J’ai décidé de prendre mon temps
« Horloge ! dieu sinistre, effrayant, impassible,
Dont le doigt nous menace et nous dit : “ Souviens-toi !
Les vibrantes Douleurs dans ton cœur plein d’effroi
Se planteront bientôt comme dans une cible, »L’horloge,Charles BAUDELAIRE
Une décennie d’amour autant renié qu’assumé. De corps qui se chevauchent, de langues qui se déchirent, qui se lient. De tentatives, de mépris, de jalousie autant que de résignation. Une décennie de rêves, de complicité, de grandes ambitions… et nous voici encore là, à ne pas se laisser grandir, avancer. Cette fois, je n’y retournerai pas. Pas comme ça. J’ai décidé de prendre mon temps.

Il conduit en me parlant. Je ne sais pas si j’entends. Je ne sais plus comment je suis arrivée là, encore une fois. Il clignote et gare. En face de nous un restaurant. Il est presque vide, c’est parfait.
- Tu veux bien prendre un verre, grignoter un truc, une glace par exemple ?
- Non j’ai rdv avec des amis après, je ne pourrai pas tarder
- Tu as recommencé à arrêter de manger ? (rires) Viens, juste le temps d’une glace. Je suis attendu à un mariage je ne pourrai pas non plus tarder. La sœur de Sam se marie.
La décoration fait bobo. Le vert prononcé du mobilier a dû être choisi pour que les moins riches s’y retrouvent lorsqu’ils auront cassé leur tirelire pour venir diner dans les quartiers chics. La musique est basse. Un air pop-rock -comme ceux qui viennent dans les comédies romantiques vous rappeler que c’est le moment d’être ému- crée une ambiance. Je suis tombée dans son piège.
Ce sera une glace. J’ai appris à ne plus me demander qui de nous deux aimait le plus les glaces. Tant de fois il m’avait demandé pardon autour d’une glace. Ou il avait tout simplement essayé de me faire gober un autre de ses foutus mensonges. On fait le même métier. Un métier de manipulateurs, de menteurs. Il m’a appris mon métier. Il me l’apprend encore. Je suis méfiante.

- Qu’est-ce que tu as ? Tu as envie de t’envoyer en l’air ? lui demande-je .
- Je ne suis pas en manque de coups ?
- Alors tu veux quoi ? Tu venais me remettre mon document ? Tu as tout corrigé ?
Il bégaie, ses pupilles cherchent les miennes, il baisse la tête, bégaie encore. « Je voulais te voir », me balance-t-il presque timidement. Il est sincère. J’ai appris à savoir quand il ment, quand il dit la vérité, sa vérité, quand il la construit. Mais il sait aussi placer des émotions sincères au bon endroit pour obtenir ce qu’il veut. Il m’a appris que la meilleure manière de dire mentir c’est de dire la vérité.
Je m’en fous.
J’ai envie de le prendre dans mes bras mais rien ne presse. Cette fois je vais prendre notre temps.
Je l’aime. Il m’aime. Du moins, je le fascine. Je fais gonfler son membre de sapio. Mes grands yeux, ma liberté de ton, mon port de tête altier, les auteurs que je cite. Les choses que je ne peux pas citer ici aussi, c’est tout cela qui le retient dans cette valse hypnotique. Est-ce vraiment de l’amour ?
Il ne dit pas pourquoi il est là. Il veut certainement baiser mais il ne le sait pas encore. Il ne l’admettra pas. Ça ferait de lui un homme ordinaire. Un ignare qui laisse son enfant et sa mère à la maison pour revoir son ex. pour tirer un coup, laisser la nostalgie l’irriguer. Refaire le saut de l’ange. Vider son membre dans la cave en haut de la Montagne. Pour se convaincre qu’il sait escalader, danser avec les ouragans.
- Ton fils te ressemble, il a tes yeux. Il a ta lumière. Il est beau.
- C’est un rebelle. Il fait toujours ce qu’il veut.
- Comme son père.
- J’ai fait le tour de moi-même. J’ai foutu la merde.
- Je sais. J’y étais. Si tu veux réparer tes merdes sors de ma vie. Disparais. je me sens faiblir. Si tu es un homme n’en profite pas. Laisse-moi résister. Continuer d’être belle, promise à un bel avenir. Avancer. T’abandonner dans ton merdier.
Je caresse sa cuisse. Il me prend la main. On pourrait baiser là. Sur la table, contre le mur du fond. On pourrait tirer un coup avant que mon thé ne refroidisse. Mais Cette fois je vais prendre notre temps.
Je lutte de toutes mes forces. Il faut que ma tête dise à mon cœur de se taire. De la fermer. Je deviens humide, une brèche s’est ouverte. C’est l’âme qui a craqué. Des larmes courent sur mes joues. Je suis au bord du sanglot. Je prends mon visage dans mes mains. Je me ressaisis.
- Je ne suis pas venu te faire pleurer
- Je ne suis pas venue pleurer
- Ne sois pas triste
- Toi non plus ne sois pas triste
Le serveur s’éclipse, il nous laisse un peu d’intimité. On parle. On laisse nos vieilles âmes se caresser.
- J’ai décidé de prendre mon temps. De me rebeller contre la rébellion.
- C’est facile maintenant. Trois enfants, trois mères différentes. Et puis moi, bêtement amoureuse, se demandant encore à quel carrefour on s’est ratés alors qu’on avait commencé une histoire. Tu peux regarder tes femmes se battre et repartir avec la gagnante. Ou la perdante, d’ailleurs. C’est toi qui fixes les règles. La société n’aura qu’à leur dire qu’elles sont en retard au rendez-vous du mariage pour qu’elles cognent plus fort.
- J’ai peur
- De quoi, de faire un mariage ordinaire. D’avoir une vie normale ? D’être d’un de ces couples du parce qu’il faut se responsabiliser? C’est pour que tu viens chercher ta dose ? ton frisson ? tu veux faire peur à tes peurs ?

On aurait peut-être dû prendre notre temps. Mais deux fusées se sont rencontrées et les moteurs se sont affolés. On était vierge de tout et de rien. On aurait dû prendre notre temps. On ne le savait pas mais on avait le temps. On n’aurait pas dû coucher avec le stagiaire de l’un, semer des enfants sur trois continents dans le dos de l’autre. Prendre notre temps, ou se rencontrer en d’autres temps. Mais seul décide le dieu temps. Rien ne presse. Même pas pour deux fusées à qui la vie a trop vite tout donné. Et puis il est temps pour moi de partir.
- Julien m’attend, je dois filer.
- Vous sortez ensemble ?
- On sort ensemble, oui. On va boire un verre. Et même ça ne te regarderait pas si c’était ce que tu crois.
- Arsène ?
- Tu vas demander des nouvelles de tous mes amis ? Ramène-moi chez moi.
Cet article a été rédigé dans le cadre de The Blog Contest saison 5 épisode 4 sur le thème (imposé) « génération pressé pressé »
« Souviens-toi que le Temps est un joueur avide
Qui gagne sans tricher, à tout coup ! c’est la loi.
Le jour décroît ; la nuit augmente, souviens-toi ! »L’horloge, Charles BAUDELAIRE
Goutez ceux de mes camarades
Jay-dee
Fafa
Fedna
Elijah
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