Intervention — Séminaire de rentrée du Groupe parlementaire La République En Marche 2017

En septembre dernier, j’ai reçu un beau cadeau de rentrée puisque j’ai eu l’honneur d’intervenir devant les députés pour clôturer la deuxième matinée du séminaire de rentrée de La République En Marche. Ce fut un joli moment collectif tout en philosophie dont je me propose aujourd’hui de vous partager les coulisses textuelles, conformément à ce que j’y ai dit, mot à mot et avec l’immense plaisir d’en jouer sur scène…Une tonalité dont je vous invite à jouer vous-même à la lecture de ce texte, prétexte à penser, agir…et sourire aussi.

Intervention de Laura Lange

« …À la demande de Monsieur le ministre de l’Éducation, de nombreuses écoles ont fait, cette année, leur rentrée en musique. Une rentrée sans fausses notes puisque ce fut, plutôt, une réussite.

Alors que l’on soit clair, je ne fais pas partie du programme « rentrée en musique pour les grands ». Nulle chanteuse lyrique, ici. Mais je joue d’un instrument majeur. Et d’autant plus majeur, pour les majeurs que nous sommes. Un instrument qui adoucit les mœurs, prépare aux rentrées en fanfare, au rythme soutenu de la vie adulte, aux accords parfois discordants. Je joue… ?

Je joue de la philosophie pratique. Pratique, très pratique en cas de rentrée animée. Car si nous avons, à présent, l’ordre de rentrer (c’est terminé les vacances !), toutes les problématiques d’avant les vacances ne sont, quant à elles, assurément pas rentrées dans l’ordre. Il va donc vous falloir travailler à en mettre de l’ordre. Car c’est une rentrée en chantier :

« Flûte ! » s’exclameront certains ; « Enchantée ! » vous répondrais-je.

Enchantée car la philosophie, d’une manière générale, se gargarise des chantiers réflexifs. Aussi, je vous propose ce soir une brève rentrée « tout en philosophie »…

Prendre les choses avec philosophie, ça vous dit ?

Contrairement à ce que l’on entend communément par cela, il ne s’agit pas de « Rire, sauter, danser, chanter !». Prendre les choses avec philosophie n’est pas « vivre sa vie sans aucun souci » mais, au contraire, se soucier de la vie et de ses problématiques. Car dans la Jungle de la vie (plutôt que dans le livre de la Jungle), ces répliques de dessins animés paraissent bien utopiques. On y rencontre plutôt des desseins (au sens de projets ou buts) animés de problématiques. Alors si on serait très bien « léché » de ne pas s’en faire (pour reprendre les paroles du classique d’animation), comment ne pas s’en faire ? D’autant plus, dans les affaires où l’on doit rendre des comptes (plutôt que de s’en référer). Où l’animation des problématiques est systématique : comment puis-je être libre en suivant un processus à la lettre ? ; serais-je toujours libre si je dis oui, si je m’engage, si je contractualise ? Des problématiques qui se posent, tant au boulot que dans le perso et, qui nous invitent, justement, à nous mettre au boulot. Car une problématique ça se décortique. Et la philosophie, en tant qu’activité, s’en réjouit et s’en nourrit. Elle s’en saisit. Aussi elle les met moins de côté qu’elle n’invite à les prendre du bon côté, celui de l’esprit critique. Car une problématique ça vaut de l’or pour l’esprit : Nul esprit ne dort qui réfléchit !

À présent donc, après ce court appel à la philosophie, je vous invite à nous mettre en marche (plutôt qu’en rang, après l’appel fait dans la cour : « Présent ! ») et à nous éprendre, ensemble, d’une problématique, qui se pose là, dès la reprise.

Imaginez.

Vous venez d’intégrer votre classe (en large sureffectif, comme vous pouvez le constater). Contrairement aux enfants à qui on raconte que tout ira bien, qu’ils vont se faire des tas de copains (tout en évitant de leur parler de cantine) ; nous autres grands, on nous épargne moins, on nous prépare plutôt à déguster l’année qui vient. On évite de nous servir le genre d’histoire qui risquerait, d’ailleurs, davantage de nous donner le sentiment qu’on nous en raconte (des histoires). On nous parle plutôt de faits concrets et, concernant le fictif, ce que l’on prédit pour l’année à venir, il est plutôt du registre « à risque ». De quoi motiver les groupes…ou les démotiver. Quoi qu’il en soit l’histoire que l’on nous raconte est indispensable et à tout âge !

