Pourquoi l’ouverture des données de la RATP devrait être remboursée par la sécu

Lundi, 20h30, ligne 7. Sur le chemin du retour du boulot, mon wagon reste bloqué une dizaine de minutes à la station Opéra. La conductrice nous demande de patienter car elle ne sait pas encore très bien combien de temps va durer le stationnement. Au bout de 15min, je décide de sortir du métro, confiante dans le fait que Citymapper* me proposera de toute façon un itinéraire bis qui sera toujours plus rapide que d’attendre que la situation se débloque 2 étages sous terre. Et puis c’est toujours plus sympa de voir l’Opéra Garnier au coucher du soleil que les couloirs moroses du métro parisien.

SAUF QUE : j’avais oublié sur le coup que j’avais signé le matin même la pétition lancée par Citymapper pour dénoncer le refus de la RATP de donner accès à ses données de transport en temps réel.

*Citymapper est un service mobile qui permet aux millions d’utilisateurs des transports en commun d’une 30e de villes dans le monde (Tokyo, NYC, Berlin…) de se rendre d’un point A à un point B en combinant tous les moyens de transports disponibles (métro, bus, vélo, tram, taxis, marche à pied…). L‘entreprise londonienne propose ainsi plusieurs alternatives pour un même trajet, en fonction du trafic en temps réel et des perturbations.

Dans les faits, pourquoi c’est important et qu’est-ce que ça change ?

Les données de transports en temps réel permettent à des entreprises innovantes telles que Citymapper de proposer aux usagers une meilleure expérience des transports en commun en affichant en temps réel le temps de passage des métro, bus, etc. En fait, Citymapper couvre l’ensemble de la chaine de valeur en affichant aussi en temps réel les perturbations de traffic, le wagon dans lequel monter pour être le plus proche de sa sortie, la sortie à prendre pour sortir de sa station au bon endroit, le nombre de velibs/bornes libres à tel ou tel endroit…

Alors qu’avant il fallait 10 applis sur son smartphone pour avoir l’ensemble de ces infos et switcher de l’une à l’autre pour tout vérifier, Citymapper intègre tout en un — au-delà du service rendu à l’usager, c’est une sacrée économie de temps et de place sur son téléphone !

Pourquoi ces infos sont en accès libre partout en France (Rennes, Lyon, Toulouse…) et dans la plupart des pays au monde sauf à Paris ?

Parmi les arguments soulevés par la RATP cette semaine, on peut en retenir trois :

1. La fameuse angoisse de l’uberisation

Il y a cet argument de Franck Avice, le directeur service et relation clients de la RATP, qui a pas mal tourné dans les médias :

“Nous sommes pour l’“open data”. Nous souhaitons aider les start-up qui proposent par exemple de nouveaux services. Mais nous n’entendons pas céder nos données à certains acteurs, qui ne nous citent même pas dans leur application. Si on les laisse s’en servir gratuitement, on risque de vivre ce qu’ont vécu les hôtels avec Booking.com et perdre notre relation à nos clients.”

La SNCF a aussi l’habitude d’utiliser ce type d’argument sur l’ouverture et la gratuité des données de transports, de peur qu’elles ne soient accaparées par les gros type Google, alors que eux se targuent d’avoir la vraie relation avec les usagers. Dans les faits bien sûr c’est vrai : on monte bien dans un wagon SNCF et non pas Google (tout du moins pas encore).

Pour autant, en tant qu’usager, je me sens beaucoup mieux traitée sur l’appli Captain Train plutôt que sur l’appli de la SNCF ; tout comme je me sens beaucoup mieux traitée sur l’appli Citymapper que sur l’appli de la RATP, que j’ai supprimé il y a bien longtemps.

2. Le coût de l’ouverture des données

L’autre argument utilisé par M. Avice consiste à dénoncer les requêtes massives et non autorisées de la Citymapper sur le serveur de la RATP qui aurait fini par crasher.

En effet, l’ouverture des données a un coût non négligeable dû aux aménagements techniques qui doivent être effectués pour donner effectivement accès à ces données dont les demandes seront exponentielles. Partant du principe que ces installations nouvelles ne peuvent pas être directement financées par les opérateurs de transport eux-mêmes puisque cela reviendrait à faire payer le contribuable, la loi numérique prévoit un système de redevance où les « utilisateurs de masse » de données (les grosses entreprises qui font beaucoup de requêtes) doivent contribuer aux coûts de leur mise à disposition. Les plus petits utilisateurs comme les startups qui utilisent des petits volumes de données bénéficieront d’un accès gratuit à ces informations.

3. Captation de la valeur des données des usagers

Chaque jour près de 1,2 million d’utilisateurs consultent les itinéraires proposés par Citymapper grâce à l’agrégation des données de transport que la RATP cherche à tout prix à protéger. Cette dernière est ainsi privée des informations précieuses sur les déplacements des usagers dont les données reviennent automatiquement à Citymapper qui les utilise aussi pour en faire une exploitation commerciale (voir Citymapper Privacy and Cookies Policy).

Derrière cette bataille sur l’open data, c’est bien de la guerre sur la valeur des données des usagers dont il s’agit (habitudes de déplacements, adresses enregistrées, favoris, etc.).

