Le train bleu

© David McKelvey/Flickr

La barbe, la barbe, la barbe. Aller voir les vieux, encore une fois.

Ils vont passer leur temps à nous gratter le crâne. Ils nous diront qu’on a grandi depuis la dernière fois et qu’on a de la chance d’aller à l’école. C’est pas drôle, la maison de retraite. Ça sent le désinfectant un peu trop fort. On aura de la chance s’il n’y a pas une odeur de pet dans la salle et si aucun des petits vieux ne fait une crise d’angoisse. Et puis, de toutes façons, on ne pourra pas parler avec eux, parce que la moitié aura comme toujours oublié d’allumer son sonotone.

La barbe.

Chloé râle et traine des pieds en suivant les élèves de sa classe alignés deux par deux. Devant, les plus sages se tiennent fièrement par la main. La maîtresse contrôle d’un air sévère si le feu est rouge avant de les laisser traverser le carrefour qui mène à la Résidence bleue, la maison de retraite de l’arrondissement.

Les mains de Chloé sont enfoncées dans ses poches. Tout au fond de sa poche droite, elle tombe sur un bout de plastique rugueux. Une cheminée, des petites roues, deux fenêtres. Elle suit les irrégularités du plastique qui dessinent le petit train bleu qu’elle a trouvé dans le jardin de ses grands-parents le week-end précédent.

L’odeur de désinfectant lui saute au nez. Les petits vieux sont déjà dans le réfectoire. La plupart sont installés dans des fauteuils roulants, quelques-uns sont enfoncés dans les sofas rouges de la maison de retraite.

Les enfants se placent en rang d’oignon derrière leur maîtresse. Impressionnés, ils sont d’autant plus disciplinés. Certains enlèvent leur manteau. D’autres, n’ayant pas reçu de consigne, le gardent encore un peu, comme si cette seconde peau pouvait leur permettre de se dissimuler puis de s’enfuir rapidement. La maîtresse sort sa guitare en expliquant aux résidents : « Pour vous remercier de nous accueillir dans votre maison bleue, les enfants ont tenu à vous interpréter une chanson qui rappellera sans doute des souvenirs à certains d’entre vous. »

Les enfants tendent leur buste en avant et, appliqués, ouvrent grand leurs bouches :

« C’est une maison bleue
Adossée à la colline
On y vient à pied
On ne frappe pas
Ceux qui vivent là ont jeté la clef… »

Chloé se concentre. Au moins, tant qu’elle chante, il n’y aura pas de petit vieux pour l’embêter en venant lui parler. La main dans sa poche, elle sent dans le creux de sa main le petit train qui parcourt les kilomètres.

Dans un coin de la salle, une vieille dame se tient droite. On peut distinguer ses lèvres qui bougent silencieusement alors qu’elle se remémore les paroles de la chanson de Maxime Le Forestier. Son regard d’un bleu d’acier croise celui de Chloé.

« C’est une maison bleue
Accrochée à ma mémoire
On y vient à pied
On ne frappe pas
Ceux qui vivent là
Ont jeté la clef »

Alors que les dernières notes s’échappent de la guitare de la maîtresse, Chloé ne peut détacher son regard de la vielle femme, qui dénote à côté des autres pensionnaires. Pour la première fois, elle a envie d’aller parler à un des résidents de la maison de retraite.

La chanson s’achève. Les yeux de la fillette sont attirés par les aides-soignantes, qui applaudissent tandis que quelques sourires se dessinent sur le visage de certains pensionnaires. Avant que le goûter ne soit servi, Chloé essaye de s’échapper du groupe pour retrouver la vieille dame, mais elle ne retrouve pas son profil fier dans le groupe de retraités. Au loin, un dos droit s’éloigne.

« Madame ! Madame ! », s’exclame-t-elle, essayant timidement d’attirer l’attention de la vieille femme sans capter au passage celle du reste du groupe. Le dos droit se retourne et plante des yeux interrogatifs d’un bleu froid sur la fillette.

« Je… hésite Chloé. » Plantée dans sa poche, sa main droite continue à suivre le petit train. « J’ai un petit train qui est exactement de la même couleur que vos yeux ! » Elle brandit le jouet usé par le temps et la rosée, se demandant ce qu’elle est en train de faire. Cette femme l’intrigue. Les yeux de la pensionnaire se radoucissent :

-C’est drôle, je me souviens avoir voyagé dans un petit train qui ressemblait comme deux gouttes d’eau au tien.

- Vous deviez être bien petite pour tenir dedans, lui rétorque la gamine.

La vieille femme explose d’un rire franc.

- Je m’appelle Inès, lui dit-elle en lui tendant la main.

Sa poigne est chaude et ferme. Une promesse d’échange et d’amitié qui commence sur un quai de gare bleu.

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