Hypocrisie sociale

Quand les métastases attaquent les âmes

Elle est polymorphe, perfide et destructrice. Elle, c’est l’hypocrisie ; l’hypocrisie sociale. Celle qui n’a aucun visage et mais qui porte des milliers de noms.

Elle est ce détour trop long, cet arrêt sur le trajet vers notre vérité ultime, vers notre destination ultime: nous. C’est ce phénomène qui laisse les chairs saines et les esprits métastasés.

Laissez-moi vous dire ce que j’en sais à travers l’histoire de quatre femmes que l’hypocrisie sociale a défigurées.

Folie

Elle était folle c’est le cas de le dire.

Folle ! Cinglée !

La première était barge.

Une année, on l’avait ramassée dans un bac à ordures. Au milieu des bouts de ferraille rouillés et des détritus qui suintaient du liquide noir et visqueux, son corps transpirait la décomposition tandis que des trous sur le bord du bac décoloré, dégoulinaient des bataillons d’asticots en ébullition.

Elle ne restait jamais internée longtemps à l’hôpital psychiatrique.

Elle s’enfuyait. Elle s’évadait. Partait comme un fauve qui avait trouvé la clé.

Sa famille n’en pouvait plus. Organiser des battues pour la retrouver, s’excuser auprès des voisins des dégâts qu’elle avait encore causés, se justifier auprès des connaissances qui l’avait aperçue à un carrefour agressant un passant… cela devenait insupportable.

On décida donc de cacher cette folie. De la cacher dans une prison à ciel ouvert. C’est ainsi que sa famille la ramena dans son village natal. Là-bas il n’y avait que des villageois. Ils étaient inoffensifs et leurs avis ne comptaient pas.

Comme par miracle sa folie devint plus douce. Elle n’était plus agressive. Elle demandait avec insistance des médicaments aux gens qui venaient de la ville, mais c’était toujours sans méchanceté.

Le village s’était habitué à la regarder déambuler dans ses apparats édéniques. Elle avait un prénom de fleur, et la délicatesse d’un pétale. Son corps menu aux proportions équilibrées n’était pas supposé attirer.

Personne n’avait imaginé ce qui finit par arriver.

Son ventre s’arrondit. Sa peau claire s’assombrit. Elle elle courait désormais entre les palmiers, son ventre nu et plein offert au soleil.

C’est l’un des employés de la plantation de ses parents qui l’avait mis enceinte.

Des deux, qui était le plus dément ?

Suicide

Un proverbe dit « fille sans père, femme qui ère ». Elle, la deuxième, adorait ce père auquel elle n’avait pas droit. Née d’une relation interdite, elle ne pouvait être que la moitié d’une fille, il ne pouvait être que la moitié d’un père. A l’adolescence, elle devint turbulente. Prête à tout pour avoir l’attention de celui pour qui elle errait, elle multipliait les gaffes. Œdipe avait été cruel pour elle, insatiable. Pour l’homme important que son géniteur était, cette présence était gênante. Il avait en plus un foyer à préserver.

Il fallut donc sauver les apparences. On exila la petite effrontée!

On l’envoya loin, dans l’une des meilleures écoles d’architecture du monde, à l’autre bout du monde. Là où personne ne verrait. Là où personne ne saurait.

Mon premier souvenir d’elle est trouble et glacial. Je ne me souviens pas de l’avoir vu avant ce jour là. De l’avoir jamais touchée, ni entendue avant cet après-midi là, mais sa main s’est tendu vers moi dans un tremblement familier, son sourire était étrangement familier. Il m’a fallu quelques minutes pour remarquer que son visage était à moitié paralysé, froissé, déformé. Je ne me souviens plus des mots, je ne sais même plus si il y en avait eu, mais malgré les sourires, cette chambre d’hôpital débordait de sentiments que l’on ne retrouve qu’aux enterrements et aux mise-en-bière.

Le whisky et les somnifères l’avaient laissée hémiplégique. D’où sa paralysie faciale. Elle avait tenté de se suicider. De s’arracher la vie. Voulait-elle vraiment mourir, voulait-elle attirer l’attention de son père ? Briser ce silence. Attirer l’attention de ceux qui faisaient comme si elle n’existait pas?