Pour autant, est-ce une raison pour fermer l’accès aux données de transports en temps réel ? Qu’est-ce que cela peut bien changer pour la RATP puisque de toute façon de plus en plus de gens ne souhaitent plus passer par son application pour s’orienter (trop compliquée, pas assez complète, pas assez ergonomique…) ?

N’oublions pas que la valeur des données repose sur la performance des services qui les exploitent.

En refusant l’accès aux données de transport en temps réel, c’est finalement les millions d’usagers quotidiens des transports en communs parisiens qui sont directement pénalisés. Pour voir à quel point cette application nous facilite la vie, il n’y a qu’à jeter un coup d’œil aux messages de soutien laissés par les parisiens sur la pétition. Je les partage à 200% !

https://content.citymapper.com/i/1290/plus-de-16-000-signatures-pour-lopen-data-a-paris

Les règles du jeu de l’intérêt général

La loi numérique d’Axelle Lemaire prévoit la création d’un statut de “données d’intérêt général” — idée que l’on retrouve aussi dans le rapport de Francis Jutand remis au Gouvernement en mars 2015 et qui porte justement sur l’ouverture des données de transport. Ce statut devrait permettre d’ici la fin 2016 de pousser à l’ouverture de données privées ou para-publiques qui représentent un intérêt stratégique pour le grand public, pour le bien commun.

A quoi ça peut servir, concrètement ?

Un exemple particulièrement parlant à mon avis et qui concerne justement les transports c’est Handimap.org, une application gratuite et open source permettant de calculer des itinéraires accessibles aux personnes à mobilité réduite.

Lancé en janvier 2011, dans le cadre du concours Open Data de Rennes Métropole, l’application est aujourd’hui disponible aussi à La Rochelle, à Montpellier et à Nice. La contribution citoyenne est une particularité importante de cette application qui est le résultat d’une agrégation entre données publiques de la ville, données d’opérateurs privés comme les opérateurs de transports spécifiques à chacune des ville et données remontées du terrain directement par les citoyens eux-mêmes pour alimenter Open Street Map.

A Paris, cette application serait bien sûr extrêmement utile pour les personnes à mobilité réduite mais aussi pour tous les parents avec poussette et pour toutes les personnes chargées en bagages qui galèrent dans les stations de métro où il n’y a ni escalator ni ascenseur. Mais sans les données de la RATP, ce n’est pas encore près d’arriver.

Nul n’est tout blanc ni tout noir

Pour éviter la reconstitution d’enclosures et pour que ces données publiques soient réellement instituées en un bien commun, il existe la solution de la licence dite “ODbL” (Open Database License) qui consiste à demander à tout les utilisateurs des données de la RATP de repartager publiquement les développements issus de l’exploitation de ces données et d’en mentionner explicitement l’usage.

Sur Twitter, Chirstian Quest, président d’Open Street Map France regrette que Citymapper, qui utilise les données de cette base open source, ne respecte pas la licence ODbL.

Dans LeMonde, Franck Avice assure que Citymapper refuse effectivement les règles de cette licence quand l’entreprise répond qu’ils n’ont “même pas pu discuter de cette question”…

En tout cas, pas folle, la RATP a créée un compte Medium (GroupeRATP) pour l’occasion où elle se prête au jeu du Vrai/Faux pour répondre à la polémique. Elle assure notamment que “la question de l’open data de la RATP est un faux débat puisque l’ouverture des données temps réel est en marche et programmée pour la fin 2016 dans le cadre de la loi Macron”.

Le fin mot de l’histoire

Depuis que j’utilise Citymapper, je prends beaucoup plus souvent le bus à Paris alors que cela n’était pour moi avant qu’un vaste mystère. L’application RATP n’indiquant souvent pas les bonnes horaires ni la localisation de l’arrêt de bus, mes tentatives bus hors-Citymapper se sont toutes soldées par des échecs cuisants. Pourtant, on est bien d’accord pour dire que c’est beaucoup plus sympa d’être dans un bus à l’air libre que compacté dans une rame de métro. En plus, ça permet de mieux se repérer dans Paris pour une non-parisienne comme moi et de découvrir de nouveaux quartiers.

Et bien ce lundi c’était retour à la case départ, Citymapper ne pouvant plus afficher les horaires de passage en temps réel. Heureusement toujours fiable sur la localisation des arrêts de bus, j’ai pu me diriger sans trop d’encombres vers le mien pour découvrir par moi-même… que le panneau d’affichage était en panne et donc que la RATP n’était pas plus en mesure de me fournir cette info ! Donc aucune donnée, nulle part, le vide intersidéral. Démerde-toi. Pour faire passer le temps, je fais quand même un petit tweet colère @GroupeRATP

Dix minutes plus tard, je vois mon bus s’approcher, je fais des signes, il ne s’arrête pas et passe tout droit. C’est reparti pour 13min d’attente « horaires théoriques »… A ce moment-là, j’ai juste envie de forwarder la pétition à la terre entière !!!!! Oui, l’ouverture des données en temps réel de la RATP, c’est vraiment un enjeu de santé public. Car dans nos malheureux rythmes de dingo parisiens, Citymapper apporte un peu de sérénité dans toute cette angoisse quotidienne des transports.

Alors, vous signez ?