Sourire

Robert a douze ans, un sourire renfrogné et une démarche embarrassée. Douze ans, c’est l’âge où tout est possible, mais seulement dans quelques années. Douze ans, c’est l’âge auquel on rêve à ce que l’on fera plus tard.
Robert, lui, ce qu’il veut faire, on s’en fiche un peu à la maison. Il sera canut, comme son père. Il aimerait bien avoir un jour son propre atelier, mais comme une soie de mauvaise qualité arrive de Chine, il ne sait pas bien si les gones continueront encore longtemps à faire entendre dans la région lyonnaise leur bistanclaque.
Robert a douze ans, et aujourd’hui, il a son sourire renfrogné et sa démarche embarrassée.
Son vieux père vient de lui demander de passer à l’épicerie. « Va m’acheter des cigarettes tant que ta mère n’est pas là », lui a-t-il glissé. Le garçon s’est emparé des deux billets qu’il lui tendait, et il a couru jusqu’à l’épicerie. Sur son passage, les copains lui ont crié : « Hé, le Robert, tu viens faire une partie de billes ? » Mais le Robert ne voulait pas jouer aux billes : il devait acheter des cigarettes à son père et lancer un sourire à l’épicerie.
Robert a douze ans, et aujourd’hui, il a son sourire renfrogné et sa démarche embarrassée.
L’épicerie apparaît, cachée entre un petit immeuble et le bistrot où son père restait souvent quelques années auparavant. Il se précipite, il trébuche sur le palier. Aïe. Son genou droit a râpé sur la dalle en pierre.
« Eh bien, jeune homme. Attention à vos guiboles, elles vous suivent ! », lui lance, hilare, l’épicière. Gêné, Robert tâtonne en cherchant les billets dans sa poche pour ne pas montrer qu’il rougit. Ils sont là. Il les sent, un peu froissés, dans sa main moite. Il enfonce l’autre main dans la poche gauche et s’avance en cherchant du regard les cigarettes derrière Madame Laret.
S’il aperçoit les Gauloises et les Gitanes, il ne voit pas la jeune fille qui se cache habituellement à l’étage, un livre d’histoire-géo sur les genoux. La nièce de Madame Laret est sûrement de retour à la ville où elle va à l’école.
« Un paquet de Gauloises, s’il vous plaît, M’dame », demande le Robert en essayant de cacher sa déception derrière son air renfrogné. L’épicière reste immobile quelques instants, penchée au-dessus de la caisse avec un sourire maternel. Voyant que le garçon ne boîte pas trop, elle se retourne et s’empare d’un paquet sans même avoir à le chercher.
- Tu devrais dire à ton père de réduire sa consommation de cigarettes, il paraît que ça vous abîme les poumons toute cette fumée.
- Oh, vous savez, à son âge…
Encore un regard derrière Madame Laret. Hésiter un peu en récupérant le paquet. Le ranger doucement dans la poche gauche. La monnaie dans la poche droite. Demi-tour. Au revoir.
Robert a douze ans, un sourire renfrogné et une démarche embarrassée quand il sort de l’épicerie.
Il vient de croiser la Bénédicte, son livre d’histoire-géo sous le bras, qui rentre des cours. Il marche encore quelques mètres avant de se retourner. Mince, il a oublié de lui sourire. Il retournera demain acheter une gomme à l’épicerie, ça sera l’occasion de lui décocher cette fossette qu’il prépare depuis quelques jours.