L’art d’avancer

Je ne sais pas marcher. Ou plutôt, je ne sais pas bien marcher ; de cette manière naturelle et légère, pleine d’assurance et de détermination, qu’ont les mannequins sur les podiums.

Leur démarche seule suffit à nous faire croire que le monde leur appartient. Elles avancent et rien ne peut les arrêter, pas même les centaines d’yeux braqués sur elles, scrutant le moindre détail de leur corps, attentifs au micro-écarts qui ramèneraient ces êtres surnaturels dans le monde des humains. Le souffle suspendu, le public attend ; il observe l’angle des bras, les mouvements des jambes, le balancement des hanches. Il se sent un peu coupable mais ne peut s’empêcher d’espérer que ce rythme parfait soit perturbé par un pied mal retombé, une cuisse trop proche de l’autre, un genou trop crispé.

Tout cela ne semble avoir aucun effet sur elles. Elles suivent leur voie, inébranlables, convaincues de leur valeur. Quand on observe leur visage, sur lequel aucune expression ne peut y être lue, elles semblent ailleurs, comme au dessus des jugements de ces personnes quasiment agenouillées devant elles. Elles fixent un objectif invisible pour ces regards perçants et paraissent marcher dans le seul but de l’atteindre. Elles sont ailleurs, comme inconscientes de ce qui se passe autour, mais la tête haute, fière car rien ne peut les ébranler. Et pourtant, chacun de leur geste est calculé, répété, le hasard n’a pas sa place sur leur piédestal. Comme il est difficile d’imaginer qu’une telle grâce ne soit pas un don qu’elles usent malgré elles !

Pour moi, le hasard en a voulu autrement. Quand je marche dans la rue, personne ne me regarde, je ne suis personne. Et pourtant, ces regards inexistants me tétanisent. Je veux être à la hauteur pour eux, leur renvoyer l’image d’une femme forte, qui sait où elle va. Je fuis le regard des passants que je croise, et dans le même temps j’essaie de m’imaginer ce qu’ils doivent se dire en me voyant. J’espère en intimider certains, plaire à d’autres, être jalousée même ; ne laisser personne indifférent. Seulement, lorsque je commence à penser la manière dont je marche, je ne sais plus marcher. Je sens que mes pas manquent de fluidité. Je suis crispée. Par inadvertance, mon pied se met à butter contre le sol qui n’est jamais parfaitement droit. Mes jambes commencent à manquer de souplesse et de fluidité. Mes mains deviennent trop lâches, ou trop resserrées. Finalement, le besoin de contrôle désordonne la synchronisation de mes gestes, et ma marche ressemble à celle d’un robot mal réglé. Je me sens alors un peu ridicule d’éprouver autant de difficulté pour un exercice que de jeunes enfants font si simplement.

Moi, je dois réapprendre, et aimerais devenir un mannequin de rue.

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