Restons Éveillés #8 : le web entre censure et création, trucs de bobos et homosocialité

J’ouvre cette nouvelle année avec un nouveau numéro de Restons Eveillés, la vieille éthique et engagée de l’Ananas. Cette semaine au programme, des articles publiés fin 2018, que j’ai trouvé très pertinents et qui sont intemporels. Deux thématiques : Internet et un peu de socio. D’une part on abordera la question de la création sur internet puis celle (sensiblement liée) de la censure. Puis on parlera des amitiés homme-homme (et femme-femme) , en quoi elles cristallisent les questions de genre et de sexisme de notre société. Et enfin, on parlera du fait d’être “bobo” et d’en être fier. Allez, c’est parti !

Press Enter — Révolution sur Youtube, retour au sens ?

J’ouvre la veille avec cet article écrit par l’une des mes autrices du web préférées, Camille Gillet. Sur son blog, Press Enter, elle parle beaucoup d’écriture, du web et des nouvelles technologies en général. Je me délecte de ses articles piquants écrits d’une main de maître(sse) politiquement incorrect. Dans celui-ci, elle aborde la question de la création sur Youtube. La plateforme héberge des vidéos du monde entier et nombres d’entre elles sont de véritables créations. Oui mais voilà, avec le temps, les créateurs se sont sentis pris au piège d’un système qui ne leur veut pas toujours du bien. Camille retrace dans cet article le parcours des créateurs sur Youtube. Elle y aborde les problématiques liées à la création et à la monétisation des vidéos tout en menant une réflexion subversive à propos des contenus que l’on trouve. D’autre part, elle présente, pour étayer sa réflexion, des mouvements créatifs alternatifs, qui tentent de s’émanciper des diktats capitalistes en redonnant du sens à leur travail artistique.

Extrait :

Et cette plateforme qui a vampirisé la quasi-totalité de la vidéo mondiale est devenue l’exact opposé de ce qu’elle prétendait être à l’origine : un espace de création libre et enchanteur où créateurs gambadent main dans la main avec leur public, le tout sous une pluie de royalties dûment gagnées.
Aujourd’hui, une vidéo se fait démonétiser pour la simple prononciation du nom « Hitler » — quand bien même il s’agirait d’une vidéo sur la WW2 — un téton qui dépasse, ou deux secondes d’une musique connue et sous copyright. Je ne vais pas en remettre une couche, mais les problèmes de démonétisation croissants et de propriété sur Youtube sont très largement abordés par les créateurs (ici, ou là), je vous invite à vous débrouiller.
Le fait est qu’entre la course aux vues et la course aux centimes, les créateurs sont de plus en plus tentés de faire des vidéos « qui marchent », des trucs très simples et faciles à rentabiliser. Ajoutez à cela la précarité croissante des gens et leur envie de gagner des thunes autrement qu’en se faisant chier 8h par jour dans un box, et vous obtenez les vidéos ASMR « sexy », les unboxing de jeux pour enfants et les Let’sPlay inter-minables(oui, j’ai une sainte horreur de ces formats, c’est dit)…
Mais à trop vouloir faire chier les créateurs, à trop les étrangler pour un oui ou pour un non, ils commencent à tout envoyer balader pour… se remettre à créer, et c’est l’objet de cet article !
Extrait de Révolution sur Youtube, retour au sens de Camille Gillet

Lire “ Révolution sur Youtube, retour au sens” sur Press Enter

Slate — Les états de l’Union Européenne et les géants du web, main dans la main pour faciliter la censure

Dans cet article paru sur Slate en décembre, l’auteur nous parle d’un sujet très peu médiatisé et pourtant assez important, il me semble : un projet de loi visant “la prévention de la diffusion de contenus à caractère terroriste en ligne”. Dit comme ça, rien de choquant, le gouvernement semble simplement vouloir se prémunir de toute initiative terroriste sur le territoire. D’ailleurs, ce texte fait suite à un premier rapport sur la lutte antiterroriste, adopté début décembre, le lendemain des attentats à Strasbourg. Bref, le gouvernement a le projet de déléguer la tâche de la “protection antiterroriste” aux géants du web Facebook et Google. Dans cet article, l’auteur souligne donc avec justesse, les problèmes auxquels on risque de se confronter en laissant des organismes privés décider de ce qui doit être censuré ou non, dans un cadre légal pour le moins vague. Bref, j’avoue que ça fait un peu peur et que tout cela me fait penser à l’excellent film “the Circle” avec Tom Hanks et Emma Watson.

