La tortue rouge, conte écologique

La tortue Rouge, premier long-métrage de Michael Dudok de Wit, met en scène l’histoire d’un naufragé, sous un angle qui s’éloigne du schéma traditionnel de la Robinsonade où l’homme apporte sa culture à son île d’accueil. Auréolé du prix spécial du jury « un certain regard » au festival de Cannes, ce film d’animation aux allures de mythe, nous invite à une réflexion sur le rapport que l’homme entretient avec la nature sous une couche de vernis philosophique et poétique. Un message essentiel dans une décennie où nous avons plus que jamais besoin de redéfinir notre rôle sur notre terre d’accueil.
Man vs Wild
Dans le tumulte d’une tempête, un naufragé tente de reprendre sa respiration entre deux vagues d’une mer démontée. Il s’échoue miraculeusement sur une île aux allures de carte postale paradisiaque qui s’avère en fait être un enfer pour toute personne faisant l’expérience de la solitude. L’homme va alors tout faire pour s’échapper de sa prison de sable et fausser compagnie aux crabes et aux mouettes pour retrouver ses semblables.
A bord d’un radeau de fortune, il vogue sur l’océan pour retrouver la civilisation perdue. Mais alors qu’il s’éloigne, une force mystérieuse de la mer brise son esquif de bambous ainsi que ses espoirs. Effrayé mais pas abattu, il puise dans ses forces pour tenter sa chance une deuxième fois. Pour le même résultat. Puis une troisième. En vain.
Dans cette première partie, Michael Dudok de Wit replace le mythe de Sisyphe en plein Océan. Ici, les efforts de l’homme sont vains car voués à l’échec et condamnés à un éternel recommencement. Dans un environnement sauvage qui lui inconnu et qui s’incarne en une altérité sourde et inaccessible, le monde paraît dépourvu de sens. C’est la mise en scène de l’absurde au sens Camusien du terme : la contradiction entre le désir de la raison humaine et le monde déraisonnable qui hurle son silence. A l’instar de Sisyphe qui remonte l’objet de son tourment sur la pente de la montagne, le protagoniste de la tortue rouge est amené à vivre la même scène sans comprendre les raisons de son malheur. C’est en effet un animal d’ordinaire pacifique, une tortue qui empêche l’homme échoué de s’échapper de son îlot.
Le choix de l’animal renforce la dichotomie entre l’homme et la nature, clivage qui se retrouve au cœur des débats qui animent nos sociétés puisque nous sommes entrés dans l’ère de l’Anthropocène qui désigne cette nouvelle période géologique caractérisée par l’influence prédominante de l’homme sur le système terrestre. Inventant la machine à vapeur, nous avons considérablement déréglé la machine du monde : sols détruits, acidification des océans, destruction d’espèces animales ou végétales, ressources pillées, déchets éparpillés.

La reconnaissance et l’utilisation du terme Anthropocène par l’ensemble de la communauté scientifique mondiale (ou presque), peut se concevoir comme l’aboutissement du mythe de Prométhée offrant le feu aux hommes, leur permettant par là même de s’affranchir de leur état naturel, de couper le lien avec la nature en créant une culture humaine basée sur la technè, qui permettrait à l’homme d’avoir une influence importante sur son environnement mais aussi de se brûler soi-même car dans l’idée d’Anthropocène, il y a cette dimension que nous sommes responsables de notre propre destruction potentielle par le dérèglement climatique. L’homme s’impose comme une force destructrice qui, en tentant d’asseoir sa domination sur la nature, provoquerait sa destruction.
Un style au service de la réhabilitation de la nature
Dans cette deuxième partie du film, la collaboration de Michael Dudok de Wit avec Isao Takahata, (Le Tombeau des lucioles, Le Conte de la princesse Kaguya) se ressent d’avantage et fait évoluer notre regard sur le rapport que l’homme avec la nature. En effet, quand nous abordons le concept même de nature, nous nous plaçons d’emblée dans une vision Occidentale du monde, où l’opposition entre la nature et les hommes est le maître mot. Philippe Descola, grande figure de l’Anthropologie auteur notamment du livre Par delà Nature et Culture insiste sur le fait que « Le concept de nature est une invention de L’Occident (…) seul l’Occident moderne s’est attaché à classer les êtres selon qu’ils relèvent clos lois de la matière ou des aléas des conventions. »

