TRANSITION

Quand j’étais petite, on disait de moi que j’étais un garçon manqué. Je volais les petites voitures de mon cousin. Je me battais avec les garçons et je courais dans les bois avec une bande d’enfants sauvages dont j’étais la chef.

Quand j’ai eu treize ans avec ma meilleure amie, on a piqué les chaussures à talons aiguilles de nos mères et on a marché jusqu’au bout de la rue en se tordant les pieds et en attrapant des fous rires.

Je n’ai plus jamais porté de talons.

Quand j’étais adolescente les filles de ma classe ont commencé à se maquiller et à draguer les garçons.

Moi j’étais un peu retardée, je ne grandissais pas, je continuais à jouer au foot avec les garçons dans la cour du collège.

Quand j’ai eu vingt ans, j’ai commencé à avoir un rapport compliqué avec les filles. Soit je tombais amoureuse d’elles et c’étaient des amours impossibles, soit je les méprisais parce qu’elles badaient les garçons.

Je me souviens d’un jour au sortir d’une répète ou je portais ma guitare en bandoulière, d’un guitariste suivi par sa petite amie qui portait sa guitare et le couvrait d’un regard admiratif et servile. Je l’ai foudroyé du regard.

Quand j’ai eu vingt-cinq ans, j’ai décidé de transitionner pour séduire les filles, ce serait plus facile d’être un garçon peut-être.

La testo, le troisième sexe, la provoc et la bagarre.

Les soirées dans les bars qui virent au cauchemar.

Je me battais avec mes poings pour défendre une identité floue dans laquelle moi-même j’étais perdue.

A Tahiti, en Thaïlande, chez les indiens d’Amérique du Nord, le troisième sexe est respecté voir vénéré comme une manifestation spirituelle, créature des dieux.

Mais à Paris c’est le parcours du combattant.

Le matin je me lève, j’enfile mon blouson et mes docks martins et je pars en guerre dans les rues de la grande ville porter l’étendard mauves des Trans.

Je suis le samouraï androgyne du béton qui file entre les grandes tours à la vitesse de la lumière, se cacher dans les cavités, les terrains vagues où poussent des fleurs sauvages, par-delà les excroissances de la cité interdite se dissimuler, se perdre, se chercher sans jamais se trouver.

Maintenant je séduis les filles mais ce ne sont que des aventures furtives et ma solitude a grandi, mon amertume et ma déchirure ont ouvert une béance dans l’infini et l’inédit. Tous les jours le soleil se lève et tous les jours comme Icare je prends mon envol et je retombe sur le pavé parisien comme un scarabée à l’envers qui tricote de ses multiples pattes dans le vide.

Je me souviens parfois de la petite fille que j’étais qui nageait dans la mer Méditerranée jusqu’à perdre haleine, jusqu’au bord de la noyade, qui voulais nager jusqu’en Afrique, traverser l’étendue d’eau, dépasser l’horizon et l’azur.

Maintenant je ne suis plus une fille ni vraiment un garçon.

J’ai toujours la rage et les larmes qui perlent aux paupières scintillent dans les nuits de paris où comme un chat je me glisse dans les interstices entre la réalité insoutenable et les rêves qui ne se réalisent jamais.

Par-delà les nuages une fille m’attend, je le sais, c’est une princesse de la rue déchue, ses longs cheveux dorés pendent le long de la tour d’ivoire où elle est prisonnière. Et moi je suis le chevalier qui la délivrera et l’emportera sur son destrier au royaume de l’amour infini.


Isabelle L.