Extrait :

“ Usant toujours de la même argumentation, a priori louable, de la lutte contre le terrorisme, ce texte –que vous retrouverez sous l’intitulé«Proposition de règlement du Parlement Européen et du Conseil relatif à la prévention de la diffusion de contenus à caractère terroriste en ligne»– obligera tous les acteurs du web à se soumettre aux outils de surveillance et de censure automatisés fournis par Facebook et Google.
Quand la Quadrature du Net, qui soulève le problème, s’interroge: «Une loi européenne pour censurer les mouvements sociaux sur internet?», la réponse apparaît tristement contenue dans la question, au regard des éléments exposés ci-après et des mouvements sociaux qui se déroulent en France depuis quelques semaines.
Nonobstant un projet réalisé dans un timing empêchant tout débat public, ces alliances contre-nature associant des géants d’internet à des États dans l’exercice de la censure sont préoccupantes.
Extrait de l’article à lire sur Slate

Lire “Les États de l’Union européenne et les géants du web, main dans la main pour faciliter la censure” sur Slate

Vice — Le temps est-il un truc de riches ?

Le troisième article de cette sélection est une interview menée par Vice avec Gilles Pronovos, un sociologue qui a récemment écrit un ouvrage intitulé “Que faisons-nous de notre temps ?”. Cette interview porte donc sur notre rapport au temps. La journaliste interroge l’auteur sur la façon dont nous envisageons le temps et comment celui-ci se découpe dans nos vies quotidiennes. Ils y abordent les notions de temps de travail et temps de loisir, et la question du rapport au temps, toute relative. Un article intéressant à lire pour faire la part des choses quand on dit “que l’on n’a pas le temps”.

Extrait

VICE : Il y a plusieurs discours sur notre époque. On dit d’un côté qu’on n’a jamais eu autant de temps pour s’adonner à nos activités extra-professionnelles, d’un autre que les heures de travail s’allongent. Où se trouve la vérité ?
Gilles Pronovost :
C’est un peu les deux. On annonçait l’arrivée d’une civilisation du loisir dans la deuxième moitié du siècle dernier car cela résultait des réussites des revendications sociales : il y eu en effet un accroissement des congés, des vacances payées qui ont permis d’avoir plus de moments dédiés aux loisirs. En parallèle, nous remarquons récemment que le temps de travail augmente. On ne parle pas forcément de dizaines d’heures mais bien de quelques heures de travail en plus par semaine, sans compter les temps de transports pour le travail, qui représentent 5 heures en moyenne par semaine. Dans les études des emplois du temps, on voit que le temps de travail est reparti à la hausse à la fin du XXème siècle parmi la population active. Ceux qui travaillent davantage ont donc parfois le sentiment que leur travail empiète sur leur vie personnelle et en effet, aux vues des chiffres, ce sentiment est bien réel.
Extrait de l’article à lire sur Vice

Lire “Le temps est-il un truc de riches” sur Vice

Mr Mondialisation — Vous êtes probablement un bobo, et c’est très bien comme ça !

Qui n’a jamais entendu quelqu’un parler des “bobos” de façon péjorative ? Que ce soit dans les médias ou aux repas de familles, il est très commun d’entendre parler ou d’évoquer la figure du bobo. On ne sait jamais trop à qui elle fait référence dans le détail mais dans l’idée, on comprend que ce n’est pas forcément une bonne chose. Pourquoi ? Dans cette article, Mr Mondialisation touche aux clichés qui entourent la figure du bobo. Qui est-il exactement et que fait-il ? Quand on se pose la question, on se rend compte, en fait, que les intentions du bobo sont assez louables et surtout que le bobo c’est un peu n’importe qui. Ce n’est pas la première fois que je lis des choses qui vont dans ce sens, j’avais d’ailleurs déjà partagé une vidéo qui démontrait en quoi le terme bobo n’avait aucun sens profond. J’ai d’ailleurs, depuis, banni le mot de mon vocabulaire. L’article de Mr Mondialisation présente vraiment bien les choses et descend un a un les clichés pour nous prouver en quoi être bobo, en fait, c’est pas si mal.

