Lettre à mon amour

Je ne sais pas pour l’avenir. 
Mais ce matin j’ai des choses à te dire.

Il est toujours difficile de revenir sur les blessures du passé, je sais.
Mais je ne saurai plus écrire aucun mot tant que je ne t’aurai pas raconté ma version des faits.

Le mal qui me rongeait se faisait mystérieux, les médecins ne savaient pas l’identifier. Les spécialistes les plus réputés du pays se penchaient à mon chevet mais mes forces me quittaient. Je rejetais tous les plats qu’elle me préparait et je sentais mes chairs fondre au fil des jours. Mes forces coulaient en dehors de mon corps.

Mon appel avait sans doute le ton des adieux. Comment aurais-je su que c’étaient les tiens?
Ça devait faire quelques années, tu te souviens ? Que l’on ne s’était ni vus, ni parlés. 
- Je vais pas bien, je suis très malade. Je n’ai pas été à l’école depuis des mois. Tu viendras me voir ?
- Je viens mardi prochain, je suis à Kribi pour le moment. Je viens mardi, promis.

L’enfant asthénique et dégarnie que j’étais devenue recommença à vivre dès cet instant. Tu savais en faire des promesses et ne pas les tenir. Mais je les avalais toutes. Celle-là devint le métronome de mes journées, une porte phosphorescente dans ce couloir lugubre. Un arc en ciel sous mon soleil pourpre. Un nouvel espoir. Une sorte de remède à ma propre mort.

Ainsi arriva le mardi. Enrobée dans le cataplasme de mes espoirs, j’étais bercée dans une douce Calmantie. Tous les visages avaient ta couleur, les grincements de portes avaient ta voix. J’ai attendu mais tu n’es pas venu. Les fenêtres de ma chambre d’hôpital restèrent vierges de ta silhouette, mon sourire redevint orphelin du tien.

Les docteurs disaient que c’était fini, qu’elle devait me laisser partir. Mon corps inerte et froid gisait sur le lit, et, entre deux Notre Père, elle tâtait mes pieds, les serrait contre elle pour essayer de me réchauffer. De me réveiller. Et j’ai fini par me réveiller.

Elle ne semblait pourtant pas heureuse. Le miracle de ce retour à la vie ne semblait pas suffisant. Pour cause, durant mon apoplexie, le temps avait passé et toi tu avais trépassé.

J’aimerais te dire qu’elle s’en est remise. Te cacher la vérité, tout comme elle a essayé de me cacher sa peine. Mais, les larmes qu’elle versait dans la solitude de ses nuits ont creusé des sillons profonds sur ses jeunes rides et la tristesse l’a défigurée. Tu l’aurais vue dans ses matins échevelés! Nostalgique et envieuse de ses pommettes colorées, de ses regards fardés, de ses nuits dorées. Jalouse de ses plus belles années, celles que pour toi, elle a sacrifiées. C’est cette tristesse qui a creusé le fossé entre nous. c’est cette tristesse qui a fini par nous éloigner.

Quant à moi j’ai grandi. La chair a repoussé sur mes os, j’ai pris des formes, eu mes premières règles et mon premier béguin. J’ai eu de bonnes et de mauvaises notes, obtenu des diplômes, gagné des salaires, appris à devenir quelqu’un, mais, mes calendriers sont figés sur ce mardi.

J’aimerais te dire que je m’en suis remise, mais ton fantôme me hante. Je continue de lutter avec ce fantôme persistant, envahissant et impertinent. Cette ombre diffuse qui me suit et m’enlace de tous ses bras. Ce fantôme qui hurle en moi, mais qui n’a pas de voix. Et les fois où il se contente d’être de passage, il se permet de venir sans rendez-vous. De tout dévaster lorsque je crois avoir trouvé des bras solides et un honnête marchand de sommeil.

J’aimerais que tu me dises si tu vois, si tu regardes, ce que tu penses de tout ça. Si tu es fier ou si mes vagues t’embarrassent trop; Si tu m’avais imaginée comme ça; Si tu lis ce que j’écris et si tu en ris; Si des fois je te manque aussi. 
J’aimerais te raconter ma vie, te dire comment je suis arrivée ici, mais je dois me résoudre à te laisser partir. Alors je me contenterai de te dire que si nos âmes étaient comme nos corps, la douleur de ton absence finirait par briser la mienne en mille morceaux et un matin je me réveillerais morte de chagrin.

J’aurais dû te pardonner. Nous accorder une chance, un sursis, d’autres mardis. Mais les regrets ne font pas fleurir les manguiers et cela ne dépend plus de ni de toi ni de moi.

L’amour n’est loi que pour celui qui aime. Le temps sépare même ceux qui s’aiment.

J’aimerais qu’on me dise pourquoi les petites filles restent éternellement amoureuses de leurs papas à défaut de ne jamais te voir revenir.

Cet article a été rédigé dans le cadre du Blog Contest Saison 05 Episode 03 sur le thème “ce que j’aurais aimé que l’on me dise”. Je vous invite à lire mes co-challengers qui ont eux aussi écrit sur ce thème.

#TBCS5E03

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