Y’a une catégorie de gens qui me fascine : ceux qui ont appris à surfer sur le hasard, à jouer avec la vie. Ils sont un peu partout si tu cherches bien, et le plus t’apprends à voir la vie comme eux, le plus tu les attires vers toi. 
 
 Hier j’étais dans une chambre d’auberge à Leeds dans le Nord de l’Angleterre. C’était un dortoir marrant, des livres un peu partout, un de ces foutoirs qui me font direct sentir à l’aise, une sorte de reflet du bordel de ma ptite tête, de ce constant chaos que j’essaie tous les jours de gérer comme je peux.
 
 Ca ressemblait à mon auberge à Londres, je crois que le staff vit ici avec d’autres âmes perdues, des artistes et étudiants de passage. 
 Je sombrais tout juste vers le sommeil quand un type à débarqué. 
 
 « Hello guys !! » 
 
 « Oh Hi Darren ! You’re back ! » 
 
 C’était une voix de femme, de l’autre côté du dortoir. Ca devait être Andréa, cette fille qui m’avait aidé cet après-midi à trouver une prise pour charger mon ordi, une italienne dynamique récemment installée à Leeds.
 
 « Yes, je reviens d’un rendez-vous avec une fille. »
 
 « Encore ? »
 
 « Tu sais bien, une par semaine ! » Il l’avait dit sans arrogance, avec tendresse presque, comme s’il se pardonnait cette quête qu’il savait un peu naïve, un peu vaine. 
 
 « Alors c’était comment ? »
 
 « Well.. différent cette fois. Elle est arrivée enroulée dans une interminable écharpe rouge. Je me suis dit que c’était une sorte de signe pour que je le reconnaisse, je me suis même dit heu.. rouge…sensualité… l’analyse à la con, bref tu vois quoi. Et puis je lui ai demandé comment était sa journée. Elle a pas pu me répondre. Elle a émis une sorte de son rauque, une phrase que j’ai interprétée comme — Can’t talk.. J’ai un mal de gorge Darren. Extinction de voix. Can’t talk. »
 
 « Ah merde, c’est con ça ! »
 
 « Attends, c’est pas fini. Ensuite elle m’a jeté un de ces sourires que t’oublies pas, de ceux qui t’en mettent plein la vue, le sourire franc d’une meuf qui a du bonheur à revendre. Puis elle a plongé sa main dans son petit sac noir et en a ressorti un petit tas de post-its colorés. Elle m’a tendu un stylo et on a commencé à s’écrire des messages comme ça sur la table du bar à la lumière de la bougie. 
 C’était complètement surréaliste, mais qu’est-ce qu’on a rit ! 
Entre chaque petit mot on se regardait droit dans les yeux, sans parler, le temps que l’autre digère les quelques lettres qui valsaient sur le papier. Je ne suis pas souvent nerveux, mais c’était bizarre, ma main tremblait presque un peu et je faisais en sorte de rester immobile quand j’écrivais. Le plus étrange c’est qu’elle n’était pas trop mon genre, c’était pas un canon quoi, puis j’avais failli annuler ce soir là. Mais j’étais envouté, Andréa, j’étais envouté. Ca fait longtemps que je ne m’étais pas amusé comme ça. » 
 
« Ne me dis pas que… tu vas la revoir ? Le Darren, Darren le séducteur se déciderait-il à revoir la même fille deux fois de suite ? »
 
 « Je sais pas Andréa, mais c’était bien tu vois, c’était vraiment bien. » 
 
J’étais juste de passage à Leeds. Je suis partie tôt le lendemain. Je n’ai pas eu le temps de discuter avec Darren, j’ai emporté son histoire dans mes rêves et au réveil je me sentais légère, comme à l’aube d’une soirée improvisée, une soirée interminable en été. J’en étais toute inspirée.
Ca aurait pu l’énerver Darren, de ne pas pouvoir parler. Et puis elle aurait pu annuler cette mystérieuse fille, elle aurait pu décider à quoi bon, un de plus, un de moins, alors un rendez-vous sans ma voix, à quoi bon y aller. 
Mais ils n’ont pas annulé.
Elle a décidé de jouer avec la vie, du surfer sur l’imprévu, de passer par la jolie papeterie du bout de la rue pour acheter un paquet de post-il, tant pis s’il trouve ça bête, l’idée lui plait trop pour ne pas tenter. Darren aurait pu résister, il aurait pu se désister mais lui aussi aime la vie, lui aussi c’est un surfeur d’imprévus, un maître de spontanéité et il a décidé de jouer, et ensemble ils ont créé un moment unique, rien que pour eux, une paranthèse magique au croisement de leur ptit bout de vie.

La prochaine fois t’es face un imprévu, que t’hésites à prendre un risque, pense à Darren et la mystérieuse fille. Parce qu’on est avant tout là pour ça, je crois, pour sans cesse flirter et jouer avec elle, danser avec les hasards cette drôle de vie.