Extrait :

C’est en discutant par hasard avec un policier que j’ai été frappé par le profond amalgame qui règne autour du mot « bobo ». Le représentant de la force publique me signifiait à quel point il en avait marre de tous ces « bobos gauchistes » qui manifestent. Je lui ai demandé de me définir ce fameux bobo… Il m’a alors décrit un amalgame de hippie écologiste bisounours, être imaginaire responsable de tous les maux du monde, ou presque. Il me fait comprendre que l’ordre, le patriotisme et la réussite par le travail sont les valeurs sûres, et « l’écologie, c’est pour les tapettes ! ». Un témoignage autant fascinant que fascisant qui confirme ce qu’il est possible de lire chaque jour sur les réseaux sociaux : il ne ferait pas bon être ce fameux bobo.
Ainsi, le mot « bobo » est lancé telle une invective acerbe clôturant toute possibilité de débatavec ceux qui vivent pleinement leur alternative écologique jugée trop coûteuse, pas assez conforme au dogme dominant. Et c’est là tout le problème. Si consommer bio-équitable et local, se fournir en panneau solaire ou en objets durables peut couter effectivement plus cher, la nécessité de la transition écologique est loin d’être un délire bourgeois. La crise écologique nous urge à changer si nous voulons maintenir une société un minimum vivable demain. Aujourd’hui, l’insulte « bobo » n’est pourtant plus utilisée contre une quelconque élite en mode hipster, mais contre chaque écologiste qui semble — vu de l’extérieur — avoir les moyens de consommer de manière éco-équitable. Par extension, tout le monde pourrait être le bobo du jour : du petit objecteur de croissance au RSA, aux artistes consommateurs de bio en passant par les indépendants engagés ou les écolos de la classe moyenne, personne ne semble en mesure d’échapper à cette drôle d’insulte.
Extrait de l’article à lire sur Mr Mondialisation

Lire “Vous êtes probablement un bobo, et c’est très bien comme ça ! “ sur Mr Mondialisation

Le Mecxpliqueur — Pourquoi les mecs préfèrent les mecs

Allez, on fini cette veille par un article un peu plus léger mais non moins intéressant : une explication, du point de vue masculin, sur l’amitié entre hommes. J’ai découvert le site du Mecxpliqueur grâce aux passionnants Remue-Meninges d’Irène du blog La Nébuleuse (que je vous conseille vivement tellement c’est complet en dense !). J’adore le style de l’auteur (son humour en fait) et le fait que, pour une fois, ça soit un homme qui parle de trucs d’hommes d’un point de vue féministe. Comme quoi le féminisme est une cause avant tout humaniste ! Bref, l’amitié homme-homme (ou femme-femme). C’est un sujet auquel j’avais vaguement réfléchi lorsque je me suis rendu compte que dans la plupart des interactions sociales au sein d’un groupe mixte (genre une soirée) en général, les filles finissent par parler entre elles et les hommes entre eux. Dans cet article le Mexcpliqueur fait donc le point sur ces comportements socio-normés et explique comment l’homosocialité est à la base de notre société genrée. Une excellente réflexion (et drôle en plus) qui pousse à envisager différemment nos rapports entre êtres humains. S’il n’y avait qu’un article de cette sélection à lire aujourd’hui, lisez celui-ci :)

Extrait :

L’homosocialité va souvent de paire avec l’hétérosexualité. Un jour un mec gay m’a dit “il n’y a rien de plus pédé qu’un hétéro”. C’est vrai que tous ces mecs qui passent leur temps entre eux, quand même, c’est un peu pédé, non ? Ne vous inquiétez pas, ils ont remarqué. C’est ce qu’explique Eve Sedgwick dans “Between Men” : l’homosocialité et l’homosexualité existent selon elle sur un continuum. Chez les hommes, on est homosocial parce qu’on vit dans une société misogyne et que le masculin et le viril sont valorisés au détriment du féminin. Si les hommes sont les êtres supérieurs, quoi de plus naturel que de chercher leur compagnie ?
Quand on passe son temps avec des hommes, nos affections et rivalités, nos hiérarchies et nos jalousies sont ce qu’il y a de plus important. Se prouver à soi et aux autres hommes qu’on a notre place dans cette société masculine prime sur tout. Tout comme on attribue facilement, erronément, le maquillage féminin au désir de plaire aux hommes ; on se trompe souvent en pensant que les hommes font ce qu’ils font pour impressionner les femmes. Même quand on croit faire les choses pour séduire, bien souvent ce qui est en jeu c’est notre place dans le grand concours de bite qu’est notre vie.
Extrait de l’article à lire sur Mecxpliqueur

Lire “ Pourquoi les mecs préfèrent les mecs “ sur le Mecxpliqueur

Et je referme là ce nouveau numéro Restons Eveillés. J’espère que la sélection vous emmènera vers de nouvelles réflexions ! On en parle en commentaire ?


Originally published at Pineapple Storm.