Le mari d’autrui

Il avait une maitrise généreuse et intuitive de mon anatomie. Ses caresses étaient douces et fermes. Au début il me laissait toujours faire mon show. Ma langue dans le creux de son oreille, ma main sur son torse et mes petites dents qui mordillaient ses lèvres. Il me lassait faire de longues minutes avant de m’agripper par les fesses et de recouvrir mon cou de baisers. Il laissait ses doigts parcourir chacun des centimètres de ma peau pour mieux se glisser dans ma chair. J’étais saisie par une décharge électrique qui me rendait sonore et agitée. Il ne s’arrêtait que lorsqu’il me sentait exploser comme un feu d’artifices, lorsque la chaleur le faisait fondre entre mes cuisses. Il me regardait alors, caressant délicatement ma joue, titillant mon afro. Il ne semblait pas pressé d’exploser à son tour. On aurait dit qu’il prenait le temps de contempler le reflet de son désir dans le noir de mes yeux.

On aurait dit qu’il prenait le temps d’admirer le reflet de son désir dans le noir de mes yeux.

Cette intensité que rien ne pouvait contenir, ce désir qui se soustrayait à toutes les règles de la bonne morale chrétienne, à toutes les précautions d’usage à notre siècle, ce désir était-il une chimère ? Était-ce encore le malin qui voulait troubler nos desseins de bonnes gens? Peut-être !

- Tu crois qu’on réussira à arrêter Bassa ?

- Arrêter quoi, de s’envoyer en l’air ?

- Oui il va bien falloir arrêter, tu ne crois pas ? Tu imagines notre relation comment ?

- Tu as un calendrier de prévu pour ça ?

- Ne sois pas cynique, me répondit-il, en me caressant la hanche

- Si il faut le faire alors disons que cette fois c’était la dernière Bulu

Il m’appelait Bassa, je l’appelais Bulu. Je ne saurais dire qui de nous deux avait commencé. Ces petits noms on ne se les était jamais donnés avant de se retrouver dans le même lit. Je crois qu’ils étaient l’expression du respect et de la considération qu’on se portait mutuellement depuis le début de notre belle amitié. Un rappel de ce que la passion n’avait pas le droit de tout consumer.

Un rappel de ce que la passion n’avait pas le droit de tout consumer.

Notre relation n’avait été que « So-Dibanga girl c’est how ? », soya à la brique le vendredi, causeries endiablées pour se moquer de nos politiques, humour réservé mais direct et commentaires pour refaire le monde au cœur de la nuit. Mais voilà, la sincérité qu’on s’était mutuellement due nous obligea à assumer ce désir lorsqu’il apparu ; nous devions faire face à notre faiblesse si nous ne voulions pas la laisser nous contrôler.

La première fois j’ai été surprise. Après l’acte, je m’étais mécaniquement excentrée au bord du lit, la tête dans mon vieux smartphone à la coque vert fluo. Voyez-vous les relations qui commencent dans le vide et les plans sex en général ne m’inspiraient que méfiance. Même avec ceux que j’appelle mes amis. Au mépris de ce que les autres attendaient, pour moi, les contacts devaient se limiter à l’essentiel, s’évanouir après le coït.

J’avais toujours su imposer mon rythme, ma cadence. Cette fois fut différente.

J’avais toujours su imposer mon rythme, ma cadence. Cette fois fut différente. Ses bras ont surgi de nulle part, m’enlaçant, me tripotant, tout cela en même temps. J’ai voulu résister mais il fut si agréable de me laisser aller. Dans chacun des coins du lit où j’essayais de me cacher il me poursuivait avec sa sérénité presque débonnaire. Son sourire et sa chaleur m’ont fait céder. Je crois qu’il avait arrêté d’essayer de tout contrôler. J’ai essayé de le mimer.

Moi qui savais si bien me débarrasser des amants lorsqu’ils avaient fini de servir. Moi qui avais tant menti pour obtenir ce que je voulais. Moi qui savais éviter la fois d’après. Moi qui avais toujours un taxi prêt à me ramener. Moi qui appréciais tant la beauté du silence laissé par l’amant qui s’en va. Moi la friendzoneuse de feu, j’avais fait un faux pas. J’avais ouvert une brèche à l’inconnu, franchi le pas avec un véritable ami. Un véritable ami qui était en plus le mari d’autrui. « Je vois quelqu’un » m’avait-il rappelé le matin de notre dernière fois.

