quel message souhaites-tu adresser à ceux qui veulent t’accompagner dans l’aventure du programme Elan ?

Grande utopiste que je suis, je dirais tout simplement que c’est une belle utopie qui se réalise. C’est un programme fait du bien à tout le monde : les professionnels, les citoyens qui s’engagent dans cette aventure, les réfugiés qui sont écoutés, entendus, attendus, investis. Nous les aidons à trouver réellement leur place car “s’intégrer” ne doit pas rimer avec s’acculturer, s’assimiler, mais leur permettre, en dehors de l’accès à un emploi et un logement, de trouver une place, leur place, de se remettre à désirer, à se projeter, à rêver leur vie et non plus à la subir. L’accompagnement proposé n’a donc rien à voir avec de l’assistanat mais doit permettre aux personnes de se remettre en mouvement, de s’approprier les codes de leur société d’accueil afin de leur rendre leurs pleines potentialités et la maîtrise de leurs choix de vie.

Par ailleurs, un des enjeux de ce programme est de faire travailler main dans la main, professionnels et bénévoles, personnes qui dans l’usage ont plutôt tendance à se confronter « Ce travailleur social ne fait rien pour l’aider, « ce bénévole met à mal toutes les démarches entreprises par sa vision parcellaire de la situation ». L’un, bénévole, est livré à lui-même avec cette folle envie d’aider l’autre à tout prix mais sans en avoir les outils et toutes les clés de compréhension ; l’autre, professionnel, est formé mais n’a pas accès à l’intime que le bénévole peut vivre dans le partage de la vie quotidienne. Mais dans le programme ELAN, tous deux se rencontrent, se complètent, s’unissent, réunissent leurs forces et leurs outils pour une seule et même cause : aider les personnes réfugiées à s’en sortir.

Nous aimerions vraiment optimiser nos actions, gagner en visibilité, avoir plus de moyens financiers, car je suis convaincue que ce programme a un sens et une réelle utilité sociétale.

Donc je dirai à quiconque souhaite nous rejoindre ou nous soutenir, qu’ELAN est une formidable aventure humaine qui mérite d’être vécue et de perdurer !

Quelle est ta définition des ressources humaines ?

J’entends deux mots. J’entends « ressources » et « humaines ». Ces deux mots sont de fait liés dans ce programme.

Les ressources on les a en soi, et si on ne les a pas en soi, on peut s’appuyer sur les autres. Dans un collectif de travail, nous sommes tous des ressources les uns pour les autres.

Les bénéficiaires ont également leurs propres ressources (bien heureusement, et c’est en cela qu’ils ont ces capacités de résilience surprenantes !), et dans ce programme ils ont aussi les ressources que leur proposent les professionnels (leurs connaissances, leurs réseaux, leurs positionnement visant à les renforcer et à les rendre plus autonomes, etc.) et les ressources que leurs fournissent les accueillants (conditions physiques de l’accueil, investissement affectif, réseaux personnels, etc.). Ces ressources sont indispensables car elles permettent aux personnes réfugiées de se réapproprier une certaine estime et confiance en soi — L’avenir devient enfin possible et les réfugiés vont puiser dans leurs ressources et dans celles proposées pour atteindre leurs objectifs.

Au fur et à mesure des mois, je les vois. Ils sont de plus en plus beaux, de plus en plus fiers, ils se redressent, ils ont le sourire qui grandit.

Développer une estime de soi c’est se réapproprier son corps, ses propres ressources externes et internes.

Enfin, les accueillants ont également leurs propres ressources, mais je suis convaincue que ce qu’ils partagent dans ce programme est également source de ressources qui permet l’enrichissement et l’ouverture vers le monde et en dehors de soi.

Peut-on parler de ressources humaines dans le quotidien de ton métier ?

Le mot clef de mon métier c’est l’engagement. On n’aide pas des personnes vulnérables au hasard. Ce n’est pas le salaire qui nous stimule, c’est la cause.

L’engagement est ressource pour les professionnels. Même s’il y a de fortes exigences émotionnelles et une absence de visibilité au long terme de ce dispositif, nous restons impliqués car nous croyons en ce que nous faisons, au sens et à la pertinence de notre engagement. Nous apprécions également les impacts positifs de tout le travail fourni.

Cependant, je veille toujours à poser des limites à mon équipe dans ce don de soi. L’engagement ne doit pas nous submerger au risque de provoquer un épuisement et un burn-out. Il est nécessaire d’avoir une vie personnelle à côté, un espace de ressources et de divertissement, de détachement, de prise de recul.

Tous les soirs, je dis aux collègues de partir même lorsqu’ils sont surchargés. Je leur dis : pas d’inquiétude, vous aurez encore du travail demain.

J’essaie de les aider comme je peux à se mettre des limites dans leur engagement et j’insiste vraiment sur la nécessité d’avoir et/ou de développer une vie extra-professionnelle riche, car dans l’action psycho-sociale il est nécessaire de s’oxygéner régulièrement l’esprit.