Le paradoxe techno

Des Raves dans les champs aux environnements parfaitement sécurisés, des babas cools à la jeunesse dorée, la techno qui rythmait autrefois les soirées underground s’est considérablement ouverte et est désormais moins confidentielle qu’à ses débuts. L’éclosion de Labels, d’artistes iconoclastes répondent ainsi aux attentes d’une génération Y en quête de rupture. Mais cette démocratisation aboutie à un paradoxe. Musicalement, la techno ne s’est jamais aussi bien portée. Mais on peut se demander si elle n’est pas en train de perdre son âme en devenant une machine commerciale.
La vague Techno
Au début des années 80, la musique se caractérise par un manque de renouvellement des genres : le disco agonise gentiment, le Rock devient plus édulcoré et le Hip Hop peine à pénétrer les mœurs et les consciences. C’est dans cette phase de transition que les Vibes techno commencent à franchir les portes de quelques clubs de Détroit tel que le fameux Warehouse (d’où le nom de House) animé par le DJ Frankie Knuckles, qui mixe alors avec brio des rythmiques combiné à des musiques « ethniques ».
Séduits par les immenses possibilités offertes par le synthétiseur, de nombreux Dj’s issus du Hip-Hop vont se tourner vers la techno. Le défi technique proposé par la techno et la House leur apparaît alors comme une suite logique du développement de la musique. Cela tombe bien, cette ambition artistique fait écho aux aspirations d’une partie de la jeunesse qui souhaite trouver une nouvelle échappatoire. Derrick May, Juan Atkins et Kevin Saunderson délaissent les voix et utilisent un son électronique plus minimal pour créer finalement ce qui se initie véritablement le mouvement techno. Caractérisé par une fréquence de BPM déconseillé aux cardiaques (parfois plus de 150 par minutes), la techno joué dans les Raves, permet par sa répétition et sa puissance, de laisser libre court à sa fureur de vivre, que ce soit dans un champ ou entre les murs de rouilles d’un entrepôt désaffecté de la Ruhr ou de Manchester.
Les Raves débarquent sur le vieux continent au début des années 90. Les premières ont d’abord lieu dans la perfide Albion. Le contexte s’y prête : le pays est en plein marasme économique avec un taux de chômage avoisinant les 15%. Cette période marque l’apparition (et la stigmatisation) des bandes de jeunes, les blousons noirs entre autre, qui se livrent à des actes de vandalismes et qui trouvent un défouloir dans le hooliganisme. L’heure est à l’imposition de la rigueur sous le gouvernement Thatcher et les hédonistes de la nuit sont plutôt mal lotis. Les sites industriels sinistrés retrouvent alors une seconde jeunesse en devenant le terrain de jeu d’une partie des fêtards qui souhaitent développer les « warehouse parties ». L’Acid House est de plus en plus fréquemment entendu dans ces lieux qui reprennent les symboles de mouvements annexes ou antérieurs tels que le fameux smiley du mouvement Hippie et les protagonistes viennent déguisés de manière fantasque comme pour renouer avec l’âge d’or que fut Woodstock.

C’est avant tout un mouvement hédoniste exaltant le plaisir de la danse. Il redonne optimisme et espoirs aux jeunes générations qui s’y retrouvent pour former un véritable melting pot : membres issus de la culture new-wave, nostalgique du disco, fan de hip-hop et gays répondent à l’appel autour de valeur universelle et sincères (naïves diront les mauvaises langues) tels que la paix, l’amour, la tolérance. Les Raves permettent alors de canaliser la frustration des jeunes et de les regrouper autour de valeurs communes. Au-delà des fameux murs du son sur lesquels se défoulent les participants, la rave se caractérise également par l’importance du lieu. Une fête techno à l’époque est vécue comme un voyage hors du temps, presque spirituel. L’action se déroule principalement dans la salle, dans laquelle le public joue les premiers rôles, concept en pure opposition par rapport au Rock. La réussite d’une fête tient donc principalement au public, au profit duquel le dj s’éclipse, allant même jusqu’à jouer caché (chose qui a bien changé) ainsi qu’au lieu.
La contestation sous le masque hédoniste
Instrumentale, la techno n’a pas pour vocation comme le rap, par exemple, à traiter des problèmes des quartiers. Cette musique met en avant l’exaltation des sens, l’écoute ou tout simplement le plaisir d’être ensemble. Mais sous ces airs de fête pour la fête c’est un mouvement contestataire, notamment par son histoire et par les valeurs dont elle se fait le vecteur.
