L’homme comestible

Simplement vêtu, juste le nécessaire, de quoi couvrir sa nudité, se protéger des écorchures et de la froideur du soir, Louis se parle à lui-même :

- Je me sens bien quand je profite de ce vaste jardin. Qu’est-ce que cette herbe humide sous mes pieds est généreuse ! Cet air frais qui me donne son affection ! Et mon maître, mon ami. Il m’a longtemps fait patienter dans ma couche aujourd’hui, mais ce n’est pas important. Maintenant je suis bien.

Il déambule dans le parc, s’intéresse à de petites choses simples. Son attention pour cette coccinelle à quatre points sur la pointe d’une herbe, est détournée par ce bourdon qui lui ronronne dans l’oreille. Le ronflement s’éloigne. Louis reprend alors l’inventaire des petites affaires qui occupent sa parcelle. Il ne connaît pas la violence, et puis quand même, il ne sait pas être violent. Son maître … combien de fois aurait-il pu se jouer de lui, minuscule qu’il est. Notre bonhomme est fort, très fort, mais très doux, lui mastodonte de muscles ayant la crainte et le respect pour une paille de chair et d’os. Il n’y a que la panique qui peut le rendre brutal. Mais enfin, pour quelle raison aurait-il peur ?

Soudain, un grondement fait vibrer le sol : « Oh ! Un train ! J’adore les regarder passer. C’est plus fort que moi. C’est étrange ce long lézard de fer. » Dans le même moment, se promenant en n’ayant pour but que de perdre du temps, main dans la main, un couple se dirige vers Louis. L’homme et la femme l’observent. Louis leur rend un regard de curiosité. L’homme lui adresse la parole :

- Mais tu es un bel homme toi ! Quelle belle bête ! Tu as de belles courbes et de grands yeux expressifs. On dirait que tu pourrais nous parler.

- Une bête inoffensive, pacifique. Regarde-le dans ce parc, comme c’est bucolique. Il semble nous accompagner dans ce moment romantique.

- Il est chez lui là. Sans nos préoccupations. Quelle chance il a ! Nous ne faisons que profiter un peu de son bien-être. Merci bel homme ! A bientôt peut-être.

Le couple échange un regard tendre, puis s’éclipse. Quand il ne voit plus que deux silhouettes, Louis reprend son monologue : « Je les aime bien. Ils avaient l’air attachés l’un à l’autre. Ils doivent probablement se préparer à la reproduction. Il y avait la place ici pourtant. » Un bruit ? Louis tend l’oreille. Des pas, oui des pas, à peine perceptibles : « C’est mon maître, j’entends mon maître qui revient me voir ! Il s’approche. Quelle joie ! Je le connais depuis que je suis tout petit. C’est mon nourricier. Mais, il n’est pas seul cette fois. Je vais à leur rencontre. »

L’homme s’approche de Louis. Il est habillé d’une tenue qui peut se défaire en faisant descendre les fermetures à glissière, mais prêtes à exploser, car notre homme est bien bedonnant. Il semble que le trop plein de son ventre tente de s’échapper par son visage gonflé par les excès. Il est accompagné d’un individu, accoutré d’un costume sans âge gris pâle, presque la couleur de son teint, très laid, mal taillé et élimé. Que ces hommes sont affreux en comparaison de Louis, gracieux, fort, animal !

- Ah le voilà notre homme ! Et vous me dites que vous en avez toute la traçabilité ? lance l’homme au costume gris.

- Et bien oui. Trois concours gagnés par Louis, dont l’un au salon de la paysannerie de la ville. C’est une bête de choix !

- Je ne trouve pas qu’il vaille 2200 euros ! Même 600 c’est trop ! Salon de la paysannerie ou pas, il me semble bien âgé.

- Enfin, soyez raisonnable !

- Je le suis ! Vous avez déjà fait votre beurre avec lui. Ce fût un reproducteur. Nous ne ferons pas affaire sur ce coup-là mon ami. Il me semble que votre bestiole ne vaille plus grand-chose. Il a bien fait son temps.