Lesbienne

Elle jouait avec les garçons.

Elle s’habillait comme un garçon.

« oh seigneur ! Mettra-t-elle un jour une robe ? » criait sa mère.

« Si tu ne veux pas les tresses on va te raser ta tête là ».

Ainsi fut-il. Sa coiffure de l’enfance contrastait totalement avec sa chevelure de femme. Des dreadlocks rebelles et fiers

J’aimerais vous parler du prédateur sexuel qui a gâché son enfance et de l’hypocrisie qui a entouré ce drame. Du silence qui a écorné une vie de femme dont les bourgeons n’étaient même pas encore nés. J’aimerais vous parler de ses tentatives de suicide pendant les années où son père et sa mère trop déçus par elle ne lui adressaient plus la parole. J’aimerais vous parler de mon cœur qui battait à chaque fois qu’elle me disait qu’elle était triste, qu’elle n’en pouvait plus de cette vie alors qu’elle vivait sur un autre continent.

J’aimerais vous dire ces choses, mais ce qu’il me reste de tout cela c’est son sourire. Sa force et son courage.

Sa mère lui avait inventé un fiancé allemand qu’elle ventait à toutes ses sorties mondaines. Elle adorait sa fille et s’obligeait tout accepter d’elle, mais elle ne pouvait supporter le jugement de ses amies, de la grande famille. Et que diront les gens du village ?

La rumeur courrait. Une hémorragie émotionnelle. Un trou béant sur le visage de cette famille parfaite. Une plaie d’où giclaient les rancœurs et les mauvais souvenirs. Les choses purulentes que cette famille avait laissé couver.

Alors, un soir au cours d’un dîner réunissant sa famille et ses amis proches, elle creva l’abcès. Elle conclue l’interrogatoire d’un invité particulièrement curieux d’un : « ce n’est pas Edwin mais Edwige. Et elle va bien. Elle viendra visiter le Cameroun après notre mariage».

Et vous…

Que feriez-vous si un proche à vous était fou ? D’ailleurs n’en avez-vous pas que vous essayez de cacher ?

La polygamie officieuse. Les maîtresses officielles, les enfants illégitimes. Vos amis, vos oncles et même vos pères ? N’en ont-ils pas ?

Des homosexuels. Vos amis bis, vos cousines lesbiennes, vos frères gays. Vous pensez qu’on ne sait pas?

L’hypocrisie sociale c’est tout cela, tous ces silences pervers, ces choses qu’on complote à cacher au dépens de ceux qui n’ont rien demandé ni calculer, ceux qui veulent juste exister.

Autant le dire, si certains mensonges sont nécessaires pour tenir une société en place, personne ne peut être victime d’hypocrisie sociale sans sa propre complicité. Mais prendriez-vous le risque de vous démarquer?

Et elles vécurent…

La première donna naissance à d’adorables jumeaux Gaelle et Simon. On les lui arracha à leur naissance. Elle succomba un an plus tard à l’ingestion d’une grande quantité de médicament dont l’origine n’a jamais été déterminée. Elle avait 28 ans.

La seconde mourut pleine de vie. Son cœur battait doublement, une vie, nouvelle et explosive avait posé un masque sur son visage, des rondeurs sur sa silhouette. A sa mort elle portait un fœtus dans son sein. Elle laissa derrière elle deux adorables petites filles. La version officielle dit qu’elle a été emportée par la malaria. Elle avait presque quarante ans.

La troisième a été larguée par sa fiancée quelques mois plus tard. Elle cherche encore l’amour. Elle refuse d’avoir bravé tous ces interdits pour finir seule. Elle reste toujours aussi lesbienne et rebelle. Sa famille est toujours la même.

La quatrième…

Et bien elle écrit !

TBC05E01. Thème: Hypocrisie sociale

Ce texte vous est donné à lire dans le cadre du Blog Contest, rendu à sa 05e saison. 6 bloggeurs élus s’engagent à produire le 20 de chaque mois sur un thème imposé par une communauté de lecteurs-votants aussi assidues que exigeants…lol. Retrouvez les textes de mes compagnons d’infortune sur:

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