Les premières Raves ont ainsi marqué l’imaginaire collectif en véhiculant un puissant sentiment de liberté et d’abolition des normes sociétales rigides. Tout restait à créer et à inventer, d’où le sentiment des participants d’écrire l’histoire. Issus de musique et culture différentes, ils devaient sans doute éprouver le sentiment qu’une nouvelle culture universelle pointait le bout de son nez. Les Raves offraient une bouffé d’oxygène à ses participants qui trouvaient là un espace hors sol, libre de toute lois (toute proportions gardées) ou du moins qui pouvaient prendre du recul par rapport à celle-ci.
Les premières grandes raves parisiennes connaissent également un gros succès. D’abord par le bouche à oreille puisqu’il n’y avait ni téléphone portable ni internet, et où les petits groupes d’initiés se retrouvaient alors dans des lieux tenus secrets. Face à un public toujours plus nombreux, certains médias tels que Radio FG ont vite pris le relais. L’un des premiers journaliste à saisir l’ampleur du phénomène, Didier Lestrade, s’enthousiasmait dans les pages de Libération à propos des Ravers en les décrivant comme « farouchement éclectique formé de zonards, d’étudiants, de vrais babas en pantalons de velours, de bourges en loden. Je ne vois pas de défaut à cette fête qui m’a paru si sincère, si simple, qu’elle devrait donner quelques idées aux clubs miteux que Paris a désormais à nous offrir ».
Bref, la techno a le vent en poupe chez la jeunesse qui y découvre un nouvel exutoire ce qui n’est pas du goût du gouvernement qui voit d’un mauvais œil l’émergence de ce phénomène qu’il considère commeétant trop en marge de la société. Le rejet des règles, de l’ordre moral et l’introduction des drogues ne font pas bon ménage avec les velléités du gouvernement qui souhaite faire régner la discipline. Les forces de police ont tout fait pour se mettre en travers du chemin Underground au début des années 90. Il faudra attendre 1998 et l’intervention de Jack Lang pour voir apparaître la première « Techno Parade » à Paris qui réunira près de 250 000 personnes.
D’où vient ce regain d’attention de la jeunesse pour la techno ?
La Techno semble aujourd’hui sortie de ses catacombes ou du moins de ces champs. La reconnaissance de ce mouvement dans la culture populaire semble aussi méritée que logique. Cette émergence de la techno au grand jour provient aussi sans doute d’une réaction par rapport à l’EDM (l’électro dance music) qui règne en maître à l’échelle mondiale mais qui finalement s’avère vite limitée pour un public avide de sonorité rare et de diggings. Comme une rébellion par rapport à une musique de plus en plus assujettie à une industrie qui ne jure (presque) plus que par le star system, la techno est certes moins confidentielle qu’auparavant, mais ses racines restent ancrées dans un univers qui conservent une certaine authenticité. Ce phénomène corrobore parfaitement avec la nostalgie des années 90’S, qui précédait l’entrée dans le nouveau millénaire, qui offre des perspectives excitantes mais dans lequel la jeunesse se sent parfois larguée.
Musicalement parlant, le mouvement ne s’est jamais aussi bien porté. Les Labels ont fleuri dans le terreau Parisien et les événements technos ont désormais pignon sur rue. Des collectifs comme Berlinons Paris, Microclimat, Cracki, La Mamie’s contribuent à ouvrir le champ des horizons en s’attaquant à un public plus large. Depuis quelques années déjà, Paris s’est repositionnée sur la carte des capitales techno européennes grâce à certains de ses temples nocturnes, tels que le Rex Club, le 6B et désormais grâce au Concrete qui a donné sa chance à de nombreux artistes dont les visions musicales collaient parfaitement avec les attentes d’une nouvelle génération. A n’en pas douter, certaines légendes urbaines, dont la plupart prennent leur racine en Allemagne, ont également contribué à pénétrer la sensibiliser la jeunesse. De Berlin Calling, film aux accents documentalistes mettant en scène la vie du Dj Berlinois Paul Kalkbrenner au Berghain ancienne centrale électrique de Berlin, rebaptisé en « club le plus célèbre du monde » affublé de son cerbère Sven, les mythes ne manquent pas et contribuent à ériger la techno en tant que mode de vie et norme culturelle hype.