Au contraire, dans un brillant essai, la spécialiste de la culture Nippone Agnès Giard décortique ce rapport aux choses. Elle oppose la tendance naturaliste de l’Occident à celle, animiste du Japon. Dans un cas, l’homme est maître absolu de la nature, et il est le seul à posséder une conscience. Dans le shinto, la religion Japonaise traditionnelle, les animaux , les objets, les arbres et même les pierres ont une âme. Une vision qui met finalement l’homme sur le même piédestal que la nature dans laquelle il s’intègre.
Cette idée se ressent particulièrement au niveau du temps qui s’écoule au fur et à mesure du récit. A travers les illustrations de la chaîne alimentaire, où un poisson mort fait le festin d’une mouche qui devient à son tour celui d’une araignée, ou encore du crabe emporté par une mouette, c’est la beauté de l’instant éphémère qui est célébré. La mort est ici présentée comme une étape inhérente à la vie. Tous les animaux peuvent mourir, tout change, tout passe. Dans la culture Asiatique, la mort, à condition de n’être pas éprouvée dans la douleur ou la maladie, est vécue comme un phénomène faisant partie du cycle de la vie et n’est pas appréhendée de manière tragique. Une conception à l’opposé de celle que nous développons dans nos sociétés. Elizabeth Parrish, PDG de l’entreprise Américaine BioViva prétend ainsi avoir réaliser le plus vieux rêve de l’humanité en affirmant avoir rajeuni de 20 ans grâce à une thérapie génétique dont elle a été le propre cobaye. La Benjamin Button de la génétique souhaiterait également demander à la Foof and Drug Administration de considérer le vieillissement comme une maladie. Nombreux sont ceux à vouloir repousser la faucheuse et la pensée d’Elizabeth Parrish est partagée par plus d’un apprenti sorcier. Tout ça pour dire que la Tortue Rouge fait plutôt état d’accepter les choses de la vie.

Dès lors que la tortue rouge se transforme en femme, l’île devient d’abord le lieu d’une vie de couple, puis à trois, dans lequel l’Homme renoue avec son environnement. Le temps s’écoule lentement sur fond d’image épuré et contemplatives, sorte de jardin d’Eden fait de pêche et de cueillette. D’abord dans une démarche de résistance, le contact avec la nature est renoué. Comme si la nature n’existait pas de manière isolée en tant qu’objet mais qu’elle se trouve bien engagée dans un couple indissociable composé de la nature et de la culture. Une pensée qui prend de l’ampleur dans un contexte de préservation de l’environnement….
Vers une judiciarisation de la nature ?
Depuis le mardi 20 août 2013, nous vivons sous crédit écologique et nous contractons une « dette » envers l’environnement. Cette date correspond en effet au « Global Overshoot Day » c’est-à-dire au « jour du dépassement planétaire » selon l’organisation non gouvernementale Global Footprint Network (GFN). L’indicateur utilisé mesure » l’écart entre ce que la nature peut régénérer et ce qui est requis pour alimenter l’activité humaine ». Un événement historique qui a le mérite d’être clair : nous remplissons piteusement notre rôle de gardien de mère-nature (si tel est notre le nôtre).
Cependant, on semble assister à l’émergence d’une juridiction pour préserver la nature. De même qu’on intègre doucement l’idée selon laquelle on ne doit pas faire de mal un être sentient, c’est-à-dire doté de perception d’émotion, de désir, combat porté par les antispécistes, la nature pourrait elle aussi se constituer en tant qu’entité juridique.

Le fleuve Whanganui, en Nouvelle-Zélande, s’est ainsi vu reconnaître les mêmes droits qu’une personne. Le Parlement a accordé une personnalité juridique à ce fleuve, qui coule sur 290 kilomètres dans l’île du Nord. Des dizaines de Maoris ont assisté au vote de la loi, le mercredi 15 mars. Le texte fait ainsi valoir que le fleuve est une entité vivante, « partant des montagnes jusqu’à la mer, y compris ses affluents et l’ensemble de ses éléments physiques et métaphysiques ». Ils ont chanté pour célébrer l’événement et le fait que des droits aient été reconnus à cette nature qui leur est si chère.
La reconnaissance des éléments issus de la nature comme étant sinon semblable du moins égale au genre humain se retrouve dans de nombreuses cultures dont celle des indiens d’Amérique. En réponse au gouvernement Américain qui lui proposait d’abandonner ses terres aux Blancs en échange d’une réserve pour les Indiens, le grand chef Indien Seattle expose ses conditions dans une lettre éblouissante de beauté. Chaque brin d’herbe est sacré, tout comme chaque animal doit être traité comme un frère, chose qui n’est pas compris par les blancs. En résumé, les Indiens considèrent que « Nous sommes une partie de la Terre et elle fait partie de nous ». Si certains considèrent cette philosophie à l’eau de rose comme archaïque, nous avons pu voir dernièrement avec l’exemple du Dakota Pipeline qu’elle était aussi sincère qu’animé par une volonté puissante. La mobilisation de nombreuses tribus Indiennes contre la construction du pipeline Dakota Access (DAPL) sur les terres sacrées de leur ancêtres s’est vu couronné de succès. L’armée Américaine propriétaire du terrain a annoncé qu’elle ne délivrerait pas d’autorisation à l’entreprise Energy Transfer Partners pour creuser sous la rivière Missouri. Une victoire du pot de terre contre le pot de fer. A l’instar des antispécistes, il ne s’agit plus d’opposé la nature à l’humanité.

La mobilisation des tribus Indiennes contre le Dakota Pipeline
Sans épouser une conception de la nature similaire à celle des Indiens, de nombreuses voix s’élèvent pour doter la nature de droits, afin de punir ceux les bafouent. Le 15 septembre 2016, la cour pénale internationale annonçait l’élargissement de son champ d’action à certains crimes environnementaux. Un premier pas avant la reconnaissance du crime d’écocide comme cinquième crime international ? Si cette notion reste certes floue, elle permettra sans doute dans un futur pas si lointain que ça de saisir les autorités pour traîner devant les tribunaux les acteurs conduisant à « des ravages écologiques, l’exploitation illicite des ressources naturelles ou l’expropriation illicite de terrain ».