- Puisqu’il en est ainsi. Je vais prendre les dispositions qui s’imposent. »

Pour sa deuxième visite de la journée, Louis regarde un couple s’éloigner : « Et bien. J’aurais vu du monde aujourd’hui. Ça m’a fait plaisir. C’est rassurant de voir mon maître. »

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En quelques minutes, le temps s’assombrit. Des nuages angoissant jouent de toutes les nuances de gris, ne laissant plus de place au moindre rayon de soleil. Des silhouettes se dessinent, elles sentent le poids de la noirceur. Louis, inquiet, se dirige vers ces êtres fantomatiques, mais Louis est curieux et peu méfiant. Ce sont des hommes, au visage invisible tellement leur blouse blanche rougie de sang est saisissante. Sans autre forme, inutilement brutaux, ils le mettent au sol. Ils le trainent. Louis se débat, cri, hurle, stresse, suffoque, panique. Les hommes brutaux le maîtrise, le font taire. Louis râle la tête écorchée par les cailloux saillants du sol et la raclée. « Maître ! Je suis agressé. Aidez-moi ! Aidez-moi … » sa voix agonisante s’éteint, faute de ne pas être entendue. Les hommes brutaux ne veulent que le soumettre par des coups, impatient de terminer leur besogne. Ils ne connaissent pas « l’art et la manière ». Et puis même s’ils ne font pas de l’art, ils n’ont pas de manières pour autant. Peu consciencieux dans leurs gestes, leur maladresse ne peut être dénoncée que par Louis. Mais Louis se meurt. Ils recommencent, cognent et, par dépit, font finalement gicler le sang de sa gorge par le tranchant d’une lame. Louis n’en finit pas de gigoter au sol. Que les minutes sont interminables, qu’il a le temps de trembler de terreur encore. Il expire après de longs spasmes, laissant au sol son sang et son urine. Lui qui était si noble et beau. Pourtant inertes, restent ses grands yeux expressifs observant à jamais la coccinelle à quatre points sur sa pointe d’herbe. Symbole de l’aridité des hommes au visage invisible, leur tablier toujours plus entaché.

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Quelques jours plus tard, attablé dans un restaurant chic, le couple d’amoureux discute.

- Cette côte d’homme comestible est bonne ! Elle est tendre ! Hum … dit l’homme

- De la tendresse tout simplement … Ce repas nous accompagne dans ce moment romantique.

- Oh oui ! Notre goût commun pour les choses simples et douces. Une promenade à la campagne, avec sa flore et sa faune. C’était marrant comme je repense à ces choses qui nous donnent du bonheur — dit-il en coupant sa viande — tout brut, tout nu, tout simple, comme ce repas, mais tellement bon quand je peux l’apprécier avec toi, juste avec toi.

Le temps s’assombrit. Les hommes brutaux apparaissent, face au couple. Leur blouse révulse les convives. L’homme leur lance :

- Mais enfin, qui êtes-vous ? Ah oui … vous êtes ceux qui abattez les hommes comestibles ? Je vous ai déjà aperçu de-ci et de-là, furtivement. Comment faites-vous ? Non ! Non ! Je ne veux pas savoir. Vous êtes des fantômes … vous n’existez pas. Vous ne pouvez pas exister… je ne veux pas que vous existiez. Vous devez rester cachés. Ne venez pas troubler notre fête !

Alerté, le patron du restaurant chic est très embarrassé de la présence des fantômes. Ils viennent de montrer le revers du décor bien peu glorieux de son beau théâtre, dans lequel même les clients sont comédiens. Il accoure et entraine les hommes brutaux. Le ciel se dégage immédiatement. Les nuages chassés, le soleil est de nouveau radieux réchauffant les convives glacés. Le restaurateur, fort essoufflé, revient vers le couple sans plus attendre, et dépense alors son reste d’énergie à convaincre le couple de rester, car il se mettait sur le départ : « L’homme comestible est notre spécialité. Si raffiné qu’inimitable. Vous ne pouvez nier que cette viande est festive, et irremplaçable pour votre équilibre nutritif. Un repas serait-il divertissant sans cela ? Oubliez ces fantômes qui ne sont qu’anecdote. Laissez-vous emporter par le gouteux de cette viande. Vous ne pouvez rien contre cela. »

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Débité, dépecé, tranché, broyé, cuit, congelé, jeté, gaspillé, mangé et digéré, Louis est oublié. Il n’est plus rien, annihilé dans la souffrance.

Absurde histoire ? Pas plus que de nier qu’un animal est doué d’émotions comme la joie et la peur, et que son corps est traversé de nerfs. Quel que soit l’animal, il craint et se soumet à l’homme, et quel que soit l’animal, l’homme l’exploite avec si peu de retenue. Enfin, l’homme est bestial envers son semblable. Alors cette histoire n’est au final pas absurde.

Prendre du plaisir sur une souffrance, c’est une conscience éteinte. Un peuple à la conscience éteinte mène à la déchéance. Il n’y a du plaisir dans la déchéance que pour les ineptes