Premier contact, ode au pacifisme

Premier Contact aurait pu être un énième blockbuster Hollywodien où des Aliens belliqueux souhaiteraient coloniser la terre après avoir fait le voyage depuis l’autre bout de la galaxie. Du moins c’était la crainte ressentie par un grand nombre de spectateurs lors du visionnage de la bande annonce. C’était sans compter sur le talent de Denis Villeneuve, qui signe une œuvre empreinte d’émotion et de poésie dont les messages tranchent avec le contexte géopolitique actuel. Une bouffée d’air et de tolérance dans un monde où l’heure est au repli national.
La paix, objet non-identifié ?
Douze sphères OVNIS atterrissent à douze points éloignés de la planète. Si l’arrivée des « envahisseurs » s’inscrit dans un schéma classique, à l’instar du livre de H.G. Wells La guerre des mondes, la gestion de la crise internationale l’est beaucoup moins. La réaction de la communauté internationale laisse en effet présager une chose sur la nature humaine : la différence implique souvent la violence qu’elle soit liée à la couleur de peau, à la religion, au sexe, à l’orientation sexuelle et dans le cas présent de système solaire.
Ne pas comprendre les intentions de quelqu’un ou l’absence de maîtrise d’une situation nous pousserait à y répondre par l’état de nature, qui se manifeste notamment par la violence. A travers la réaction, certes un peu caricatural qui est faite de la Chine et de la Russie dans le film, à savoir déclarer la guerre aux Heptapodes, créature hybride digne du bestiaire de l’écrivain Horrifique Lovecraft, fait écho aux différents contacts qui ont eu lieu entre les civilisations au cours de l’histoire humaine qui ont fini en un bain de sang.
Louise Banks, experte linguistique, constitue le trait d’union entre les touristes intergalactiques et l’humanité : en d’autre terme tous les espoirs de paix, ou en tout cas, toute tentative pour éviter la guerre reposent sur ses épaules. Ses efforts pour nouer un contact s’avèrent certes ponctuées par des signes encourageants, notamment dans cette séquence aussi surprenante qu’audacieuse où nous découvrons avec éblouissement le « langage » des heptapodes. Cependant, le travail de l’héroïne apparaît fastidieux et surtout trop long aux yeux des commandants militaires ainsi qu’aux chefs des États. Ils ne comprennent pas sa démarche. Il faut dire qu’elle demande du temps. Ici comme souvent dans la vie, le temps est bien la clé.

Dans cette partie du film, Villeneuve souligne que nous avons du mal à envisager les solutions sur le long terme. Cela se ressent notamment dans les œuvres culturelles, particulièrement le cinéma où les scénarios catastrophistes portés à l’écran sont légion, des zombies aux pandémies, et où les solutions peinent en émerger (c’est aussi en ce sens que Premier Contact se distingue). Bloqués dans un seul espace temps (contrairement aux aliens), la violence apparaît comme le seul moyen pour les humains de sortir de l’impasse et restituer le déséquilibre engendré par la présence des Aliens. Les actes de violence commis pendant le film sont commis par nos semblables alors même que les Aliens semblent ignorer le sens du mot arme.
L’incapacité de la communauté internationale à parler d’une seule et même voix nous invite à une réflexion sur la notion même d »États-nations. Leur existence semble se justifier en agissant contre leur voisins pour assurer leur unité. D’un point de vue empirique, on fait souvent le récit de la guerre comme ci celle ci était instinctivement le premier recours des États. Jean Claude Carrière dans son livre sobrement intitulé La Paix, constate que peu d’ouvrages l’abordent, comme si la guerre était la plus belle des activité humaines. Selon lui, le vieil adage « Si tu veux la paix, prépares la guerre » serait malheureusement une logique inhérente au schéma de pensée des États. La construction d’un ennemi a souvent été le moteur pour dessiner une nation, qu’ils soient intérieur ou extérieur dans le but de servir ses intérêts : les boches pendant la deuxième grande guerre, les communistes pendant la guerre froide et désormais Daesch. La construction du “boche” visait à déshumaniser l’adverse ce qui permettait d’accepter la réalité des tranchés. La lutte contre Daesch permet de tout accepter, du moins plus de choses, tel que l’état d’urgence, le durcissement de certaines lois et apparaît comme un moyen commode pour masquer les problèmes de fonds. La guerre a longtemps été perçue comme une possibilité de progrès. Hitler affirmait ainsi que l’Allemagne avait besoin d’une bonne guerre tous les 10–12 ans.