Mais c’est également le système de diffusion même de la techno qui lui a permis de conquérir les jeunes. Absente des canaux de diffusion comme la télé ou la radio, elle est principalement présente sur les réseaux sociaux, terrain de chasse privilégié des nouvelles générations. Le développement de festivals tels que le Weather, le Peacock ou encore les nuits sonores à Lyon donnent lieu chaque année à une course contre la montre, ou le simple fait de participer à ces événements donnent le sentiment d’appartenir à une communauté. Les boiler room représentent au même titre une publicité à moindre coût efficace. Les vidéos Boiler Room se sont fondues dans le paysage musical avec une recette simple: un plan fixe, un lieu, un DJ. Cet apport d’une expérience visuel dans un milieu qui en manquait cruellement, a connu un succès fulgurant et a permis de faire émerger des artistes issus dans la scène underground à travers des vidéos Youtube.
Vraisemblablement, cette communication bien huilée a permis d’installer les événements techno en haut de l’affiche, et ont permis de faire des lieux underground les nouveaux sites bankables de la capitale. Par exemple, voir le label LIES regrouper des milliers de personnes paraissait impossible il y a quelques années de cela.
Une démocratisation à tout prix ?
Comme dans tout développement musical il existe un revers de la médaille. L’ouverture de la techno à un plus grand nombre a pour risque de dénaturer ce courant artistique, de la couper de ses fidèles de la première heure.
Pensée comme un mouvement contestataire à un moment donnée, la techno semble à présent bien loin de ces lieux hors du temps, où la rencontre était le maître mot et où le dj tirait les ficelles en coulisse. Désormais, c’est érigé en véritable héros que les têtes d’affiches donnent le ton, replié derrière leur platine. Le nouveau rôle joué par les djs les coupe la plupart du temps de leur public et ceux-ci prennent des commissions dignes des plus grandes pop star. Ainsi, c’est avec surprise que l’on a vu un des fer de lance du mouvement techno, Richie Hawtin (alias PLatstikman), poser aux côtés de Skrillex et Paris Hilton dans une séquence tournée à Ibiza. En opposition par rapport au rock, les djs mettaient un point d’honneur à rester tapis dans l’ombre, ils s’effaçaient au profit du dancefloor où se déroulait le plus clair de l’action. Désormais c’est tout l’inverse. Le problème de ce début de starification est que l’on prête moins attention à ceux qui nous entoure, pour se concentrer sur le devant de la scène, moment à immortaliser à tout prix avec son smartphone. Le dancefloor devient très connecté, peut-être trop… les conséquences d’avoir un public un plus passif est que l’on perd en spontanéité, en échange.
Certains DJ se sont ainsi mués en véritable businessmen que ce soit dans l’electronic dance music, mais aussi dans la techno. Certains DJ prennent jusqu’à 50 000 à 60 000 euros de commission pour mixer lors d’un festival, sous prétexte qu’ils revendiquent 2 millions de fans sur Facebook. Comme dans le rock ou dans le hip-hop, on assiste à des dérives…
Si accent s’est donc resserrer sur l’aspect musical, la bulle sociale a éclaté en cours de vol. Il n’y a plus de revendication et la techno n’incarne plus un système de valeur basé sur le respect, la tolérance mais un divertissement, un spectacle pur et dur. La hausse du prix des boites les plus célèbres et des festivals dont les prix d’entrées sont parfois hallucinants excluent une partie des technophiles ce qui homogénéise la population. Il n’est ainsi par surprenant de voir la jeunesse dorée s’inviter dans les repères underground, nouveaux lieux hypes de la scène nocturne. Ainsi, la communication n’est plus axée sur le respect et une certaine alchimie se perd. Lors de la dernière édition estivale du Peacock, au lendemain des attentats de Nice, il était ainsi surprenant que pas un mot en hommage aux victimes ne soit prononcé, que ce soit par l’organisation ou par les artistes eux-mêmes. Cette dimension de respect, de tolérance passe sinon à la trappe du moins au second plan, ce qui est bien dommage quand on sait ce que les premières raves et soirée underground représentaient à ce niveau là.
Artistiquement, on constate une avancée mais qui se monnaye. L’esprit techno s’est affaibli et n’est plus qu’un mouvement musical. Les djs sont érigés en dieu vivant de la nuit et les labels mettent en place un marketing redoutable fondé sur l’image, même si cela reste encore soft comparé à l’EDM.
