C’était un Canut

Artis Rams / Flickr

Assis à l’ombre d’une traboule, il écoute d’une oreille attentive les habitants des pentes de la Croix Rousse qui s’activent dans les ruelles adjacentes. La montée de la Grande Côte a gelé dans la nuit, et il imagine avec malice les coquettes à talons qui risquent de glisser sur les fesses jusqu’aux Terreaux. Les gones des pentes sont ravis de cette plaque de verglas qui leur permettra d’inventer de nouveaux jeux s’ils parviennent à déjouer la surveillance de leurs parents.

Au loin, un bruit sec se fait entendre : « Bistanclaque-pan ». Le vieil homme caché dans sa traboule sursaute. Cela fait des décennies qu’il n’a pas entendu ce son. Depuis que l’atelier de soierie du Père Guiriot a fermé. Des aurores au coucher du soleil, les métiers Jacquard rythmaient la vie sur la colline.

Il surprend son corps en train de suivre le mouvement du métier à tisser. Bis : ses pieds appuient sur une pédale imaginaire. Tan : le battant se repousse. Claque : la navette passe et bute au bord de la machine. Pan : le battant frappe la dernière trame. Abîmées par le travail, ses mains ont toujours les réflexes acquis au fil des ans. Elles savent encore comment émettre ce bruit sec, sûr de lui et de sa technique, qui faisait naître la plus délicate des étoffes.

« Nous ne tissons pas seulement des vêtements, rappelait sans cesse le Père Guiriot. Nous tissons le lien social. Nous tissons les vêtements des puissants de ce monde : ils ont besoin de nous pour asseoir leur pouvoir. Que serait un pape sans ses habits dorés ?

Mais nous ne sommes pas comme eux. Nous sommes ceux qui choisissent de vivre libre en travaillant, ou de mourir en combattant. Sans qu’ils s’en rendent compte, nous tissons un nouveau monde.

N’oubliez jamais, camarades, qu’un canut n’est pas canut parce qu’il tisse. Il est canut car il a été gone, il est canut car il fait vivre l’esprit de Lyon. »

Le vieux canut sourit. Si le bistanclaque-pan continue à se faire entendre, c’est que l’esprit lyonnais se glisse toujours dans les ruelles de la colline de la Croix-Rousse.

One clap, two clap, three clap, forty?

By clapping more or less, you can signal to us which stories really stand out.