« Je vois quelqu’un » m’avait-il rappelé le matin de notre dernière fois.

Nous avions bien perçu cette crainte qui grandissait dans les gestes de l’autre, cette hésitation qui jaillissait au fur et à mesure que nos désirs se complétaient. Une liberté coupable nous emprisonnait dans un espace indéchiffrable où personne ne voulait rien risquer. Qui allait se dévoiler, tout gâcher ? Il était évident qu’il avait peur de me briser, il avait vu les cicatrices cachées sous les épaisses couches de fous rires et de jurons qui recouvraient mon visage. Par lâcheté ou par amitié, il ne voulait être de ceux qui un jour, m’avaient blessée. Il ne voulait pas non plus jouer les sauveurs qui se glisse sous ma carapace pour atteindre des profondeurs dangereuses. Pour parler à la sensibilité de l’autre il faut laisser voir la sienne. C’est un risque qu’on a rarement envie de prendre, je pouvais le comprendre.

Et moi alors ? Je n’attendais pas de fausses promesses, je ne voyais que son sourire. Je savais que ça pourrait faire mal, mais tant de gens vivent des vies entières en espérant apercevoir les tableaux que nos corps dépeignaient toutes ces nuits. Si vous aviez vu son sourire irradié la chambre en plein milieu de la nuit ! le soleil de Bali aurait pu rester couché jusqu’à midi.

Un ami m’a dit laisse tout tomber, ne va pas séparer des amoureux. Une grande-sœur m’a dit de m’accrocher et de lui montrer que j’étais free, comme ça je finirai par avoir toute la place, si je la voulais. Une ami m’a dit “peut-être c’est lui ton mari”. Je n’ai pas pu m’empêcher de répondre à cette dernière que je ne cherchais pas un mari, que je cherchais le bonheur, des instants de bonheur. C’est là que j’ai découvert que personne n’avait rien compris à cette histoire, et peut-être lui y compris. La société accorde tellement plus de valeur à des formes plutôt qu’aux contenus, qu’on ne demande plus aux gens si ce qu’ils vivent les rend heureux. Si ce qu’on vit ne rentre pas dans une case connue, alors c’est tout simplement invalide. Il faudrait tout ramener à des cas éprouvés pour que ça tienne la route. Cette vision des choses aussi, je la comprenais.

Si ce qu’on vit ne rentre pas dans une case connue, alors c’est tout simplement invalide

Pour moi il fallait surtout se décider. Avancer les yeux fermés, profiter de l’instant présent, ou s’enfuir pour garantir notre sécurité. Éviter de s’attacher.

- Bassa souris, ne me regarde pas ainsi

- Toi tu me vois comment si tu ne me regardes pas?

- Moi j’ai envie de te faire l’amour, moi je te regarde toujours

- Et ton vol ? On devrait y aller tu vas le rater

- Je te ferai donc l’amour et des pancakes à mon retour

- Ooh Bulu, il y a n’y aura peut-être pas de retour pour nous

- Si on pouvait juste rester là…

- Bulu on y va, ne viens pas me chanter après que tu as raté ton vol à cause moi

Quatre heures plus tard il était dans les airs. Ses messages au couché et au réveil se firent rares. Je pu le sentir aussi distant que je l’avais moi-même été ce matin là avant son départ. J’étais prête à tout refaire plus sereinement, à placer les bons mots dans les bonnes phrases, mais la frousse semblait être passé dans son camps.

Ce matin doré, ces oiseaux qui se dardent à coups de couic-oui. Ces rayons de soleil dans mes yeux, ces caresses dans mes cheveux. La cambrure des voilages dans l’intensité du vent. Cette odeur de vanille qui m’envahit et cette ligne de basse qui me retrouvent dans mon lit ! J’ai déjà été ici.

- Il y a les pancakes et Marcus Miller comme ça à la gare de So-Dibanga? me lança-t-il, réveille-toi il y a tout un monde à refaire aujourd’hui.

Un baiser sur le front me sort définitivement du sommeil. C’est le début d’un weekend avec mon “lui”. Ah, ne vous l’ai-je pas dit ? Il parait que je suis aussi la femme d’autrui.