Mais la techno reste avant tout un lieu fait pour écouter de la musique et s’évader, s’émanciper de certaines contraintes, où chaque lieu possède ses propres règles. Plus besoin d’être un marginal en puissance pour apprécier et jouir de cette musique. Les mèches blondes et les « hypsters » ont pris le relais. Et quelque part, cette ouverture est aussi la bienvenue.
Au fond cela n’est pas si grave. Une fête reste une échappatoire où l’on laisse de côté le futur pour rencontrer le présent. L’évolution d’une musique passe souvent par son ouverture, et le fait de pas être en marge du système pour pouvoir apprécier la qualité d’une musique est plutôt bon signe. Une scène de danse reste un espace de liberté, où les gens oublient un instant fugace leur crainte, leur peur, leur quotidien. Il faut ne pas pour autant que les artistes oublient d’où vient la techno, et ce sur quoi elle repose. Il ne faudrait pas que la réappropriation de ce genre musicale par les classes moyennes aisées, aboutissent par l’instauration de carré VIP au sein des boîtes et qu’elle ne tombe pas dans l’ornière du show-biz à deux balles. La techno puise sa racine dans les transgressions de l’interdit, dans l’ode au voyage et si possible composée d’une foule bigarrée.
“Une piste de danse n’est jamais un endroit neutre, mais avant tout un espace de liberté et de transgression. Un lieu où se synthétisent, comme dans nul autre espace, l’air du temps et les défis auxquels est confrontée chaque nouvelle génération (…) c’est surtout le territoire où les danseurs viennent communier en résistance au « dehors », au « réel », face à ce qui accable et menace. En ce sens la piste de danse est un espace politique. Elle est avant tout ce carrefour fondamental où s’inventent et s’articulent toutes les façons de dire NON. » Extrait d’Electrochoc de Laurent Garnier
Comment la Techno va-elle se réinventer ?
Devons-nous en déduire que la techno s’est irrémédiablement embarquée sur la pente glissante de la démocratisation à tout va, qui ne manquera pas de la dénaturer et de lui faire renier ses racines « glaciales » ? Si elle doit se garder de basculer dans certains écueils, il a fort à parier qu’avec la montée conservatrice dans les sociétés Occidentales, que ce soit Trump aux Etats-Unis, Geert Wilders aux Pays-bas ou encore Marine Le Pen en France, les jeunes ne demandent qu’à se vêtir de ce drapeau underground anti pop et qu’elle pourra jouer le rôle du punk outre-manche. Nombres de DJ assuraient ainsi, travailler de plus en plus sur des projets qui consistent à lire des textes anti-facistes sur des sons technos.
ce courant musical sera amené à renouer avec son projet de protestation et de revendication d’une certaine liberté et égalité. Il n’y a qu’à regarder comment elle navigue dans les pays aux régimes plus autoritaires. Une partie de la jeunesse de Kiev construit son identité au sein d’une scène électronique qui lui permet de respirer un parfum dans de liberté dans un pays ravagé par la crise économique, la corruption et la discrimination. De même, en Iran, où la population reste muselée, les jeunes Iraniens se réunissent dans le désert pour participer à des raves party loin des oreilles des Mollah. En se réunissant entre garçons et filles (et en consommant de l’alcool et de la musique), ces jeunes qui n’ont pas peur de témoigner à visage découvert prennent de véritables risques pour faire bouger les lignes.

La présence d’artistes issus de la scène techno dans des événements tels que l’Afrika Burn donne également des signes encourageants qui attestent que cette musique a su garder son âme à travers les années. Petit frère du Burning Man américain, l’AfrikaBurn accueille chaque année depuis maintenant 8 ans 9 500 « burners » au cœur de l’Afrique du Sud dans le désert du Karoo. C’est un exemple moderne de ce que l’on appelle « zone autonome temporaire », concept instauré par Hakim Bey, écrivain et poète Américain. Dans ce laboratoire d’expériences sociales, l’argent n’existe plus, tout repose sur l’échange et l’entraide. Dans cette fête nomade, l’immédiateté et l’expérience de la liberté l’emportent sur le reste. Une vision qui renoue avec le souhait formulé par les premiers adeptes de la techno, vivre ensemble des expériences collectives, où la spontanéité et la liberté sont de mises.