Or nous avons vu que ce n’est pas le cas.
Victor Hugo prophétisait déjà à l’époque qu’une guerre entre Paris et Berlin serait dans un futur proche aussi inconcevable qu’une guerre entre Amiens et Orléans. La paix du couple franco-allemand semble également reposer sur de solides fondations. De même, si le conflit Israélo-Palestinien apparaît aujourd’hui sans issues, il faut se rappeler que toute paix semblait impossible en Irlande entre Républicain et Unioniste. Or, Dublin est désormais une ville pacifique.

Denis Villeneuve refuse quant à lui de céder au pessimisme en affirmant sa croyance dans la résolution d’une situation conflictuelle, quand bien même il dénonce dans un premier temps, la réaction que nous aurions eu. Il nous donne ensuite sa recette pour parvenir à un monde stable et pacifique.
Renouer une communication brisée
Jürgen Habermas, considéré comme des grandes figures intellectuelles de notre époque s’est écarté de la théorie critique défendue par l’école de Francfort pour se rapprocher de l’esprit des Lumières en valorisant la « communication », qui serait seule à même de produire un accord démocratique. Son livre Théorie de l’agir communicationnel, ouvrage de près de mille pages proposait une théorie de la société reposant sur la communication. Le philosophe développait ainsi l’idée selon laquelle une paix durable est possible dans un contexte de mondialisation à travers la communication. Cependant, après le choc du 11 septembre, il reconnaît dans un élan d’une grande honnêteté intellectuel que cet événement remettait en cause sa théorie. Où quand deux avions brisent des années de travail.
Habermas tente ainsi de comprendre pourquoi la violence au niveau interétatique ne parvient pas encore à s’apaiser. Pourquoi un événement comme le 11-Septembre est-il possible, voire inéluctable?
L’espace public mondialisé, selon lui, répond à une logique du plus fort. Le dialogue instauré par les Etats ne reposerait alors que sur des identités souveraines incapables de se définir autrement que par exclusion de l’autre. C’est finalement ce qui nous est montré dans Premier contact où les arrivants sont perçus instinctivement comme un espèce intrusive à éradiquer sans même essayer de les comprendre. Les rencontres entre les civilisations ont souvent été marqué par la violence qu’il s’agisse des rencontres entre musulmans d’Espagne et vikings du Danemark, entre les conquistadors Espagnols et les Mayas ou encore entre les pères pèlerins et des indiens. Dans ces conditions, il est inconcevable de penser une communication planétaire exempte de tout événement violent comme celui du 11-Septembre.
Aujourd’hui, il est clair que l’agir communicationnelle ne fait plus grand sens car nous sommes entrés dans une nouvelle ère où la post-vérité serait reine. Sur le papier, elle se définit par des circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence pour modeler l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux opinions personnelles. Les dernières élections Américaines ont ainsi consacré le champion en la matière, le milliardaire Donald Trump. Celui-ci affirmait par exemple qu’il aurait vu des « milliers de personnes » dans le New Jersey « acclamer » la chute des tours du World Trade Center. Une déclaration aberrante parmi tant d’autre divulguée dans un brouillard d’approximation et sans fondements.
Raconter n’importe quoi devient la meilleure méthode pour faire passer un message en jouant sur les clivages et en suscitant une émotion vive. Nul besoin de passer les frontières pour en entendre à droite et à gauche. Encore très récemment, nous avons eu le loisir d’entendre François Fillon déclarer dans le plus grand des calmes en direct du JT de 20h, qu’un média avait annoncé le suicide de sa femme…information qui n’a pas été confirmé par la suite. Si le phénomène de la post-vérité n’est pas nouveau, il a assurément été renforcé par l’essor des réseaux sociaux dont les les algorithmes ne nous donnent accès qu’à la parole de ceux avec qui nous sommes déjà d’accord.