Le storytelling est d’ailleurs très à la mode. Mais il est surtout à la base des sociétés humaines car la narration d’histoire est à la base de l’humain. En effet, notre identité est narrative. Ricoeur a très bien montré combien nous avons besoin de mettre notre vie en histoire pour nous l’approprier. C’est également dans ses propres histoires qu’un groupe définit son identité et ses valeurs.

Aussi voici la question que je souhaitais vous poser, vous inviter à vous poser ce soir :

Quelle est votre histoire ?

Question problématique, non ? Bien qu’à première vue votre histoire commune semble plutôt simple à identifier. Il s’agit de l’élection d’Emmanuel Macron et de sa vision pour transformer le pays. Mais est-ce que se rassembler autour d’un événement, d’un mouvement suffit à former un collectif ?

Sartre propose, à ce titre, une distinction intéressante entre une série et un groupe. Une série, comprenons une collection d’individus rassemblés mais séparés car sans histoire collective. Soit, parce qu’il n’y a pas de raison de construire une histoire (exemple. au cinéma où l’on est rassemblés seulement pour en voir une… d’histoire). Soit, parce qu’il n’y a pas d’histoire encore construite (c’est la rentrée, la groupe vient seulement de se former). Soit, parce que la mayonnaise de l’histoire ne prend pas.

Ces types de collectifs en série, on les remarque facilement : retirez la raison première de leur rassemblement et…tout s’écroule !

Un film ? Pas de film, pas de rassemblement.

Un prof ? Pas de prof, pas de classe.

Un boss ? Pas de boss, (bah) ça ne bosse pas.

Car une série c’est un collectif sans esprit collectif, porté par des individus spectateurs. Contrairement à un groupe, dont les membres sont les narrateurs, les acteurs de l’histoire, s’efforçant d’atteindre ensemble une fin (à l’image de la foule prenant d’assaut la Bastille, rassemblée autour d’un projet collectif qui dépasse les individualités). Et si le jour venu, le chef de file ou l’un d’entre eux était venu à manquer, le projet aurait continué à être porté car un groupe ça bosse, même sans boss puisque le groupe est le boss.

Alors êtes-vous une collection d’individus réunis ou un groupe ? Sans chef de file, seriez-vous là ? Seriez-vous encore là ? Que feriez-vous ? Qui est là pour qui ? Pour quoi ?

Posez-vous la question.

Bon point : si, petit, l’école est obligatoire, grand, la politique ne l’est pas donc logiquement si vous êtes là c’est que vous avez choisi de construire ensemble.

Mais comment ? Comment à partir des raisons premières qui vous ont réunis (les élections, la sienne, les vôtres), construire un projet commun ? Comment consolider ce qui part d’un phénomène de création ex nihilo (comme la constitution d’une classe un jour de rentrée, vous voilà regroupés directement des suites de résultat d’élection, de nomination) ? Comment après tout cela, non seulement poursuivre, mais construire de votre propre chef la suite ?

Travailler au collectif, voilà qui ne sera pas aisé au vu, notamment, de votre diversité. Une diversité d’expérience, de compétence, de sensibilité, de géographie aussi. Ce qui peut engendrer des frictions mais qui représente également une inestimable source de richesse.

S’enrichir de visions différentes tout en regardant collectivement dans une même direction, en étant porté par des valeurs communes et par une même vision de ce qu’est la politique, cela me paraît être l’objectif ultime à viser pour construire un véritable collectif. Car l’ambition de créer un groupe, de passer de collection à collectif, repose sur une vision de la politique qui se doit d’être commune et partagée. D’où l’importance de clarifier ce que l’on entend par politique.

Ricoeur propose, à ce titre, une distinction entre la politique, qui concerne la lutte pour accéder au pouvoir et les formes d’oppression traditionnelles de son exercice et, ce qu’il appelle, le politique, envisagé sur le mode « horizontal du vouloir vivre ensemble » qui n’est autre que la charpente de l’action collective et de la capacité de décision collégiale. D’un côté donc, le hiérarchique. De l’autre, ce qu’il appelle le convivial. Deux dimensions qu’il tenta lui-même de combiner, lorsqu’il fut doyen de l’Université de Nanterre en 69, sans y parvenir puisqu’il fut obligé de démissionner. En cause, des interlocuteurs obstinés à empêcher le dialogue. Un échec de conciliation qui le conduira à parler de « rêve impossible ». Ce qui pourrait nous inviter à baisser les bras. Au contraire, sa tentative en fait, je crois, un défi à penser, un travail idéal à poursuivre au service d’une responsabilité collective. Une responsabilité qui ne relève pas de conviction individuelle mais d’un « co-engagement » (dont parle la philosophe Margaret Gilbert). Il s’agit « d’agir de notre mieux, avec les autres pour atteindre l’objectif visé tous ensemble ». L’engagement, ici, n’est pas personnel mais collectif. Ainsi naît le collectif ! Le collectif qui, en ces temps individualistes, se présente à la fois comme un défi (puisqu’il n’est pas simple de le construire), un désir (puisque l’on en manque) et un devoir (puisqu’à trop avoir fait œuvre d’impertinence au cours de responsabilité collective enseigné par l’école de la vie ou l’écologie, aujourd’hui il le faut !).

Aussi s’y coller (plutôt que d’y être) sera de nature, à la respecter et, à encourager la responsabilité collective à grande échelle. De quoi donc mettre en marche pour se saisir de la problématique du collectif et fonder les bases d’une politique commune, chacun avec ses diversités, mais avec la perspective collective d’articuler le pouvoir que vous confère votre fonction et le collectif qu’elle devrait servir. Un convivial à construire auquel vous avez été convié. Et si votre profil a éveillé la curiosité de ceux qui ont voté pour vous, à vous de ne pas perdre la vôtre et, sans veto, de l’éveiller en travaillant à articuler hiérarchique et convivial.

Pour ce faire, j’entends la curiosité que loue Montaigne. Celle qui nous invite à observer le monde à la façon d’un enfant, dont la curiosité, loin d’être seulement reliée au savoir (qu’ils n’ont que peu), l’est avant tout à l’étonnement. Une curiosité qui nous invite à observer le monde à la façon d’un enfant mais avec les ressources d’un grand, en travaillant à s’étonner volontairement. Et cette curiosité, qui rend les bancs de la vie supérieurs (pour ne pas dire moins primaires), c’est l’âme de la philosophie. Ou plus justement l’essence et le moteur de l’acte de philosopher. Une activité, une démarche qui ne connaît donc, et à ce titre, que des apprentis, des étudiants étudiant la vie. Car on ne peut prendre les choses avec philosophie sans apprendre à les prendre ainsi. Nous voici donc tous en ce domaine « écolier » d’une auto-école à cultiver, dont nous sommes le maître premier.

J’espère avoir ce soir et, pour ma part, éveillé votre curiosité d’enfant en vous racontant cette histoire pour grand (en vous racontant une histoire plutôt que des !). Bien que je dois avouer que si je jouais d’un instrument, ce serait…du « pipeau », compris en son sens littéral (!), de flûte champêtre faite en roseau. Car le mot roseau, surtout lorsque l’on fait de la philo’, nous renvoie à cette célèbre formule de Pascal : l’homme n’est qu’un « roseau pensant » qui, bien que faible, a en lui la puissance de transcender ses faiblesses. Je vous inviterai donc à construire un réseau pensant pour améliorer votre fonctionnement et apprendre à prendre les choses avec philosophie en la jouant collectif. Car si les temps sont particulièrement changeants, l’esprit collectif est, je le crois, la plus durable des entreprises pour remettre « La France, En Marche ! ».

Prendre la voie d’un prendre les choses avec philosophie, voilà qui à titre personnel mais dans un esprit collectif, m’invite plus qu’à marcher, à voler (madeleine de Proust de l’enfance, sûrement) puisqu’elle m’en procure de belles, deux ailes.

Je m’appelle Laura Lange et je vous remercie.

NB : J’oubliais pour terminer et, même si c’est un brin cliché, comment ne pas vous inviter, ici à être en classe posture, le temps d’un cliché pour la traditionnelle photo de la rentrée de classe ! On la joue collectif, on sourit car n’oubliez pas que si vous n’êtes pas responsable de la tête que vous avez, vous l’êtes de celle que vous faites et ferez.

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