La rédactrice en chef du Guardian, Katharine Viner, abonde dans le même sens en expliquant que les bulles de filtres propose à chaque utilisateur sa propre version correspondant à son historique, le renvoyant constamment vers ce qu’il connaît déjà (sans que celui-ci est ai conscience). Cela aurait pour effet de fragiliser notre esprit critique, nous laissant plus vulnérable face à des communications malhonnêtes.
Quoi qu’il en soit cela annonce surtout qu’une tentative d’explication du monde, de saisir une réalité un tant soit peu objective est une tentative vaine. Comment répondre au réchauffement climatique quand le dirigeant de la première puissance mondiale le réduit à un simple « une invention des chinois » ? Comment construire une culture de la tolérance si nos dirigeants politiques (de tous les bords) privilégient les petite phrase susceptibles de faire le buzz au lieu de fournir les clés d’analyses susceptibles d’expliquer un phénomène ? Coller des étiquettes toutes faites apparaît effectivement un procédé plus commode pour synthétiser sa pensée et s’adresser au plus grand nombre .
C’est dans ce contexte que Premier contact a fait son apparition dans les salles nous offrant une vision à l’opposé de celle dont nous avons été aspergé pendant la campagne de Trump. Denis Villeneuve souhaite nous montrer qu’il est impossible d’accéder à un état de paix sans volonté de comprendre l’autre, d’établir une connexion avec lui et à quel point cette communication est vitale pour comprendre le monde.
Louise, la traductrice, possède le don de l’ultralangage, condition sine qua no pour communiquer avec les Aliens. Sa démarche se situe à l’antipode de celle de l’homme moderne, qui est évolue dans le présent perpétuel, soumis au culte de l’immédiateté et qui n’essaye pas de comprendre l’autre. Il est plus facile de se défier des Aliens (qui ressemblent pourtant à des mains tendues) que d’essayer d’établir une communication en leur apprenant notre signaux. Finalement, ce sont bien des mots d’amour et un murmure (qui suppose de tendre l’oreille pour mieux écouter) qui empêcheront au monde de basculer dans un enfer de flamme.
Dépasser le souverainisme national et répondre de manière globale
Premier contact propose une vision d’une humanité unie où les mots d’amour l’emportent sur les actes de guerre. Établir un gouvernement mondial doit nous aider à en prendre définitivement conscience que l’espèce humaine est une et indivisible. À vrai dire, c’est même la seule manière de faire aboutir le beau projet de « paix perpétuelle » d’Emmanuel Kant et d’assurer à tous les humains les mêmes droits et les mêmes devoirs. La souveraineté nationale doit faire son temps ; l’interdépendance doit devenir la règle. Seul un gouvernement mondial sachant allier vision, expertise et autorité est à même de nous sortir de la « polycrise » globale qui nous guette. Les défis que va relever l’Humanité sont communs à tous les pays.
Comment le nier?
D’ici 2050, il est prévu que la biodiversité terrestre diminue à nouveau de 10 %, la superficie des forêts de 13 % (si nous faisons rien). Les eaux douces qui ont déjà perdu 1/3 de leur biodiversité subiraient de nouvelles pertes. Face à ces prévisions, les univers de livres tels que Dune (Frank Herbert), l’Adjacent (Christopher Priest) ou ceux de film comme Interstellar de Christopher Nolan ou bien encore Mad Max de George Miller, mettant en scène une planète ravagée où l’espèce humaine tente de survivre coûte que coûte, ne relèveraient pas de l’ordre de la fiction mais bien de la réalité. Si le discours catastrophique a évolué pour ne pas perdre en crédibilité, les conséquences d’un réchauffement au-delà de trois degrés dans les décennies à venir seraient catastrophiques. L’actuel afflux de réfugiés en Europe venus de Syrie ne serait rien comparé à l’ampleur des futures migrations climatiques.

Face à ces problèmes globaux, nous devons apporter des réponses collectives.
Dans premier contact finalement, ce n’est pas une menace extérieure qui unie l’humanité, mais un élément extérieur bienveillant qui souhaite assurer notre survie.